CHAPITRE V
inrasioD du territoire français. — Une partie de l'armée de Bemadotte pénètre en Hollande. — Il reprend les hostilités contre le Danemark. —Traité de Kiel, 14 janvier, entre le Danemark et la Suède. — Cession de la Norvège.— Joie de Bemadotte.— II compare Alexandre k Agamemnon. -> Il court aur le Rhin et établit son quartier -général à Cologne. — Sa proclamation anx Français. — Les clefs de Mons, d'Avesnes et de Reims lui sont apportées. — Blûcher sauvé par une partie d^ Tarmée de Bemadotte. — Lettre à son fils. — Lettre au roi de Suède. — Il accuse le peu de générosité des alliés. —Bernadette à Liège. — Il y reçoit deux communications secrètes. — Un émissaire de Joseph, —Ombrages des alliés. — ils veulent encore éluder leurs engagements envers Bernadette. — Il se plaint à Alexandre. — Lettre à ce roonarqoe. — EXemi-satlafaction. — Bemadotte se montra contraire au réta- Mistement des Bourbons. — Pouiquoi. — Bemadotte et Carnot. — lettre de Bemadotte à madame Moreau. — L'insulte an malheur. — Beoii trait de Bernadotle.
Le24 décembre 1843, les proclamations des alliés avaientannoncéà la France la reprise des hostilités. Le territoire français Venait d'être envahi par trois grandes puissances. L'armée de Schwarzenberg, coin posée d'Autrichiens, de Bavarois, deWurtembergeoiset des gardes impériales d'Autriche et de Russie, avait pénétré, par la Suisse , dans l'Alsace et la Franche-Comié. L'armée de Sîlésie, conduite par BiMcher et grossie de divisions russes ei saxonnes,
il8 HISTOIRE DE J^RNADOTTE,
avait franchi le fleuve à Manheim , et se portail sur la Lorraine; une partie de l'armée du Nord, commandée par Bernadotte et formée de Suédois , de Russes, de Prussiens et d'Anglais, après avoir traversé le Hanovre et la Hesse, détruit le royaume de Westphalie et occupé la Hollande , se tenait prête à pénétrer en Belgique. Le plan des alliés était de tourner nos places de guerre , et de marcher par grandes masses sur la capitale de l'Empire.
Dans le nord de T Allemagne, rarmîstice de Kiel, accordé le 15 septembre an\ troupes danoises, étatit à la veille d'expirer, sans qu'on eût, pu s'entendre sur les bases de 4a poix entre Je Danemar4 et la Suède, le cabinet dé Copenhague demanda une prolon-. galion de x|uin2^e jours. Mais x^e nouveau délai n'ayant amené aucun accommodement , les hostilités recommencèrent le 6 janvier. Dès le 5, Timporiante forteresse de Gluckstadt qui domine la navigation de l'Elbe , s'était rendue conformément à une convention antérieure, livrant à l'eaneiDi près de trois «cents canons et des approvisionnem^ts considérables, AlorsJ'armée suédoise investit Reodsbourg, s'empara de Frederiksiad et se porta sur Schieswig <}'oii Bernadotte se préparait à pénétrer au cœur du royaume, lorsque le cabinet de iCopeie hague solliciita et obtint la |>aix. Par le traité qui fat signé à Kiel le li janvier 1814, le Danemark eatrait dans la coalition, déclarait la guerre à la France et
'OHAUBLES XIV. 440
foornissaît aos alliés ^tro oorps de dix mille hommes, qtti devait fuiire partie de Tarroée-du Nord. La Nor- (rége,'à l'excoplionidu 'Groenland, des lies de Faroé jat fl'ialaiid, était réunie à la Suède qui, de.son cdté, .cédait autBonemark la Poméranîe et Tile de Rugen. iParim article secret, le cabinet de Stockholm pro- «mettait de pa^eràda cour de Copenhague, un miliicm de rixdallers de banque suédoise. Enfin , toutes /les troupes coumiandées par le prince royal dewent'évacuer «le OHdistein , moins celles qui faisaient partie du^corps de blocus de Hambourg.
Le traité ^de Kiel «ausa à (Bernadolle une joie indioible. 'llimettait un terme à ses anxiétés les plus ^ves'et iCDmtilait «le %œu ie .plus ardent de son ambition. AAissi la veconnaissanoe du prmce royal s' a- (Iressa-t-elle, avec peu de Trancbise il est vrai , à tousies souiverain«à-la fois. « La Norvège est remise j»^àila.Soède, éuri^vail-il à Tempopeur Alexandre; la > pffCBifii'tle «candinave doit à Vorre Majesté sa sA- » ff€lé€t «en'indépendanoe; c'est dans les plaines de ^Leipsig ot'dans »les mors de cette ville, que ce »^aiid événemoDt :a été opéré. Les peuples de ^J'iEuPope y étaient réunis^, et V{rir€ Majesté éUnl
* l'Agamemnon de cette mémorable lutte. La Suéde » n'a autre chose à offrir à Votre Majesté qu'une
• épée et sa reconnaissance : sera-t-el le assez bonne
* pour .agréer Tune .et l'autre; le roi mon sou-
• veraîn me charge de les lui olfrir. L'épée est
9 notre croix de Saint-Georges, et, sous ce rapport, » J'ose espérer que Votre Majesté daignera en rece- » voir l'hommage (1). » Le même jour il écrivait au prince régent d'Angleterre, que la paix du nord de l'Allemagne était due à la juste influence de la Grande Bretagne dans les atfuires de TEurope. 11 était, disait-il, pénétré des sentiments de la plus vive reconnaissance pour le prince régent, auquel U (levait VacquisUion de la Norvège^ et il promettait de ne jamais perdre le souvenir de ce que Sou Altesse Royale avait fait |>our sa nouvelle patrie, c Li- » bre maintenant de toutes craintes sur les derriè* » res de mon armée, j'irai me porter en toute hâte » sur le Rhin, et partager les efforts des puissances » alliées pour rétablir l'ordre en Europe, et obtenir » enfin la tranquillité du monde (2). »
Après la conclusion du traité de Kielet l'évacua lion du Holstein, Bernadolte prit des dispositions |)our presser le blocus de Hambourg, pensant que la durée des gelées lui permettrait d'enlever de vive force la place défendue par le prince d'Ekmuhl |)0ur lequel il ressentit de tout temps une haine fanatique. A cet effet, Bernadotte avait rapproché ses troupes
(1) Lettre du prince royal à Tempereur Alexandre, Kiel, 15 janvier 1814.
(2) Lettre du prince royai ao prince régent d'Angleterre, Kiel, IS jan- Tier 1814.
de celles de Benigsen; mais le dégel et la ferme allitude de Davoust ayant déjoué ses projets du côté de TElbe, il se porta sur le Bas-Rhin à marches forcées. Parti de Kiel le 20 janvier, îl établit son quartier-général à Cologne le iO février suivant, et le i2 il adressa aux Français une proclamation ainsi conçue :
« Français! j'ai pris les armes par ordre de mon roi pour défendre les droits du peuple suédois. Après avoir vengé les affronts qu'il avait reçus H concouru à la délivrance de l' Allemagne, j'ai passé le Rhin. Revoyant les bords de ce fleuve oii j'ai si souvent et si heureusement combattu pour vous , j'éprouve le besoin de vous faire connaître ma pensée.
» Tous les hommes éclairés font des vœux pour la conservation de la France; ils désirent seulement qu'elle ne soit plus le fléau de la terre. * Les souverains ne sont pas coalisés pour faire la guerre aux nations , mais pour forcer votre gouvernement à reconnaître l'indépendance des États; telles sont leurs intentions et je suis auprès de vous le garant de leur sincérité.
» Filsadopiif de Charles XIII, placé par l'élection d'un i>euple libre sur les marches du trône des gi*ands Gustaves, je ne puis désormais avoir d'autre ambition que celle de travailler à la prospérité de la presqu'île Scandinave. Puissé-je, en rem-
?i22 HISTOIRE IDE ABBNAJ>OTTE,
» plissaoticedevoir^sacrc entera ma nouvelle pairie, » coQtribuor en .même temps au hafihevr de mes » anciens conoipatriQtes ! »
En sa *qualiié<de .général en chef 4e J'arniéeidu Nord, Bennadotte reçut, à Cologne, lestclefs-d'A^fiines, de Mons elde Reims, qui lui ftirent eovoj^ées par le général russe Yinzingerode. C'était à Tépoque de la bataille de Brienne et des négociations de CliiUillon. Saclien, York, Blûcher avaient été repousses, et , sans le secours de Yinzingerode et de Bulo^v, il est certain que le généralissime prussien aurait qprouvé une défaile complète. Ainsi, quoique les Suédois n'eussent «point encore frandû le Rhin, Tannée du nord de rAUemsiguc, .rarmôedeJBernadolle, avait, encore une fois, sauvé les alliés et ruiaé la fortune de 4a F.rance. .Cependanl, le 25 févnicr, le prince royal écrivait à son (ils, leducdeJSiidermanie : « J'aiiaiyourstcraint de;grands revers pour.les » cliôf^ q.ui me pacaissdient avancer «ans ordre et » sans.piau. L'empereur Napoléon ai]|gm6nte chaque » jour ses moyens de «défense ; il doit avoir une » furie armée qui vient d'être renforcée par Taroiée » de Paris, et, à Lyon, ,par une.grande partie desar- » niées de SouU et de Sucbet ^qui ont quitté T^spai» gne. J'ai lieu de croire, mon cher eniant, que les » négociations qui ont repris à Chàtillon vontavaul » peu nous conduire h la paix., objet de mes vœux » les plus (hers; maisilesXvraisembluble.qu'eUeaeca
CHARLXS XIV. 12S
« doe plus à la résistance des Français (fii'à la gé- » nérosilédes alliés (1). »
Le môme jour BernadoUe, rendant compte au roi de Suède des échecs éprouvés par filûcher, Sch^artzeaberg el Witlgenslein^ ajoutait qu'il aurait été à.désir^r que les puissances eussent agi avec plus de grandeur et des apparences moins ambitieuses. € Alors, dit-il, toute la gloire aurait rejailli sur les • alliés ; tandis que, si la paix se conclut, elle sera le « résultat de la force des choses et de la rà»istanoe » de NapoJéon. » .
Après avoir fait passer le Rhin à ses divisions suédoises, Bernadotte transporta son quartier général à Liège. C'est dans celle ville qu'il reçut des propositions encore mal connues et «qu'il im[jorte (l'expliquer. Elles étaient de deux natures. Un .parti formé dans le sein du sénat, et à la tète duquel se trouvaient Sieyès et Tallejraud, pressait vivement le |>rince royal de se présenter le premier à Paris, dans le cas où les événements de la guerre conduiraient les alliés jusqu'aux portes de la capitale. Les adversaires du régime, impérial et tous les hommes qui redoutaient le rétablissement' de la vieille monarchie se rallieraient, disait-on, à un général qui sauvegardei^ait leurs intérêts auprès des
(1) Lettre du pilnce royal de Suède au duc de Siidermanie , Cologne , 25 février 4 &14.
alliés, et les souverains eux-mêmes trouveraient, dans ceUe combinaison, plus de garanties et de sécurité que dans la restauration d'une famille impopulaire. Il est certain qu'à cette é|3oque Tempereurde Russie inclinait encore en faveur de Bernadotte. Voici la preuve lie ce fait. Le général Reynier, revenant des prisons de Leipsig, et s'étant arrêté au quartier-général des alliés, y reçut d'Alexandre l'accueil le plus bienveillant. * Sire, dit Reynier, au moment de quitter le <;zar. Votre Majesté n.*a-tolle aucune commission à me donner pour l'empereur Napoléon? — Aucune, répondit Alexandre; j'ai personnellement à me plaindre de lui et je ne veux entendre à aucun rapprochement. — Mais, Sire, l'empereur Napoléon est le souverain de la France, l'élu de la nation. — Ce chef de l'État, ce souverain, reprit vivement Alexandre, c'est Farmée, c'est vous qui l'avez fait; et si l'on exige que vous en preniez un autre, pourquoi ne le feriez-vous pas, pour vivre en paix avec tout le monde? » Reynier répondit qu'indépendatnment de ce qu'on ne trouverait personne qui pût remplacer un homme coinme Napoléon , les alliés seraient en droit de mépriser une nation capable d'abandonner si légèrement un empereur qu'elle avait solennellement proclamé. « Mais, reprit Alexandre, la nation ne faisant, en cela, que céder à la nécessité des circonstaores, n'aurait aucun reproche à s'adresser; et, quant au choix à faire, Napoléon lui-même a pris soin de
rindiquer, en accordant son suffrage au prince ro^^ai de Suède, comnae à celui de ses lieulenants qui lui paraissait le plus capable de gouverner un royaume. »
Quoi qu'il en soit, BernadoUe répondit aux ouvertures de Sieyès et deïalleyrand, qu'il ne partageait pas l'opinion de ses partisans sur la facilité des circonstances,etqu'ilcraignaitqueleprojet qu'on lui eommuniquait n'amenât en France une guerre civile dont il lui répugnerait d'assumer la responsabilité.
Cependant, la prédilection d'Alexandre pour le prince royal, et l'opinion que celui-ci allait monter sur le trône de France, étaient si généralement accréditées, que Bernadottecrutdevoirordonnerà son (ils de rassurer, à cet égard, le roi de Suède qui redoutait une nouvelle élection. « Par la dernière lettre que > le roi a daigné m'écrire, Sa Majesté me fait part du * chagrin que lui a causé le bruit, qui s'est répandu à » Stockholm, que j'allais être ou que j'aurais été élu » souverain de la France. J'ai été, comme tu le penses »* bien, sensible à ce témoignage de sa tendresse, et je « suis bien aise que ma proclamation aux Français » soit arrivée à propos à tous les Suédois. Ajoute, j» s'il est possible, par tes discours, aux expressions. » de reconnaissance et de sensibilité que j'adresse à » Sa Majesté, et répète-lui toujoursque ledésirle plus » cher à mon cœur est celui déporter moi-même à ses m pieds l'hommage démon respectet démon amour. ^
la seconde communication faite à Bernadotte ve-
nuît'd^e J^SBph B)}napart<; qui, dît M', de BfTenncval, avait* songé aux moyens dedëlacher lé prince royal de la coalition. Jbseph conservait une faible espérance qu^ après avoir Iralii la- mère-patrie 5 et Ta voir livrée à Ih= vengeance dfe l'étranger, ce fils égaré pourrait, au moment où' il' toucherait Te sol finançais, éprouver encore' q'uehjues remords. Joseph dépêcha au quartier-général du- prince royal, le docteur Franzenberg quiavait long-temps étéadaché au service dfe Bernadotte*. €et intermédiaire, dont le général Maison favoris-le passage, éiait chargé d'annoncer au prince royal que tes forces impériales s'accroissaient chaque jour;- qu'on avait Heu d'espérer que l'Autriche alfait se'détacher de la coalition; que 1* Empereur manœuvrait pour placer les alliés entre deux feux , et que , dhns dfe telles circonstances, la famille du prince royal désirait coanaîtï»e' ses vues^. Bernadotte a prétendu depuis que la mission de W. Franzenberg n'avaiti pour but que d'apprendre à quelles conditions, les- alliés accorderaient la' paix, et jusqu'à quel point ils étaient* di^osés à traiter encore avec Napoléon', à quoi il auraifc répondu que rEmpereur était ti'ahi^urp/oce; qu'il était séneasemenlf question de le déposer, et^ qu^îl devait (birete paix à tout prax, parée que^, si lo» alliés s'emparaîenrde Paris, c'enr était fai<î de sa ocruponne. La vérité est que le prince royat, qiri se flattait encore de re'vêtir la* pourpre impériale , fit répondre à son beau-frère qu'il
élailil»optard(i). De plus, 6ternadotte9'einppes8«de communiquer les^ ouvertures de Joseph , awff nûtifs- Ires d'Autriche, d'Angleterre, deR'ussie et de Prusse, péunk à« son: quaiKier-général où His continuaient à ex^pcer uoe offensante surveillance sur Fa conduite éà prinee royal deSuède.
A cette époque, les corps de Vinzingerode^etule WoronRoff, qnii faisaient partie de^Tarmiée dte Bfernadolte, après avoir pris possession de la* Belgique, avaient franchi notre ancienne frontière é\x nord et pénét<*é, à travers les Ardennes, jusque sous Ifes nmrs deSoissons. Ce n'était pourtant qu'avec une extrême, circonspection* que le prince royal s'avançait pour eoRïbattre ses anciens compatriotes : o» eût? dit qu«' I» vertu du sol lui remlait celle de la furélité:
U y a d'étranges contradictions dians le* cœur de l'homme* Celui de Bernadotte, par exemple, s'agitait à' la vue de ta- France succombant sous les coups de la trahison, et, comme s'il n'avait point ce crime à se reprocher, il flétrissait d'un juste opprobre les Français qui avaient vendu leurpays, pour conserver un 8ceptreétra«iger!c Plusieurs courriers, écrivait- » il à 6on*fil&, sont d^jà arrivés de Stoekholnv, sans » ni'apporter de lettre de toi. Je dois des reuiorcîj» mentS'à Id reine qui a daigné me donner de tes » nouvelles. Sa Majesté a bien voulu me faire con-
(1} Voir pièces justificatîTes n<» 9.
» naître la manière dont tu as prononcé ton opinion » sur la conduite du roi de Naples ; elle m'a fait le ^ plus grand plaisir; elle est dictée par un seoii- » ment d'honneur que j'aime de plus en plus à voir » germer dans ion cœur. Tu as raison, mon/ils^ Vinn gratitude dégrade l'homme i elle prouve chez un » simple particulier j l'absence de toutes les vertus, à H plus forte raison chez un prince y chez un roi qui doit » sa couronne à celui quil trahit. Cet acte déloyal a » été vu du même œil par toutes les personnes qui » pensent {i). » Probablement, quand Bernadoite parlait ainsi à son fils, il obéissait à un bon sentiment : on ne peut pas toujours trahir, et cet homme incomplet n'avait , d'ailleurs , ni les défauts^ ni les qualités de sou rôle. D'un autre côté, les méliances injurieuses des alliés fatiguaient la palieiice de Bernadotte. Enfin la coalition n'avait point ap(>clé de ministre suédois au congrès de Châtilion , sous prétexte qu'il faudrait aussi y admettre TEspagne, et qu'on ne voulait i)oint que le gou* \crnement de Madrid eût le secret des affaires (2) ; et cet oubli des droits de la Suède avait profondément blessé le prince royal. 11 est \rai que sa proclamation du 12 février, adressée à la nation française, avait déplu aux souverains. On regrettait
il) Lettre du prince royal de Suède au duc de Sudermanie^ Liège. '^3 mats 1814. (!) Voir pièces justificative», &• 10.
généralement pa^rof les alliés les engagements pris par la Russie en faveur de la Suède, et, pour les éluder, on comptait sur la continuation des iiosliiilés en Frapce. Tantôt on attribuait à Bernadolte l'intention d'aspirer à la couronne impériale, tantôt on lui supposait le projet de se rapprocher de lempereur Napoléon , d'appeler k lui les garnisons des places d'Allemagne, — pour protester contre F invasion du territoire français,-— et d'attaquer les derrières des alliés. Bernadolte comprit que toutes ces clameurs déguisaient quelque machination ourdie contre lui, dans les conciliabules de la coalition; il vit qu'il s'agissait de revenir suk* la question norvégienne, et qu'il lui importait d'autant plus de ménager les forces de son armée suédoise, qu'il était à craindre que , la paix une fois faite, aucune puissance ne voulut reprendre les armes pour l'aider à se mettre en possession de sa facile conquête*
Dans cet état de choses, Bernadette porta, comme d'habitude, ses doléances à l'empereur de Russie, et, grâce à ce prince, il obtint l'admission d'un ministre suédois au congrès do Châtillon. Puis il tenta quelques elTorts pour déterminer les alliés à conclure la paix (1), ou du moins à ne pas pénétrer plus avant dans le cœur de la France et à s'adosser à la Belgique, position dans laquelle ils pourraient, di-
(1) Voir pièees |iistffîcatiTe4, aMI.
130 HISTOIRB DE BEBNADOTTE,
saît'il, pertlredeux on trois grandes batailles sans être vaincus. Le 4 mars , il écrivait à Alexandre : « Je vons conjure, Sire, de presser la conclusion de la pah; je vous en conjure au nom de mon amitié sans bornes et de Fintérèt que je porte à votre gloire et à votre bonheur. Aujourd'hui nous tenons encore dans nos mains les moyens de sortir de celte lutte avec honneur et avec des avantages immenses qui nous paraissaient naguère hors de possibilité. Craignons que cette Taculté de diriger les événements ne nous échappe. 11 est dans Tordre naturel des choses, que chaque jour voie augmenter la force matérielle de Tempereur Napoléon S'il n'accejite point Tes propositions qui lui sont ftiles, retirons-nous, Sire, sur les frontières de Taneienne France, et, de là, offrons de négocier sur les conquêtes faites depuis 1789. Noos verrons si Tancienne France voudra coinliattre pomr conquérir encore une fois la nouvelle, » etc.
- Telle était aussi Fopinion de Tempereur Alexandre*, mais cette opinion n'avait point prévalu dans les conseils de la coalition. L'Autriche, la Prasse' ( t surtout FAngleterre voulaient continuer la guerre. Le 43 mars, le prince royal, pressentant enfin rintenlion des alliés de rétablir la maison de Bourbon swr le tréne de France, prescrivait au comte de Lowenhjelm , l'un des ministres snédois au congrès
CilARUSS \1V. tô'i
dé CbAtàUon, de dédarer que si te v6M géftértil de lii France aàt été pour oes princes, tai nMkm Médoistî aiink reipeoté m volonté ; imis q«e f expérience atait suffisaoïment prouvé le oontnire. Les Soédom et leur priBoe n'avaient pris les arunes , disait Berna^lotte , qoe pour défendre les fvrtncîpes, et ils ne feraient jamais un pas pour une came dont le su<ioès momentané amènerait infailliblement la guerre effile en France, et de nouveaux malheurs pour le reste du oontinent. Selon Bernadette, l'Europe était sur un volcan ; les efforts inouïs , les saeritiees sans nombre qui avaielit été feils , les fruits de tant de victoires étaient sur le point d'Mre perdus pour la bonne cause. En passant le Rhin , les aHiés avaient promis protection et tranquillité aux pays que leur^ armées allaient occuper ; aussi y ftirent^^lles reçues avec caifae et ooviOiance, mais ces sentiments étaient bi^n chauffés : toutes ces provinces étaient fbtfgué< s et mécontentes; le viol, le pillage et le meurtre, coiii^ mis par des troupes indisciplinées, avaient répamht reflfroi et le ressentiment dans toute la France on le fanatisme et la vengeance armaient des mittions de bras. En Allemagne, le mauvais usage que les allies avaient fhit de leufs succès, menaçait d'ébrsflrier le frêle édiiiœ qui s'émit élevé au milieu des rtfines. Enfin , une prompte paix pouvait seule sauver le monde. Sans doute l'acquisition de la Norvégo devait ouvrir de grandes sources de prospcrUé a
i32 HISTOIQE DE lieftNADOTTE,
la Suéde; mais, en véritable Suédois, Bernadotte préférait renoncer à cette acquisition, que de Tobtenir par un aveugle asservissement au 9y$lème dé joastateur gui menaçait l'Europe. Enfin, dans f hypothèse de la rupture des négociations , le prince roj^al prescrivait à son ministre de demander qu'on précisât l'objet ultérieur de la guerre, en prenant pour bases les questions suivantes: l"* Estil convenable à l'état présent des affaires générales de r Europe 9 de continuer la guerre pour enlever ù la France les pays que les traités ont réunis à cet empire, et qui sont situés entre le Rhin, les Alpes, les PyiHJddées et les deux mers? 2"* En admettant qu'on force la France à se reo fermer dans les limites de i789 et 1792, à qui reviendra le pays qu'elle cédera entre le Rhin et ses anciennes limites ? 3^" Si l'on poursuit la guerre , et (|u'on puisse aller a Paris, l'intention des alliés est-elle de détrôner Nai)o- Iron ou de traiter avec lui ? A*" Dans le cas où l'empereur Napoléon sera détrôné , reconnaltra-t-on le roi de Rome, nommera-t-on une régence en France, ou assemblera-t-on la nation pour la laisser libre de son choix ? Dans ce dernier cas , les armées alliées continueront-elles d'occuper la France , ou se retireront-elles sur ses anciennes limites ? (1)
(I ) Lettre du prince royal au comte de Loweohjelm, Liège, le 14 ma» I8i4.
CHARLES XIV. i33
Bernadotte écrivait aussi au baron de Wettersledt, autre ministre suédois k Châtillon , qu'une guerre qui aurait pour but de rétablir en France une dynastie quelconque, serait injuste dans ses principes, barbare par les malheurs qu'elle entraînerait, et que la Suède n'avait aucun nioliP, aucune raison de continuer celte querelle. « Le sang de ses enfants » est trop précieux pour qu'on le verse dans une 9 cause qui amènerait en Europe un asservissement » mille fois plus insupportable que celui de Napo- » léon. Ayons donc le courage de le dire : Point de » guerre , s'il faut la continuer contre les principes » qui nous ont mis les armes à la main(1). »
Quel était le véritable sentiment qui dictait à Bernadotte cette noble résistance au retour des Bourbons ? On voudrait pouvoir ne l'attribuer qu'à une généreuse appréciation des droits de la nation française : ce serait là un acte de haute moralité qui appellerait sur la mémoire de Charles-Jean, les bénédictions de tous les peuples libres. Malheureusement, il est impossible de méconnaître les intérêts particuliers qui agissaient sur la politique de ce prince. Produit d'une élection populaire, issu d'une révolution , environné de prétendants qui , eux aussi,
(1) Lettre da prince royal de Suède au chancelier de Wetterstedt, Li(^ge, le 14 mars 1814.
,434 HISTOIRJK ,ra 'WMADOTTE,
pouvaient un jour réclamer l'appui de l'Europe, pour revendiquer un trône dont la souveraineté nationale les avait précipités ; soldat à demi couronné , Ber* nadotte devail-il fisivoriser, en France, une restauration à main armée et ruiner ainsi le principe de sa propre existence ? Enfm , le rétablissement des frères de Louis XYI sur le trône de France, ne pouvait-il pas rouvrir les portes de la Suède aux héritiers de Gustave IV ?
Il était aussi un autre intérêt politique et d'une importance immédiate, qui devait retenir le prince rojal de Suède,, le plus près possible du nord de l'Allemagne. Quand, après le traité de Kiel, ce prince était accouru sur les bords du Rhin, il avait retiré du Holstein et du Schlesiwig, toutes les troupes dont la présence était nécessaire pour assurer l'exécution de ce traité. Or, à l'époque dont nous parlons, un soulèvement e:icité par le prince héréditaire de Danemark, venait d'éclater en Norvège. Ce peuple avait proclamé régent le prince Christian, et pro-* testé contre toute réunion de ce pays à la Suède. On comprend donc qu'en face d'un pareil événement, Bernadette, qui n'avait entraîné les Suédois dans une guerre continentale <]ue par la certitude de l'acquisition de la Norvège, fut peu désireux de s'exposer à voir inutilement périr son armée dans les plaines de la Champagne ou de la Brie. Après tout cela, est-il exact de dire que, par attM)ur
Goo^c
pour la France et par respect pour ie droit des nsh Itoxis , le prince royal de Suède refusa de s'enfoncer, avec les autres souveraiosy sur le ierritoîre de son ancienne patrie ? Sans doute, dans ses relations diploaiati(|ueSj Bernadotie plaida avec une louable chaleur les droits de la justice; mais son dévouement aux principes n'alla jamais jusqu'à lui faire refuser aux alliés son concours personœl. Cette opinion repose sur une autorité irrécusable. Le 4 mars 1814, après avoir donné à l'empereur de Rus* sîe quelques conseils stratégiques, Bernadette écrivait à ce monarque : « Les corps de Winzingerode et
> de Bulow devant, selon les traités , rester à ma » disposition^ j'ai étésatisfait de voir qu'Us n'avaient
> été distraits de l'armée du Noi*d que tamporaire-
• inent ^ et je n'attends que de connaître la déter- » mination sur la paîx ou la guerre^ pour aller me'
• mettre a leur Lâte. » Or, le 4 mars, les coips de Wiimogerode et de Bulow venaient d'opérer leur jonction dans les environs de Soissons^ De plus, il iaut remarquer qu'à cette même épo<|uc , le prince royal n'ignorait pas l'événement qui réclamait im^ périeusement son retour en Suède» puisque l'in* surrection de la Norvège, contre le traité de Kiel, avait éclaté dans les premiers jours de février. Enfin, cet adversaire opiniâtre de la restauration des Bourboos conjurait le général Carnot , alors gouverneur d'Anvers, de remettre aux alliés la forteresse
I3è HISTOIRE DE DERNADOTTE ,
dont le commandement lui était confié, et de rendre hommage au gouvernement qui allait être établi par la vokmlé nationale. La lettre de Bernadette au wlèbre conventionnel est du 8 avril (1) et, le 14, un décret du sénat avait conféré au comte d'Artois le titre de lieutenant -général du royaume. Enfin, le même jour où il faisait appel au patriotisme de Carnot, le prince royal çle Suède écrivait à son lils que la France venait de secouer le joug qui l'asscrvissait , et qu'elle travaillait maintenant à se donner une constitution qui lui assurerait la paix. « Je marche, disait-il, à la tôle de l'armée sué- » doise, et je me porte vers cette belle France où » la justice de notre cause et ton bonheur futur » m'appellent (2). i En effet, le 10 avril Bernadotte transporta son quartier-général à Bruxelles. Alors , les alliés occupaient Paris , Napoléon venait d'abdiquer la couronne , et la seule cause que défendait le prince royal de Suède avait irrévocablement triomphé. Quel pouvait donc être le véritable motif qui détermina Bernadette a pousser son armée vers le midi, lorsqu'un grand intérêt suédois le rappelait vers le nord. La cause de ce mouvement
(1) Voir pièces jnstificatives, d« 4 2.
(2) Uttre du prince royal de Suède aii doc de S«deiiiiMie» Lié^
8 avril 1814.
Cfl ARLES XIV. 137
est encore un mystère; mais, si Ton cherche à l'expliquer par inductions, on est conduit à penser que Charles-Jean ne considérait pas les événements de Paris, comme la dernière conséquence de la révolution qui s'opérait en France. En d'autres termes, le saitiment d'un grand intérêt personnel agitait peutêtre encore le cœuc de Charles -Jean. C'est du moins ce qu'il est raisonnablement permis de conclure des expressions équivoques de ta lettre qu'il écrivit à la veuve du général Moreau , le 49 mars 1814. Voici ce document :
» Noos avions conçu de grands projets pour l'in- » lérét des alliés et le bonheur de la France, maisi'im- » pitoyable destin s'est opposé d'une manière cruelle
* à leur exécution. Dans les circonstances actuelles, » tout ce que je vois, tout ce que j'éprouve me dé- > termine à me livrer entièrement aux événements.
* J'attends de Dieu de supporter courageusement » les dégoûts inséparables de ma situation ; mais, si » le sort ouvrait des circonstances que je pusse
* saisir pour servir encore d'une manière utile l'Eu- » rope et mon ancienne et malheureuse patrie ,
* croyez, Madame, qu'aucun sacrifice ne me coû-
* terait ; je me trouverais heureux de pouvoir justi- » fier une opinion et des espérances qu'on dit élre
* fondées sur moi. Quelques mesures prises , quel- » ques démarches faites par deux personnes qui ont » plus lixé le but que les moyens propres à l'attein-
ld$ HISTOIRE ^& Umifâ»OTTE ,
» dre, oui éloigné peut*-è(re mes fiiAcoèe 411e loul » seiublail reodre prochains ; mais ^spéron» qm » l'impénétrable Providance fera aalire encore des » circonstances propres à l'exéciitiim de ses dé- »crets(d). »
Quoi qn il en soit» et sans rediercher si TanihàÎM ardente die Bernadolte rêvait encore le sceptre impé^ rial ^ disons qu'ii arrêta les Suédois sur rancienne fiLH>iitière de son pays, et que, s'il seretnlit à Paris, ce ne fut qu'accompagné de quelques officiers seulement. Mais, avant de le suivre dans l'intérieur delà France, il est juste de rappeler un lait hottorable pour mémoire.
Des officiers prisouiiiers , et, parmi eux, plusieurs généraux ^ avaiept été oonduks 4 Broselles. Le prince royal ,, dont le quartier-général se tn»^ vait dans cette ville, les accueillit avec bienveillance. Mais quelques-uns de ces bommos dont la fidélité ne survit pas à la fortune, crurent sans doiMeâtîne letr cour à l'ex-maréchal de France, en insultant au naufrage de l'empereur Napoléon, fiernadotte^ qui avait écouté en silence leurs diatribes contre le béros abattu, leur dit froidement : t Alle^i, messieurs^ il sera pourvu à vos besoins, jusqu'à ce que l'échange
(1) Utke 4ii ipripoecQjua de Staèdeà maàèm Homi^ iàém, i9
des prisonniers puisse avoir lieu. » Et, se tournant vers le général Dulore qui n'avait pris aucune part aux lâches récriminations de ses camarades : « Quant à vous, général^ je vous r^nds votre liberté ; voilà ma bourse, acceptez-la, et revenez en France : rentre dans vos foyers , vous vous acquitterez envers moi. Adieu, général. »