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JEAN SANS PEUR ET ANTOINE DE BRABANT

Au moment où il s'accomplit, en effet, celle-ci dominait déjà de la mer du Nord à la Meuse. A quelques mois de distance, la mort de sa mère Marguerite (r6 mars 1405), donnait à Jean sans Peur les comtés de Flandre et d'Artois, et/ son frère Antoine obtenait à titre héréditaire, par le décès de la duchesse Jeanne (i^'^ septembre 1406), les duchés de Brabant et de Limbourg. L'Escaut devenait ainsi un fleuve bourguignon. Entre la France et l'Allemagne qu'il avait délimitées pendant tant de siècles, se constituait un bloc compact de territoires appartenant à des princes de la même famille, et qui refoulait devant lui les frontières des deux Etats entre lesquels il s'introduisait comme un coin.

Divisée en deux branches, l'une flamande, l'autre brabançonne^ la dynastie ne perdit pour cela ni la communauté de ^ vues, ni l'unité de direction. Le 2 r juillet 1405, Jean et Antoine s'étaient engagés à se soutenir et à se défendre (i). Leur troisième frère, Philippe, avait formellement reconnu les arrangements de famille qui le réduisaient à la possession du comté de Nevers et de la baronnie de Donzy (2). D'autre part, la mort du duc Albert de Bavière, le 12 décembre 1404, n'avait modifié en rien l'attitude de la maison de Wittelsbach. Le •^ successeur d'Albert, Guillaume IV, s'était empressé de renouveler avec Jean et Antoine l'alliance conclue jadis entre son père et Philippe le Hardi (3).

Cette augmentation colossale de la puissance bourguignonne ne s'accomplit pas seulement par des intrigues bien menées et des négociations entre princes. S'il en fut ainsi sous Philippe le Hardi, il n'en alla plus de même sous ses fils. Ceux-ci s'appuyèrent évidemment sur l'opinion publique. Les Bra-

bançons jouèrent leur rôle dans les événements : ils furent appelés à se déclarer, et ils se déclarèrent pour la Bourgogne. Le roi des Romains, Ruprecht, ne manqua pas, en effet, de revendiquer le Brabant comme dévolu à l'Empire de par la

(1) Plancher, 0J7. «ï., t. III, preuves, p. 245. — On voit en effet, en 1407, Jean sans Peur envoyer des troupes à son frère. De La Chauvelays, 01p. cit., p. i65.

(2) Brabantsche Yeesten.t. II, p. 730.

(3) Plancher, loc. cit., p. 245.

mort de Jeanne. A diverses reprises il écrivit aux États du duché pour les exhorter à abandonner l'usurpateur auquel ils venaient de prêter serment. Ces démarches demeurèrent stériles (i). Depuis trop longtemps la suzeraineté allemande n'apparaissait plus dans les Pays-Bas que comme un mot vide de sens, que comme une forme sans réalité. Au fond, le point de vue des États était le même que celui de la duchesse Jeanne. Eux aussi considéraient le Brabant comme un alleu, et ils entendaient disposer d'eux-mêmes. Ils avaient reconnu Antoine dans la plénitude de leur indépendance, et ils n'admirent point que sa légitimité, fondée sur leur consentement, pût être contestée. En somme, ils agirent vis-à-vis du roi des Romains comme les Flamands avaient agi au xii^ siècle vis-à-vis du roi de France, quand, niant son droit de leur imposer un comte, ils avaient librement reconnu pour prince Thierry d'Alsace. Des deux côtés la volonté populaire l'emporta sur celle du suzerain. C'est elle qui donna le Brabant à la maison de Bourgogne, la destinant ainsi à régner un jour sur tous les Pays-Bas. Du reste, Antoine eut bien soin d'éviter une rupture déclarée avec l'Allemagne. Il se fit donner par l'anti-roi Wenzel l'investiture que le roi légitime lui refusait (2).

L'attentat de son frère contre le duc d'Orléans lui fournit, vers la même époque, l'occasion d'un nouveau pas en avant. Il lui permit, en effet, de porter ses efforts sur le Luxembourg. L'acquisition de ce territoire, pauvre, il est vrai, en ressources et en habitants, mais constituant une excellente position stratégique du côté de l'Allemagne et qui, s'étendant vers le sud, pouvait un jour, grâce à quelques annexions nouvelles, réunir la Bourgogne aux Pays-Bas, lui promettait de précieux avantages. N'était-il pas à craindre d'ailleurs que, laissé aux mains de Wenzel incapable de le défendre et toujours à court d'argent, il n'inspirât tôt ou tard à une maison rivale

(1) La déposition de Wenzel avait été motivée en partie parce que, sous son règne, la Flandre impériale et le Brabant avaient été« vom Reiche abgezogen ». Ruprecht prolnit à son avènement de récupérer le Brabant. F. Rachfahl, Die Trennung der Niederlande vom Deutschen Reiche. Westdeutsche Zeitschrift, t. XIX [igooj, p. 80 et Leroux, op. cit., p. 5 1 .

(2) Dynter, /oc. CîY., p. 178.

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l'idée de reprendre les projets du duc d'Orléans et de le faire servir de base d'opération pour un mouvement tournant contre le Brabant et la Flandre? Ces considérations poussèrent sans doute Antoine à demander à Wenzel la main de sa nièce lilisabeth de Gœrlitz. Le mariage fut célébré le 16 juillet 1409, et, deux ans plus tard, à la mort de Josse de Moravie, le Luxembourg fut engagé au duc de Brabant ( i ) .

Demeurés presque complètement étrangers jusqu'alors au reste des Pays-Bas, accoutumés par l'absentéisme constant de leurs princes à une autonomie complète, ses habitants ne virent pas sans inquiétude la suzeraineté bourguignonne s'appesantir sur eux. S'il existait dans la bourgeoisie de Luxembourg un parti favorable à Antoine, la plupart de la noblesse, classe dominante dans ce pays purement agricole et encore tout féodal, ne lui cacha pas son hostilité. Huart d'Autel prit les aiTnes pour conserver à la maison d'Orléans les places de Montmédy, de Dampvilliers, d'Orchimont et d'Ivoy. Mais entre lui et Antoine la partie était trop inégale. Ne pouvant plus compter sur la France dominée alors par Jean sans Peur, il se tourna vers l'Allemagne et implora le secours de son nouveau roi Sigismond, qui, appartenant lui-même à la maison de Luxembourg, avait un double motif de le soutenir.

Il n'a pas tenu à Sigismond que la maison de Bourgogne ne fût refoulée sur la rive gauche de l'Escaut, et que l'Empire ne récupérât toute la partie lotharingienne de la Belgique. S'il a échoué dans cette double entreprise, ce n'est pas seulement que ses forces se trouvèrent disproportionnées à la grandeur des résultats qu'il ambitionnait : c'est encore et surtout qu'il travailla diamétralement contre le mouvement qui, depuis des siècles, entraînait l'histoire des Pays-Bas.

L'indépendance territoriale de ces régions se trouvait trop affermie au xv'' siècle pour qu'il fût encore possible de n'en pas tenir compte. En entreprenant la lutte contre le prince

(1) F. Richter. Der Luxemburger Erbfolgestreit in den Jahren 1438 -1443, p. 3 et suiv. Westdeutsche Zeitschrift Ergdngungshift V [1889I. N. Van Werveke, Die Erwerbimg des Luxemburger Landes durch Anton von Burgund (Luxemburg, 1891).

qu'ils s'étaient donné, l'empereur irrita le sentiment national des Brabançons. Il ne trouva pas un seul adhérent au sein des États, et les attaques qu'il dirigea contre la maison de Bourgogne n'aboutirent qu'à rattacher celle-ci à ses nouveaux sujets par des liens plus étroits, qu'à la naturaliser parmi eux et qu'à assurer définitivement son avenir. En défendant son autonomie vis-à-vis de l'Allemagne, le Brabant défendit en même temps ' contre elle sa nouvelle dynastie. Il prit à l'égard de Sigismond, dans des conditions, il est vrai, fort différentes, une attitude analogue à celle que la Flandre prit constamment depuis la fin du xiii^ siècle à l'égard des Capétiens et des Valois, si bien que, entre la suzeraineté française combattue par les Flamands et la suzeraineté impériale tenue en échec par les Brabançons, l'indépendance des Pays-Bas se maintint en définitive au profit de la maison de Bourgogne.

Sigismond se trompa complètement sur les mobiles de cette résistance à ses projets. Il ne vit pas et il ne pouvait voir qu'elle s'expliquait par les traditions du pays, qu'elle se rattachait en somme à cette politique de neutralité qui avait également inspiré la conduite des princes et d'Artevelde au siècle précédent, et dont, sous Barberousse, le comte de Hainaut, Baudouin V, avait déjà donné le premier exemple. Jugeant les événements par leur aspect extérieur et sans en pénétrer les causes profondes, il crut qu'en se déclarant contre lui pour leur prince bourguignon, les Brabançons en même temps se déclaraient pour la France. « Vous voulez donc être français (i)! » s'écria-t-il un jour devant leurs ambassadeurs. C'est que, pour lui, partagés depuis le traité de Verdun entre l'Allemagne et la France, les Pays-Bas ne pouvaient échapper à l'une d'elles sans appartenir à l'autre, et qu'il ne concevait point, comme leurs habitants, la possibilité d'une troisième solution : leur indépendance de toutes deux.

Les entrepiises de Sigismond contre Antoine de Brabant

(i) « Dixit insuper [rex] quod Brabancia ex antiquissimis temporibus semper spectassetad imperium et Germaniam, et ad hoc ipse reduceret vel ob hoc coUum suum exponeret, petendo animo irato : Vultis ita esse Francigenae! » Dynter, loc. cit., p. 333.

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visèrent tout d'abord le Luxembourg. Il y ordonna nettement la résistance, et, dès le 7 septembre 14 13, il reconnut Huart d'Autel pour son lieutenant et lui confia la bannière de l'Empire (i). Ces mesures étaient trop significatives pour ne pas éveiller la défiance du duc. Lorsque, en 14 14, le roi vint prendre la couronne à Aix-la-Chapelle, Antoine, craignant une attaque contre le Brabant, réunit des troupes et se refusa, sur les instances de ses conseillers, à se rendre auprès de lui pour s'acquitter de la cérémonie de l'hommage (2). Il se trouva donc, comme Gui de Dampierre l'avait été lui-même au xiii^ siècle, détenteur d'un fief d'Empire sans en avoir reçu l'investiture. Evitant toutefois une rupture déclarée, il entretint avec Sigismond des négociations qui, faute de pouvoir aboutir, présentaient du moins l'avantage de gagner du temps. Il en était là quand il trouva la mort sur le champ de* bataille d'Azincourt, le 25 octobre 141 5. Premier prince bourguignon acclimaté dans les Pays-Bas il fut sincèrement regretté de ses sujets; on l'enterra à côté des anciens ducs dans l'abbaye de Tervueren .

Antoine laissait deux fils mineurs. Les États s'empressèrent de reconnaître pour seigneur Jean, l'aîné d'entre eux, et de lui constituer, un conseil de régence (3). La hâte qu'ils mirent à régler cette question s'explique facilement par les revendications que le roi des Romains ne pouvait manquer de faire valoir. Décidés à n'en pas tenir compte, ils voulurent placer Sigismond devant le fait accompli . Dès le mois de janvier 1 4 1 6 , en effet, les ambassadeurs de celui-ci arrivèrent à Bruxelles. Au nom de leur maître, ils déclarèrent le Brabant dévolu à l'Empire et rappelèrent en outre les conventions par lesquelles Jeanne avait promis jadis son héritage à l'empereur Charles IV. Ils exigeaient de plus la liquidation du douaire d'Elisabeth de Gœrlitz et la remise entre leurs mains de toutes les lettres conférées par Wenzel à Antoine lors du mariage de celle-ci

(1) Dynter, loc. cit., p. 242. W. Altmann, Die Urkunden Kaiser Sigmunds 1105720,212, 1004, 1148», 1 162 (Innspruck, 1896-1900).

(2) Dynter, loc. cit., p. 268.

(3) Ibid., p. 3o5.

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et de l'engagère du Luxembourg (i). La situation devint menaçante lorsque Elisabeth, prenant parti pour Sigismond, s'enfuit de Bruxelles et partit pour l'Allemagne. Les États, toutefois, ne songèrent pas un instant à abandonner leur prince. Assurés de l'appui de Jean sans Peur qui, moyennant 25,000 couronnes d'or, leur avait garanti des secours contre le roi des Romains (2), ils ne s'effrayèrent pas de ses menaces. Ils savaient que, retenu dans l'Empire, il ne pouvait songer à prendre l'offensive, et qu'il en était réduit à chercher, vainement d'ailleurs, à soulever contre eux les Liégeois. On discuta donc au lieu de combattre, discussion stérile dans laquelle le roi et les Brabançons, partant de principes contradictoires, ne pouvaient arriver à s'entendre.

C'est au milieu de ces conjonctures que mourut le duc Guillaume IV de Bavière (31 mai 141 7). Il laissait sa fille unique, Jacqueline (3), héritière des comtés de Hainaut, de Hollande et de Zélande et de la seigneurie de Frise. Cette jeune princesse, que son mariage avec Jean de Touraine, fils de Charles VI, avait un moment destinée à monter sur le trône de France, venait de voir s'évanouir cette espérance par la mort soudaine de son époux (4). Mais l'alliance déjà ancienne des maisons de Bourgogne et de Bavière, à laquelle elle devait ce premier mariage, lui en fit bientôt conclure un second. Sentant approcher la mort, Guillaume IV avait voulu assurer à

(1) Dynter, loc. cit., p. 3i3. Altmann, n»» 1921, 2016*. — Sur la question brabançonne voy. L. Galesloot, Revendication du duché de Brabant par l'empereur Sigismond, 1414143']. Bullet. de la Comm. Roy. d'Hist., 40 série, t V [1878]. p. 437 et suiv.

(2) Dynter, loc. cit., p. 324. — Jean sans Peur avait cherché d'abord, mais sans succès, à obtenir la tutelle de son neveu. Ibid., p. 32o et suiv. Gachard, Documents concernant V histoire de la Belgique qui existent dans les dépôts littéraires de Dijon et de Paris, p. 96 (Bruxelles, 1843).

(3) Elle était née le 25 juillet 140*1 le jour de la fête de S. Jacques, d'où son nom. F. von Loher, Jakobaa von Bayern und ihre Zeit, t. I, p. 233 (Nordlingen, 1869).

(4) G. du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles Vil, t. I, p. 22 (Paris, 1881). — Dès 1416, Guillaume avait fait reconnaître Jacqueline comme son héritière par les Etats de ses pays (Blok, 0/7. c/f., t. II, p. 11 3). Mais Sigismond avait refusé de donner l'investiture à la jeune princesse (Ashbach, Geschichte Kaiser Sigmimds, t. Il, p. 164. [Hambourg, 1839]) poussant ainsi davantage encore le duc Guillaume dans l'alliance franco-bourguignonne.

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