BISTOIHE I>B BBRNAOOTTE
On a fait dire à Napoléon, que, dans cette circonstance, Bernadotte avait beaucoup écrit, beaucoup parlé, mais rien fait (1). Dictée peut^tre par un vieux ressentiment, cette dernière assertion manque de vérité. Quand Bernadotte arriva à Anvers, cette place était, ii est vrai, à Tabri de tout danger. Des mesures énergiques et promptes avaient déjà été prises ))ar le gouvernement; 30,000 hommes, Téiite des gardes nationales des dix départements du Nord, s'étaient portés sur les points menacés ; plusieurs généraux avaient quitté Paris, pour aller exercer divers commandements; Kellermdn avait réuni une réserve à Wesel, Moncey en avait formé une autre à Lille; Sainte-Suzanne avait pris le commandement des côtes et Dejean celui du génie.
D'un autre côté', depuis qu'ils avaient commencé le siège de Flessingue , les Anglais n'avaient rien entrepris de décisif. Décimée par l'épidémie, leur armée ne faisait plus que des démonstrations incertaines qui accusaient auiant d'incapacité que de crainte. Enfin, il était évident que le résultat de ce
(1) A Arrivé à Paris, le miiuRtre de la guerre, croyant qu'il y Tennit » pour raison de santé, ren?oya à Anvers, où il parla lieaucoup, écrivit » beaoeoup et ne fit rien. Lorsqu'il y arriva, l'expédition anglaise était «.maiiquée \ Anvers était sauvée, car l'escadre de l'Escaut, qui avait alors M douze mille niatelols, était rentrée dans Anvers, ce qui poitait à trente » mille hommes la garnison de cette place. » ^ Mémoires de liapoléott, tomei, page 2(9.
grand armemeni allait se réduire à une retraite honteuse, devant des gardes nationales rassemblées à la hâte. Cependant, le prince de Ponte-Gorvo n'en déploya pas moins une activité prodigieuse, dans Torganisation et la distribution des masses confusément agglomérées autour d'Anvers. Le i8, il écrivit à Napoléon qu'il allait compléter le système de défense pour lequel on avait déjà beaucoup fait; que, si on lui envoyait les canonnières demandées, il ferait un retour offensif contre l'Ile de Walcheren, et que, si l'ennemi débarquait, l'armée en ferait justice. Cette lettre parlait longuement de toutes les difficultés qu'il avait à surmonter. Le roi de Hollande n'avait, disait-il, passé que trois jours à l'arraée, espace de temps pendant lequel Sa Majesté avait ordonné les mesures les plus urgentes. Malgré cela tout était dans un tel chaos, qu'il restait beaucoup à Taire. Les difficultés étaient grandes , les mesures bien tardives, mais il avait la volonté de faire tout ce qui était humainement possible... « Mon premier
• soin , ajoutait Bernadette , a été de faire passer
• celle volonté dans l'âme de tous les Français que
• je commande. Je n'ai pas eu grand'peine à y
• réussir, il m'a suffi de faire cesser quelques con- » flits d'autorité entre les diverses armes. La seule «noble émulation, celle de servir à qui mieux* «mieux Votre Majesté, a remplacé toute autre riva- 'lité; j'attends tout de l'impulsion qui existe au-
138 HISTOIRE »E UftMADOTTE,
» )CHiffd*lHiî« Les hmghm çfùunmA 11011& Êine du unai, OMÎft j'€S|>éfc <|iie «lu* le& fMBÛére& 4e » VEsÊpk^j Ha ue parvÛNidfeDl pas à fléirûr les lan- » rieisdbfii Voire Abjeslé a 4écor« &«& ^toe^ etc. > QoMMi #e songe qu'à cette époque ie pliisgiaod danger avait clî^>aru ^ oo rogvelte Templiase de ces ex|Nre«ioos calculées pow exagérer , aux yeux de l'Empereur^ les périls de la siluaiîoa et le Biéri4e de les luuficre. CeUe ariaée, composée, U esl v^aî» d'éléBMote hélérQgéaeSy sans cohérence aï dîscîfdiae, présentaîfl Déaiiiiieûts un efieclîl de près de cent mille bMimes de gardes oaûociales ou de troupes de Hgmij 0éi]Artis en cîaq comm^uidemeuts. Hais il était dans b destinée du priace de Poote-Corvo, de ee •compromeUre éternellement par riateinpéramoe de son langage. Arnsî, dans une prodamatiotii adressée aux troupes de r^i^acaut^ il disait que^iiès qu'il les avait vues au «omàre de quinze mille, il ks avait placées au poste de l'honneur. Napoééoa vil, dans cette forianlerie, rioteoiion de l'accatcr, âttx yem de la France^ de n'avoir pris aucune mesure pour préserver cette partie de l'Empire d'une invasion élrangère. Les détracteurs de Bernadette y découvrirent la pensée, plus coupable encore, de donner à l'ennemi le secret de sa position et de ses forces. Diaeiis^ une fois encore, que le caracière de Bemadotle ne justifiait point cette interprélatiou d'«n acte imprudent sans doute^ mais non pas cri--
miiiaLCej^ciidaiil raiMrlwMo4at.ybMit«i|ift'il avait fok eateodne en arrÎMit à Bar» ; f aigrear 4es |m^o<pw^'il avak tUwua oontae Mmpito»; s»jrelati0M awc Jfis 6iiiiMBi& «ûereto de l'£ni|>6rear ; la^onres* poadauiice qu'il MAtiauak d'eûtr^eâmàr Mec eue ; le aoÎA qu'il mettait à «ugérer ses ierviees et ik se donner iiee ioifanaoce qm oe fAt qu'à loi, en an- Sûocami à son année (|ii*H &Ikàt se prépaurer à une gtancle lutte, alors que tout danger était passé (i); raflEactatioa avec laquelle, quand TeiuieiDi s vaîi disparu, il écrivait à TEmperenr qu'à la dernîàra extrémité son intention étail de « se faire sauter avec > Anvers 9 Les arsenaux,, l'eseadre et Tarmée, aiiii » de donner un grand exemple au monde, » — totttes ees circonstances, toutes ces jactances puériles avaient profondément mécontenté Napoléeii, réveiUé ses sonpçons et réchauffe ses anciens griets contre Bemadotte,
Du reste, en apprenant, à Vienne, la descente des Anglais et l'envoi du priiice de Ponte-Gorvo à Anvers, Napoléon s'était savamment prémuni coutre toutes les éventualités. U avait aussitôt entouré le général suspect, d'officiers dont le dévouement ne l'était pas, et, tandis que le chef de Tarmée du Nord cernait les Anglais groupés autour de Batz ,
(1) ProelMMlion do M ao6t li09.
100 HISTOIRE DE BfiRNADOTTE,
il se trouvait lui-^mème enveloppé, vers le Rhin et la Meuse, vers Paris et la Manche, par ies corps de Rampon, Kellerman, Moncey, Sainte-Suzanne, liessières et Daboville. De ces dispositions, comipe du choix des autres généraux envoyés à Faraiée d'Anvers, il résultait que, dans la pensée de Napoléon , Bernadolte devait être au moins autant surveillé qu'aidé par les officiers qui commandaient les Iroupes placées sous ses ordres. EnQn, le 24 septembre, l'Empereur conOa au maréchal Bessiéres le commandement de l'armée du Nord , et fit prescrire à Bernadolte de rentrer à Paris.
En transmettant cet ordre au prince de Ponte- Corvo , le ministre de la guerre lui faisait connaître les motifs de son rappel , qui consistaient : dans sa correspondance avec les mécontents de la capitale (1), dans la réception de bulletins hostiles à
j; « L'expédition de Walcheren, malgré la prise et la dérasUtioii de » Flessinguey ne fut une véritable calamité que pour TAngleterrp. Cepea» » dant, elle aurait dû être aussi une leçon pour l'Empereur. La situation » de Paris, à propos de cet érénenifiity aurait dû lui faire comprendre » qu'une absence qui le tenait à trois où quatre cents lieues de sa capitale,
» n'était jamais sans quelque danger pour lui 11 n'était pas bon, pour
» le chef d'un Etal, dans une position comme la sienne , de laisser on » cliamp trop libre i des passions ennemies. C'était dans les jours douteux » où un combat incerti>in interrompait une série de Yictoires, que se M réveillaient les sonvenirs de l'ancienne dynastie et de la Repuu blique, ou, au moins, les ambitions qui croyaient avoir quelque avan- » tagc à recueillir du retour de l'une ou de l'antre D'ailleurs, à une
FEmpereur , et dans la proclamalion où il réduisait les forces de son armée h 15,000 hommes, tandis qu'il en avait près de 60,000 à sa disposition. Beriiadotte repoussa ces accusations, alléguant qu'il ne pouvait pas empêcher qu'on lui écrivit de Paris et que, quant à sa proclamation d'Anvers, la situation réelle de son armée n'était ignorée de per* sonne. Mais grande fut sa colère, lorsque le duc de Feltre lui signifia , de la part de l'Empereur, l'ordre de quitter immédiatement la cixpiiale et de se ren« (Ire dans sa principauté de Ponte-Gorvo. Bernadotte déclara au ministre qu'il était prêt à abandonner ses titres, à se démettre dç tous ses emplois et à ren* irer dans la classe des simples citoyens, mais que |3ersonne n'avait le droit de lui assigner un dorai* cile, et qu'il ne partirait pas. Il exprima cette déter* miuation d'une manière si positive, que le duc de Fcllre, afin d'éviter un éclat fâcheux, crut devoir prendre sous sa responsabilité de lui enjoindre
» éiK>qiie où la presque univerfialilé de la population française se soumet*
• tail sans réserve à l'ascendant d'un génie qui ne cessait de Tétonner et
• de réblouir y c'était un rdle à JMirt» c'était presque une illustration de •i paraître étranger à Tadmiration commune , d'affecter une sorte de froideur
• et d'indépendance y de s'afficiier même comme mécontent ou frondeur.
• Cette singularité tentait quelques esprits dans des positions bien di* >• verses, comme ^ par exemple, trois des rcirsonnages que nous avon»
• nommés à Toceasion de Texpédition anglaise , le roi de Hollande , Ber > nadutte et le ministre de ta police Fouché. » Bignon , Histoire de France f t. viii, p. 343. -
l&i HISTOIRE DE J^AMADOTTE ,
de Mvenîp à Vienne, pour y être employé à l'armée d' AHemagae (i). Alors, Bernadolte ,- saisisasint avec empressement ce moyen d'échapper à Taltemative d'voe disgrâce qui l'humiliait on d'un acte derésislance qui devait ruiner sa fortune, partit pour Vienne où U arrÎTa qudques jours seulement avant la stgaalure du traité de Schônbrunn.
La première entrevue de Bernadot le avec Napoléon fut extrêmement vive. L'Empereur lui reprocha, en termes fort amers, non-seulement sa proclamation d'Anvers, mais encore sa conduite à Auerstaedt et Tarmislice qu'il s'était permis d'accorder aux Suéilois, et qui avait failli lui donner la guerre avec la Russie et le Danemark. H lui offrit cependant le gouvernement de Rome avec une allocation annuelle de deux millions. Voilà comment l'Empereur se
vengeait d'un homme qui ne l'aimait pas, et
Napoléon ci^oyait encore à l'existence des complots de Paris, auxquels il n'était pas convaincu que Bernadotte fût étranger! Les mêmes soupçons qui l'avaient porté à enlever à ce maréchal le commandement de l'armée du Nord , coûtèrent à Fouché le portefeuille de l'intérieur. L'Empereur obéissait eu cela aux ombrages que lui inspirait l'intelligence du
(1) £o annonçant cette mesure à l'Emperrur, le duc de Feltre lui di- «ait que, pour contMindre liernadotte à quitter Paris pour aller voyager, il aurait fallu probablement recourir à la force.
prkMe de Poote-Corvo av6c le duc d'Otrante. « Il airait ^u avec méfiance, dit un historien, la hardiesse avec laquelle Fouché avait usé de la puissance que lui doonaiem ses deux portefeuilles, pour lever, organiser, armer et mettre en marche les gardes nationales de tant de départements, il était. naturel, en effet, que le pouvoir d'improviser une armée et de la placer sous les ordres d'un général mécontent, portât ombrage au chef de l'État. » Mais, pour savoir jusqu'à quoi point étaient Tondes les soupçons de Napoléon, il faut se repdre compte du caractère des deux personnages sur lesquels ils portaient.
Malgré l'indulgence dont Napoléon avait tant (le fois couvert les fautes de Bernadette, celui-ci aimait à laisser ci-oire (|u'il était, pour son souverain , l'objet d'une inimitié et même d'une jalousie personnelles. Rien ne l'enorgueillissait davantage que do se créer une importance et une distinction à part de celles des autres généraux. Les opinions les plus diverses convenaient à ses vues, et il les exploitait toutes avec l>eaucoup d'adresse ; Qatleur des républicains à l'intérieur de la France , il ne négligeait rien pour plaire aux cours et aux aristocraties étrangères; habile à caresser les troupes et i se les attacher, il était d'une [>olitesse exquise envers les officiers français, d'une courtoisie affectée avec les militaires étrangers, et cette tactique lui avait asses constamment réussi*
104 UISTOIHK DE BERNADOTTË ,
Quant à Pouclié, sa passion consistait aussi à ne .pas être un minislrc comme les autres ministres. Il voulait faire autrement et plus que ses collègues. Pour agir il n'attendait pas toujours les confidences de son maître; il visait au mérite de le deviner et de le servir sans ordre. C'est ainsi qu*il faisait répandre le bruit du divorce prochain de Napoléon, avant que Napoléon eût parlé de divorce. Ou bien il tentait des ouvertures de négociations avec TAngleterre, par quelques-uns de ces intrigants qui se pressent toujours sous h main d'un ministre de la police. Il cherchait enfin à se créer, auprès de Napoléon, un degré de valeur et un genre d'importance qui ne lui fussent communs avec personne. *
Cependant, dans les actes de 1809, y eut-il, de la part de Fouché, une intention véritablement criminelle? II est des hommes d'une réputation malheureuse, auxquels on peut attribuer tous les crimes, et Fouché fut toujours de ce nombre. Mais ce qui parait incontestable, c'est que, immédiatement après le.départ de Napoléon pour la campagne d'Autriche, Fouché noua, sincèrement ou non, une conspiration dont il représentait le succès comme assuré, si l'Empereur éprouvait un grand échec sur le Danube. Un chef de division du ministère de la police, M. Esmenard, était en correspondance secrète avec M. de Metternich, des mains duquel il avait reçu des sommes considérables avec la garantie d'un asile en
Autriche, s'il était obligé de quitter la France- Ce qu'il y a encore de certain, c'est qu'après avoir destitué et exilé Fouché, aussitôt qu'il crut le pouvoir prudemment, Napoléon adressa de vifs reproches à Bernadette sur sa conduite équivoque. Toutefois, il lui donna un nouveau témoignage de bienveillance, en le laissant à Vienne pour seconder le major-général qui devait attendre, en Autriche, la ratification du traité de paix. Mais, par une conséquence de son incurable disposi* tion à tout incriminer et, surtout, à exagérer sa propre importance, le prince de Ponle-Corvo trouva bon d'accuser T Empereur d'avoir voulu l'ensevelir sous les ruines des fortifications de Vienne démantelée par ses ordres. « Napoléon pensait, dit-il, que, si cet outrage fait à la monarchie autrichienne annulait le traité, Bernadotte était là pour aider le major-général; et que, dans le cas d'une insur^ rection du peuple, il pourrait y succomber (1); >^ calomBÎe gratuite qui trahirait un cœur détestable,
(1 } Notes foarDÎes poar servir à l'histoire de Charles XIV et reprodaites , en sulNtoDce, dans Toufrage de M. Toucbard-Lafosse, où on lit : « Aiasi a TËmpereur léguait au maréchal une forte partie des embarras qui poa? " f aient résulter ou du refus des ratifications on d>i Texasiiération à la-
• quelle se li? rereit, peut-être, la population de Vienne» en voyant tomber « ses remparts. Mais les événements lui furent favorables : cette mission » se termina sans qu'il en ressortit aucun danger, et le prince de Ponte-
• Corvo consentit à n'y voir qu'un nouveau témoignage de la confiance
• de Napoléon. ^
166 HISTOmS DE BERNADOTTE,
si elle ne s'expliquait par les travers d'uo esprîl tristement inquiet.
De retour à Paris, le prince de Ponte-Cor vo exprima de nouveau le désir de rentrer dans la vie privée, c Vousavex, à la vérité, assez de gloire pour » penser au repos, lui répondit Napoléon; je ne saisr » à quoi cela tient , mais je vois bien que nous ne 9 nous entendons pas. Cependant ma politique exige 9 que vous alliez tenir ma cour à Rome. Vous au- » rez une grande existence. J'ai assigné deux mil- » lions pour les dépenses de la maison du gouver- > neur-général. Vous y resterez dix-huit mois; nous 9 aurons des relations plus directes ensemble , et » peut-être changerez-vous d*idée.>»
Après quelques objections plus ou moins sérieuses, Bernadolte se laissa magnanimement imposer cette nouvelle preuve de la malveillance habituelle de son souverain. « Sire, j'obéis, • répondit-il en s'inclinant, mais il sollicita de rEm|)er6iir l'autorisation de re^er encore quhize jours en Fraaee.
Que devait-il se passer dans cet intervalle? C'est ce que les événements nous apprendront bientôt.
Une carrière imprévue, fatidique, va s'ouviir devant Bernadotte.