‹ Histoire de Bernadotte Charles XIV. Jean roi de SuèdeChapitre 34 sur 69 · IG HISTOIRE DE BERNADOTTE · texte numérisé non relu

IG HISTOIRE DE BERNADOTTE

tics, occupait les loisirs des princes exilés, ne pré* jugeait rien et dissimulait les arrière -pensées de son ambition personnelle.

Cependant, si les promesses du prince royal n'étaient pas sérieuses, la cour d'Hartwell, oubliée par la France et délaissée par tous les cabinets, ne les acceptait pas moins comme une chance à laquelle elle se rattachait avec ardeur. Dès ce moment, Bernadotte devînt le centre de toutes les manœuvres légitimistes, le point de mire de toutes les espérances du parti. On l'obséda de respects, d'adroites flatteries , et , dans le coryphée des démocrates de Tan VII , dans Thonime qui s'était montré le plus fougueux ennemi du royalisme, on aflecia de ne plus voir que l'oint du Seigneur, légitimement investi des attrjbuts de la souveraineté, et suscité par la Providence, pour relever le trône de saint Louis.

Parmi les personnages les plus considérables et les plus intelligents de la cour d'HartMcll , était le comte de Bouille, jeune émigré qu'environnait une considération justement méritée , et qui , par la pureté de son dévouement et la dignité de sa conduite, avait conquis l'estime des étrangers au milieu desquels les malheurs du temps l'avaient jeté. De plus , M. de Bouille était allié à une famille de la Guadeloupe, tout récemment cédée à la cour de Stockholm par l'Angleterre, circonstance qui, donnant en quelque sorte au jeune patri-

cien ia qualité de sujet suédois, devait faciliter son accès auprès du prince royal. Tel fut l'homme choisi pour servir d'intermédiaire entre le prétendant et Bernadotte. Cette mission allait à Fesprit hardi et à Tabnégation aventureuse du comte de Bouille Toutefois il ne l'accepta qu'à la condition ex* presse qu'il serait investi de pouvoirs avoués par les princes, et qu'une lettre de l'un d'eux, adressée à Charles -Jean , établirait son caractère officiel. Hais les positions respectives n'étaient pas encore assez nettes, pour que le prétendant crût devoir prendre l'initiative de cette correspondance. Quant au comte d'Artois et aux princes ses (ils, ils s'étaient trop prodigués, trop compromis dans des intrigues subalternes, pour que leur intervention pât être de quelque poids dans une affaire de cette nature. On jeta donc les yeux sur le prince de Condé dont la gloire toute militaire devait commander les respects d'un soldat. Mais ici se présente une difficulté grave. La franchise aristocratique du prince de Condé se révolte, à l'idée de pactiser avec le fils d'un avocat de Pau et d'appeler mon coii^in, un général du Comité de Salut public. Et cependant une résistance de ce genre était ce qu il y avait de plus propre a blesser les susceptibilités princières de Bernadotte, et à tout gâter.

La négociation fut longue, diilicile; la résistance du prince de Condé opiniâtre , et ce ne fut qu'à

18 HISTOIRE DE BEKNàDOTTE,

la suite de longs débals, qu'oa parvînt à le convaincre que, d'où qu'ils fussent partis, deux grands capitaines ne dérogeaient pas en se tendant la main. Cet argument ad hominem eut tout Teffist qu'on en attendait. Le petit-fds du vainqueur de Rocroy consentit enfin à écrire à BernadoCte; et, nanti decettegarantie collatérale, ainsi qoed'un passeport que lui délivra M. de Rehausen, ministre suédois â Londres, le comte de Bouille partit pour le quartier-général du prince royal , qu'il renocmtra à Lunebourg. Introduit auprès de Son Altesse, par le maréchal Steding, ancien colonel du régiment de Royal-Suède au service de France, le comte de Rouillé s'annonça d'abord comme un habitant de la Guadeloupe, qui , se trouvant sur le continent germanique, croyait de son devoir de présenter ses homma^fes au fils adoptifde son nouveau souverain, fiernadotte l'accueillit avec une .extrême bienveil* lance, et , après a\oir congédié ses officiers, il lui demanda dans quelle partie de la Goadeloope il était né* — Se suis né en France, Monseigneur. — Gomment en France? — Oui, Monseigneur, mais j'ai épousé une créole, mes intérêts de famille sont tous à la Guadeloupe, et je puis^ par conséquent, me considérer comme sujet de Sa Majesté le roi de Suède. — Vous vous appelez? — Le comte de Bouille. — Monsieur le comte, votre nom et votre attachement à la famille royale me sont connns, et

je suis enchanté de vous voir à mon quartier«-géné^ raL|Voiis venez de Londres, n'est-ce pas? — Oui, Monseigneur. — Comment vont les princes? voili des événements qui... — Qui peuvent changer leur fortune, si Monseigneur a pour le roi et pour sa far mille, autant d'estime qu'ils professent d'admiration pour Son Altesse Royale. — Mais Sa Majesté ne sait-^ile pas déjà à quoi s'en tenir sur mofi compte?! — Oui, Monseigmur, et c'est précisé*ment parce que le roi connaît vos généreuses intenr tions pour lui et pour la Franco, dont les in«> téréts sont désormais inséparables, que Sa Majesté m'a chargé do venir vous dire qu'elle place en vous toutes ses espérances. D'ailleurs, voici une lettre de Monseigneur le prince de Condé, dans laquelle Votre Altesse trouvera Kexpressiou des sentiments de toute la famille royale. — Une lettre du prince de Condé! ajouta vivement Bernadotte; donnez vite, vous ne pouviez vous présenter à moi sous de meilleurs auspices. Cette race de héros fut toujours, de ma part, l'objet d'un culte religieux (1).

Après avoir lu plusieurs fois la lettre du princie de Condé , Bernadotte garda quelques instants le silence, conune absorbé par de pénibles souvenirs. < Et au profit de qui tant de malheurs? reprit-il ensuite.... Au prolit de Bonaparte!... Vingt ans de

(1) SléUKHres manHScrits.

guerres civiles ou étrangèrejs, nos trésors sacrifiés, deux millions de Français immolés.... pour aboutir à la tyrannie d'un Corse! quel délire!» Puis il i^arla de son horreur pour Napoléon , dont k despolisme était un mUrage à l'humanité^ et, revenant aux Bourbons , il rappela avec enthousiasme l'antiquité et les hauts faits de cette illustre famille dont la puissance n'était qu'éclipsée; il discourut long-temps et avec complaisance de son compatriole Henri IV, qui avait été ondoyé sur les mêmes fonts baptismaux que lui, Bernadette; enfin, il déclara vouloir et pouvoir servir utilement la cause des princes, engagea M. de Bouille à se considérer comme appartenant à son état-major, et lui conseilla, néanmoins, de se rendre au quartier-général des alliés, pour y étudier les dispositions des souverains, et \ défendre les intérêts de la famille royale. < C'est là, dit-il, un beau rôle qui vous assure une place dans l'histoire. »

Le comte de Bouille, qui était aussi porteur d'une lettre du prince de Condé pour l'empereur Alexandre, se rendit à Francfort où se trouvaient réunis les monarques, les ministres et les chancelleries de la coalition. Mais là tout était de glace pour les Bourbons. Le prestige de la puissance de Napoléon était encore si grand , que ses plus cruels ennemis ne croyaient pas à la possibilité derétablirrancienne dynastie. A celte époque.

la Russie, la Prusse, l'Autriche et même TAngleterre repoussaient dédaigneusement les propositions qui leur étaient faites dans ce sens , comme contraires au but que la coalition voulait atteindre^ Ces puissances fermaient l'oreille aux sollicitations d'une famille que, disaient-elles, la France ne connaissait plus, et, à défaut de Napoléon, elles cherchaient des candidats au trône impérial , parmi les lieutenants de ce grand homme. Aussi, pour toute réponse aux ouvertures du prince de Condé, l'empereur Alexandre lui écrivit, le 30 novembre 1813 : «Monsieur » mon cousin , j'ai reçu exactement la lettre que > Votre Altesse a confiée aux soins du comte de » Bouille. Elle renferme des témoignages que j'ap- » précie vivement, et j'aurai assurément satisfait » au vœu le plus cher de mon cœur, quand je ver- ^ rai l'Europe rendue au calme, au bonheur et à » l'indépendance. Les mêmes principes conduisent » mes alliés, le même esprit les anime, et jamais » une union plus intime n'a concouru à faire triom- » pber la plus juste des causes. Vous ne doutez pas 9 du plaisir avec lequel j'ai ôté quelques instants • aux occupations qui absorbent tout mon temps , » pour m'entretenir avec vous, et pour vous rcnou- » vêler l'assurance des sentiments constants avec » lesquels j.e suis, monsieur mon cousin, de Votre ' > Altesse le bon cousin

«Alexandre. »

92 HISTOIRE DE B£RNADOTT£,

En regard de celte lettre si froidement polie, il est curieux de placer celle que Bemadotte adresjsa, peu de temps après, à ce même prince de Gondé« « Monsieur mon cousin, écrivait Charles-Jean, le comte de Bouille m'a remis la lettre que vous avez pris la peine de*ni'écrire; je suis infiniment sensible à toutes les choses agréables qu'elle contient, et je prie Voire Altesse d'en recevoir. mes plus sincères remerciements. » Oui sans doute il est beau de penser qu'on peut concourir au bonheur du pays où Ton reçut le jour , et je me livre à l'espérance de voir rétablir sur le trône de France le successeur de Henri IV. II est consolant de voir approcher aussi le terme des calamités sans nombre qui , depuis tant d'années, affligent mon ancienne et malheureuse patrie* Je ne me dissimule cependant pas que, quoique les alliés se soient déjà rendus maîtres de la capitale, qu'il n'y ait encore de grands obstacles à vaincre , avant de parvenir à ce grand but; car les difficultés s'accroîtront du désespoir de Buonaparle^ et ce désespoir peut causer beaucoup de mal, tant .qu'il sera à la tête d'une armée. > Espérons, cependant, que cette même armée, écoutant la voix de la raison^^el le cri de la patrie déchirée, délaissera ses aigles jpour venir se ranger sous la bannière et à l'ombre du panache blanc dont le souvenir est si cher aux Français.

CVARLES XIV. 23

> Je prie Voire Altesse d'agréer l'expression de » mes sentimeDts et de la bavle considération avec » laquelle ]e suis, de Votre Altesse sérénissime, le » Irès-défoué cousm — Charles-Jean (I). »

Le prince royal de Suède savait à merveille que les opinions rojaltstes étaient vagues et sans portée; que lous les éléments de ce parti étaient dispersés eC conroodas, occupés encore à se chercher, à se recoeillir, i s'entendre; el que les alliés ne considéraient nullement le retoor de la légîtiiiMté,conMiie on iBojen de résoudre la grande difficulté devant bqueNe ils se trouvaient placés. Mais Bernadotte, dont le pouvoir avait des racines peu profondes, sa^ vait aussi que l'imprévu pouvait sortir d'une catastrophe , et il voulait se prémunir contre l'im* prévu. Ce prince d'hier tenait surtout , comitte on le verra bientôt^ à obtenir, du chef de la maison des Bouriboos., un titre autographe dont il pèt se servir un jour , sî la légitimité triom* phanie était jamais tentée de l'exciure de la co»munion monarchiqibe. Ce résultat n'était pas, il est vrai, dans les probabilités de la situation; mais la force des événements pouvait y conduire, et c'en était asseï pour que l'esprit prévoyant et inquiat 4e Bemadotte s'armlt contre les événements*

(I) Cette lettre est datée de Liège, le 4 avril \^U.

Le comte de Bouille rejoignit Bernadotle à Kiel, fort désenchanté de tout ce qu il venait de voir et d'entendre à Francfort. Le prince royal chercha ;i le rassurer, en expliquant ses mécomptes par l'absence de tout plan chez les alliés, et par les grandes dilBcultés politiques qui paralysaient leurs bonnes dispositions en faveur de l'ancienne dynastie. Mais, quelqu'immenses que fussent ces difficultés , il ne les considérait point comme insolubles , et , pour peu que la fortune le secondât, il ne désespérait pas de les surmonter. Cependant, même pour tenter un si grand résultat avec quelques chances de succès, il fallait que la famille royale se confiât à lui, Bernadotte; qu'elle gardât le secret le plus absolu sur l'intérêt qu'il portait à sa cause, et qu'elle se laissât guider par sa respectueuse amitié.

Il futconvenu> alors, que M. de Bouille rentrerait immédiatement en Angleterre, pour faire connaître aux Bourbons le véritable état des choses, et revenir ensuite prendre son poste auprès du prince royal. < Partez, ajouta celui-ci , et dites-leur qu'il faut que le comte d'Artois débarque secrètement en Hollande et qu'il vienne me trouver en Belgique. La première bataille gagnée, j'élèverai le drapeau blanc à côté du drapeau suédois, et, Dieu aidant, je les ramènerai dans le palais de leurs pères. Allez et revenez le plus tôt possible. »

CHARLES XIV. i25

Le comte de Bouille partit pour T Angleterre, et porta la joie et l'espérance dans le cœur des exilés. Malheureusement, le jeune négociateur, étant tombé gravement malade, ne put retourner immédiatement sar'le continent. D'un autre côté, le comte d'Artois qui, selon Bernadotte, devait jouer le principal rôle dans le rétablissement de l'aulorité légitime, errait sar nos frontières, écarté par les alliés qui permettaient à peine aux petits-iils de Louis XIV de marcher à la suite de leurs quartiers-généraux ; enfin Louis XYIII dont la confiance dans le prince royal était trés-limitée, et qui savait que Bernadotte n'ignorait pas les mépris dont son avènement avait été salué à la cour d'Hartwell, Louis XVIII hésitait encore à s'engager avec l'usurpateur du trône de Gustave IV. Néanmoins, les événements marchaient avec rapidité, le territoire français était envahi, l'étoile de Napoléon pâlissait chaque jour davantage; dans la Vendée, iM. de Larocliejacquelein tentait de ranimer les germes éteints de l'opinion royaliste; à Paris, un comité composé de MM. de La Trémouille, de Fitz-James, de Duras, de Polignac, Adrien et Matthieu de Montmorency, de Sesmaisons, de Qainsonas, Glermont de Mont-Saint-Jean, Jusi deNoailleset Soslhènesde Larochefoucauld, essayait d*asseoir les bases d'une vaste conjuration dont les ramifications se seraient étendues dans l'Orléanais, leBerry, la Touraine, la Saintonge, le Limousin,

26 HISTOIRE UE BEBNADOTTE,

le Pmgord, le Rooergue» et dom les ceoUre& d'action auraient été placés dans le midi et dans Fouest, où Ton espérait former le noyau d'une armée royaliste a^ec les conscrits réfractai res qui entretenaient dans ces pays le principe de la rébellion. Cependant, le rétablissement de l'ancienne dynastie restait toujours en dehors des combinaisons des puissances alliées , dont les efforts semblaient n'avoir encore pour but que de traiter avec NafM^éoo dompté par leurs armes, ou de continuer le régÎHie impérial sons un autre nom. Or, une bataille ga« gnée par l'Empereur, un incident de guerre, une manifestation arracliée à la mobilité natiotiaie, par le grand dévouement de cette poignée de héros qoi défendait le sol finançais contre TEuxope entière , tout cela pouvait, d'un moment à l'autre, amener ce résultat, donner le signal d'un terrible réveil^ et fixer pour toujours la triste destinée des Bourbons. . Dans ces conjonctures, la cour d'Hartwell se ré* signa. On reprit avec Bernadotte la négociation interrompue par l'absence du comte d'Ârlois et par la maladie de M. de Bouille qui revim sur le ccmtineni , porteur d'une lettre autographe de Louis XVIII pour le prince royal de Suède, ainsi que des instructions suivantes dont l' importance historique est assez grande pour que nous en consignions lo lexte même dans ce chapitre.

GHARLBS XIV; 37

c Instructions pour M. le comte de Bouille.

» MoQsieur le comte de Bouille, à qui sa loyauté, ses Imnièfes et son zèle ont déjà Talu les saccès les plus satisfaisants dans les démarches qu'il a fiiites auprès du prince royal de Suède, relatî?ement aux intérêts du roi et de la France , peut mieux que personne achever Touvrage qu'il a si heureusement commencé. Sa Majesté le charge, en conséquence, de confirmer de plus en plus Son Altesse Royale dans l'idée qu'il lui a déjà donnée des dispositions et des sentiments du roi , si conformes aux tues du prince royal, puisque leur commun objet est le bonheur des Français , unique garant de la tranquillité future de l'Europe. Le roi, comme le prince royal de Suède, gémit sur le sort de la France asservie; il déplore les maux dont l'accablent tous les fléaux de la guerre et de la tyrannie; il redoute ceux que multiplieront la prolongation d'un despotisme odieux et avili ; mais le prince royal, comme le roi lui-même, n'aperçoit d'autre terme à tant de calamités, que le rétablissement de Théritier de saint Louis et de Henri IV sur le trône de ses aïeux. Il a conçu le noble dessein de délivrer sa patrie , après avoir accru la puissance et la gloire de son pays adop-

28 HISTOIRE DE BEKNADOTTE ,

> tif; el cette ambition d'une grande âme est, aux » yeux de Sa Majesté, Taugure le plus assuré de l'unique félicité qu'elle se promette, celle de faire bénir encore à la France le nom et l'autorité paternelle des Bourbons.

» M. le comte de Bouille continuera à donner, do la part du roi, au prince royal de Suède, les témoignages de la pl4is entière confiance, saisissant toutes les occasions d'obtenir de Son Altesse Royale les avis les plus propres à seconder les efforts de Sa Majesté pour atteindre le but qu'elle s'est constamment proposé, celui de se concilier l'amour des Français, de pressentir leurs vœux, de devancer leurs espérances, d'unir, de confondre leurs intérêts. C'est par cette cordiale et parfaite intelligence, que le roi compte recueillir le fruit des travaux glorieux du prince royal qui, de son côté , sentira combien il importe à la France que son souverain ne se montre à elle que comme le sauveur d'un peuple opprimé.

» Si des résultats favorables, répondant aux généreux desseins du prince royal de Suéde, relé* vent bientôt en France la bannière des lys, il serait essentiel que Son Altesse Royale fût immédiatement revêtue d'un titre qui lui donnât tous les pouvoirs que j^eut exercer un prince étranger par adoption, français par sa naissance, par ses alTeclions , par les liens qui l'unissent encore,

» ainsi qu'il le déclare lui-même, à ses anciens » compatriotes.

• M. le comte de Bouille s'assurera des sentiments » du prince royal à cet égard ; il lui fera les ou ver-

> tures qu'il croira les plus propres à remplir Tat- » tente de Son Altesse Royale et le but que se pro-

> pose le roi. La dignité de connétable, que Ton » pourrait songer à faire revivre, comme la plus

• éminenle qui ait existé dans le royaume, n'ayant » jamais été, cependant , possédée que par des su- » jets, parait être incom|>aiible avec l'adoption qui » place le prince royal sur les marches du trône de » Suède , et les pouvoirs de lieutenant-général du

• royaume ont été donnés ù Monsieur, depuis le » moment où le roi recueillit l'héritage sanglant de

• son frère et de son neveu. Le titre de généraiis-

• simedes armées semblerait assurer au prince royal, ^

• l'autorité et la prééminence nécessaires à l'exécu

• tion de ses nobles projets, sans annuler la marque » de confiance que Sa Majesté donne, depuis long-

• temps, à un frère qui est à la fois son ami le plus » tendre, et son sujet le plus dévoué. Le roi, qui » souhaite ardemment pouvoir s'acquitter un jour » d'une dette sacrée, envers le futur libérateur de la

• France, espère connaître, par M. le comte de » Bouille, les désirs du prince royal de Suède sur » cet objet , ainsi qu'à l'égard des avantages que

• Son Altesse Royale voudrait procurer aux Fran*

30 HISTOIRE DC BCRHADOTTE,

» çaîs qui, en guivanl ses étendards, auront conlri- » bué à la délivrance de leur patrie.

» Il est superflu de recommander à M. le comte » de Bouille la plus entière discrétion, sur toutes » les communications que le prince royal désirerait » qui fussent tenues secrètes. Il est également ina- » tile de l'engager à faire toute la diligence possi-

> ble , pour se rendre à sa destination et témoigiier 9 l'empressement avec ^ lequel le roi aurait voulu » profiter de son retour auprès de Son Altesse » Royale , empressement malheureusement contra- » rié par la mala<lie du comte de Bouille. En un » nK)t, Sa Majesté le charge d'être, à Tégard du prince » royal, l'interprète de tous ses sentiments et Fin- » termédiaire des rapports intéressants que le roi

> désire établir avec Son Altesse Royale.

» Blacas d'Aclps.

» Hartwell, ce 12 mars 1814. » ^

A ces instructions était jointe cette lettre autographe, écrite par Louis XVIII à Bernadotte:

« Monsieur mon frère , le comte de BouiUé s'est » acquitté de la commission que Votre Altesse Royale » lui avait donnée pour moi : il m'a rendu compte » du désir qu'elle lui a témoigné de le revoir auprès » d'elle, et j'en profite pour entamer avec vous une » correspondance que les circonstances rendent • bien importante. Elles sont grandes ces cir- » constances ; elles sont <:ritiques ! mais un corn*

» patriote non plus qu'un descendant de Henri IV

• ne sauraient s'en laisser abattre. Je vous prie donc » de vous ouvrir sans réserve au comte de Bouille,

• et d'ajouter foi à ce qu'il vous dira de ma part, » surtout lorsqu'il vous entretiendra de ma grande » confiance, de ma juste estime et de tous les sen- » timents avec lesquels je suis, Monsieur mon frèref

• de Votre ^tesse Royale le très-afieciionné frère,

» Louis.

» Hartwell, Backinghamshire, ce 3 mars 1814. *

Lorsque l'ambassaileur de Louis XVIIJ parvint au quartier^général de l'armée suédoise, Bernadoltc s'en était éloigné depuis trois jours, sans que les officiers attachés a sa personne sussent où il était allé. Du moins ces olficiors^qui ne dissimulaient pas leur antipathie pour la cause des Bourbons, refusèrent obstinément de faire connaître au comte de Bouille, la direction qu'avait prise le prince royal de Suède. Ils ne craignirent même pas, assure M. de Bouille, de détourner les lettres qu'il leur avait confiées pour être transmises à Son Altesse, et ce ne fat que par le ministre d'Angleterre, alors à Liège avec ceux d'Autriche, de Russie et de Prusse, qu*il parvint i savoir que Bernadette avait brusquement quitté son quailier-général, pour se rendre au congrès fie Châtillon, en recommandant le plus profond silence sur le but de son voyage. M. de Bouille se mit immédiatement sur les traces de Bernadette

qu'il rencontra à quelques lieues de Nancy d*oii ce prince revenait, n'ayant pu, disent les uns, continuer sa roule sur Langres, à cause des partis ennemis qui rinfestaient; ayant été, selon les autres, informé que sa présence au congrès déplairait aux souverains alliés. Le comte d'Artois, que Bernadotte appelait naguère de tous ses vœux , se trouvait à Nancy, en même temps que le prince royal de Suède auquel il avait inutilement fait demander une entrevue. Bernadotte s'était excusé par des motifs puisés dans les difficultés de sa situation personnelle, ainsi que dans les complications que chaque jour apportait à la politique des puissances. Du reste, ses vœux étaient toujours pour les Bourbons qui pouvaient compter stfr lui en temps opportun, et qu'il engageait à pousser en avant.

Gomme nous venons de le dire, Bernadotte était près de Nancy , .faisant sa barbe , dans une auberge de \illage , lorsque le comte de Bouille lui remit la lettre autographe de Louis XVIIL L'accueil du prince fut d'abord froid et embarrassé, mais, dès qu'il eut parcouru Téptlre royale : « Voilà, dit-il, en ouvrant un petit coffre qu'il avait à ses côtés, une cassette qui renferme tout ce que j'ai de plus précieux et à laquelle je confie ce nouveau trésor; dites bien au roi, dites aux princes, dites à tous leurs amis, que j'aurais mis ma gloire et mon bonheur à les servir; mais les circonstances sont plus fortes

qae ma volonté. Du reste, la fortune n'a pas dit son dernier mot, la chance est encore ouverte à la dynastie des Bourbons, et je l'engage à ne pas aban* donner la partie. Assurez les princes de tout mon dévouement , mon cher comte , et recevez mes adieux. » Alors le prince royal s'étant levé, M. de Bouille se retira , bien persuadé que , depuis six mois, les princes et lui étaient les jouets d'une immense mystification. Quelques semaines plus tard, Bernadotte retrouvant à Paris le comte de Bouille, s'écria avec un enthousiasme risible : < Les voilà 9 donc enfin aux Tuileries! J'aurais été heureux de

• les y mener moi-même, mais la Providence a tout

* conduit , et je l'en remercie. »

Au moment où le prince royal de Suède affectait d'embrasser le plus chaudement la cause des Bourbons, il protestait avec énergie, dans sa correspondance avec Alexandre, contre le rétablissement de ces princes sur le trône de France (1). Alors (2) l'empereur de Russie refusait de recevoir les comtes d'Ëscars et Jules de Polignac, venus à lui de la part de Monsieur; et toutes les préten* tions des alliés se bornaient encore à resserrer Napoléon dans les limites les plus étroites, et àhu-

(1) Voir chapitre Y, l.n.

(7) Commencement de mars 1814.

Page 1