‹ Histoire de Bernadotte Charles XIV. Jean roi de SuèdeChapitre 39 sur 69 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Bernadotte atfaqne la Norvège. — Causes de ce^tte guerre. — Le pituce Christian de Danemark. — Situation de la Norvège. — Intervention des puissances alliées. — Proclamations de Bernadotte. — Opérations militaires. — Invasion du territoire norvégien. — Campagne. — Soumission do prince Christian. — Cessation des hostilités. — Convocation de !a diète et acceptation de la constitution norvégienne par la Suède. — Simulacre d*élection populaire. — Réunion des deux royaumes. — Varodle d'un mot de Napoléon. — Retour de Bernadotte en Suède. — S< s sollicitudes pour sa patrie adoptive. — Situation intérieure et extérieure de la Suède. — Bernadotte menacé par les vieilles ari.-^tocraties de l'Europe. — Son énergie.

A peine rentré en Suède, Charles-Jean avait repris les armes. Reportons nos regards sur les causes de cette nouvelle lutte. On a déjà vu que l'empereur Alexandre, ne voulant à aucun prix rendre la Finlande à la Suède, lui livra généreusement la Norv^e, en récompense des services que le prince royal avait rendus à la Russie dans sa guerre contre Napoléon. Ainsi, |M)ur payer la dette de sa reconnaissance, conserver un pays qu'elle avait ravagé toutes les fois qu'elle n'avait pu l'asservir, et ôter à la Suède le droit de réclamer la plus importante de ses provinces hérédilaires,*la Russie dépouillait le Danemark, jetait un second royaume a la têle de Bernadotte et consommait une des spoliations les

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plus monstrueuses qui aient jamais scandalisé le inonde. Il est vrai que le Danemark était coupable de fidélité envers la France.

Cette grande iniquité avait été réglée par la con- .vention signée à Abo, le 28 août 1812, entre l'empereur de Russie et le prince royal de Suède. Le 3 mars suivant, cette conveatioa avait reçu la sanction de l'Angleterre, et, iminédialeoieiil après la bataille de Leipsig, Bernadotte était venu imposer au Daaemark le traité de Kiel,. q|Ui stipulait la cession à perpétuité delà NcMrvégeà la Suède.

C'était fà un odieux abus de fa force qu^aucune loi divine ou humaine ne pouvait justifier. La loi royale, seule constitution politique reconnue en Danemark et e» Nortége, défendait a«r rot décéder ou de transférer aucun de ses royaumes o» aucune partie desoo territoire. Frédéric Vi avait bien, quant à lui, le droit d'abdiquer la coorcmBe de Norvège, mais il n'avait certainemeM pas le droit d'en disposer e» faveur d'une poissanee étrangère. D'après un article sacramentel de la loi IbiiiianeDtale, le roi ne niourait jamaifi, et, au momeiit eè il cessait de régner, la souveraineté passah de droit, et sans inlemiption , à l'h^itier de sèo sceptre. Or cet héritier était le prinièe Christian , alors Heaienant de Frédéric Yl en Norvège. Que si Ton voulait invoquer le droit de conquête en faveur de la Suède, il suffirait de répondre que b Norvège n'était pas

CHAULES X\y. iSê

conquise, lorsque la souveraioelé de ce royaume fut tnmthée à Charles XIII, par le traité du 14 janvier 4844; et, encore moins, lorsque Alexandre l'avait promise i Bernadette, le 28 août 1842. Les Norvégiens n'étaient donc pas lié&par un pacte inique et que leur roi n'avait signé, au surplus, que comme contraint et forcé.

Tel était l'état des choses;, lorsque la nouvdie du traité de Kid parvint en Norvège, dans les premiers jours de février 1814. Elle y produisit une explosion générale. La vieille haine des Norvégiens contre les Suédois se réveilla, plus énergique, dans le cœur de ce peuple sacrifié. Tout le pays se souleva, courut aux armes, demanda au prince Christian de le conduire contre l'éternel ennemi de la Norvège, et prodama la résolution de ne jamais se soumettre au traité de Kiel. « Obéir aux ordres du roi de Dane- » mark , dit un historien , remettre les forteresses » atix Suédois et quitter le pays, c'était sans doute, » pour le prince Christian, le parti leplussôret le » phis commode, s'il n'eût considéré que son inté- » rèt personnel ; mais, en agissant ainsi, il eût trahi » une nation qui plaçait en lui sa confiance, et livré » le pajs à tous les excès d'une anarchie populaire, »à toutes les horreurs d'une guerre de désespoir, h La vérité, c'est que le soulèvement des Norv^iens et la résistance du prince Christian étaient secrètement encouragés par le gouvernement danois, qni,

160 UISTOlhE DB BERNADOTTE,

n'ayant cédé qu'à la violence , espérait que les événements TaiTrancliiraient d'un engagement sans valeur. Pour le cabinet de Copenhague, Tesseniiel était de dififérer, |)ar tous les moyens, la prise de possession : le temps et la fortune pouvaient faire le reste. Le 19 février, le prince Christian, sûr de l'approbation tacite de son roi, prit le titre de régent et convoqua , en cette qualité, une diète nationale qui, après avoir posé les bases d'une constitution, le proclama roi de Norvège, le 17 mai 1814, et recul son serment de défendre l'indépendance nationale. Dès ce moment , tout se prépara en Norvège pour une résistance vigoureuse. Les forteresses, celle surtout de FredricKshall, furent mises en état de défense ; des levées eurent lieu dans toutes les provinces et l'armée norvégienne fut placée sur un pied respectable. Pendant ce temps, le nouveau roi envoyait à Londres, un agent chargé de faire connaître au cabinet de Saint-James l'aversion profonde de la Norvège pour une réunion avec la Suède, et il sollicitait^ sinon l'appui, du moins la neutralité du gouvernement britannique dans la lutte qui allait s'engager entre les deux pays. Mais, loin d'écouter les vœux de ce peuple opprimé, l'Angleterre et les autres puissances envoyèrent des commissaires en Norvège, pour déclarer au prince Christian que les souverains alliés s'étanl portés garants du traité de Kiel, leur volonté formelle était que la Norvège

CHARLES XIV. , i61

fût réunie à la Suéde. Celte brutale notification n'intimida point le nouveau roi qui, persistant à défendre l'indépendance norvégienne, ordonna une levée en masse de tous les hommes en état de porter les armes, et adressa aux bitoyens et à l'armée une proclamation par laquelle il les conjurait de se battre jusqu'à la dernière extrémité, pour sauver leur nationalité et leur honneur. Ce prince se trouvait àbrs à la tête d*une armée de trente mille combattants qui, réunis à la marine, à la landwer et aux volontaires, portaient les forces norvégiennes à près de cinquante mille hommes.

Les choses en étaient là quand, le 10 juin 18 ii, Bernadotte arriva à Stockholm. Alors tout espoir d'un arrangement pacifique s'était évanoui. Le 12, le prince royal, accompagné de son fils, le duc de Sudermanie, quitta de nouveau cette capitale, pour aller prendre le commandement de l'armée destinée à réduire la Norvège. Irrité de se trouver encore en face d'une question qu'il avait crue résolue, blessé dans son orgueil et dans son ambition, humilié d'être forcé d'acheter, par une nouvelle guerre, ce qu'il avait payé de tant de sacrifices, Charles -Jean poussa les préparatifs de la campagne avec une activité fébrile. Il divisa son armée en deux corps dont l'un, commandé par le comte d'Essen, devait déboucher par les défilés d'Ënningdalen, tandis que l'autre, conduit par le prince T. u. il

162 HISTOIRE DE OEHN'ABOTTE ,

royal en personne, passerait de me force Je Svinesund. Une escadre suédoise, soos les ordres înftmédiats de Charfes Xlll, devait attaquer la flottiHe norvégienne et seconder, sur le Uttorat, les opérations de l'armée de terre. Enfin, le 17 juillet, le quartiergénéral du prince royal était Wennersborg, d'où il adressa i ses soldats une proclamation ainsi conçue:

« Soldats! il y a six mois que vous étiez maîtres » des duchés de Schlesvig et de Holstein ; la plaoe » de Fredriksort avait capitulé, et la forteresse de » Gluckstadt, que les armes victorieuses des lieu- » tenants du grand Gustave n'avaient pu réduire, » était tombée en notre pouvoir. Vos opérations, » sur la Fionie et sur la partie septentrionale de » la Jutlande, ne pouvaient plus être, pour vous, » qu'une marche triomphante. Le gouvernement 9 danois invoqua notre respect pour le sang des » hommes ; cet appel de sa part arrêta nos progrès. » Le traité de Kiel intervint ; et l'évacuation du » territoire danois fut la suite immédiate de ce traité * qui acquît, à la couronne de Suède , la réunion 3 de ia Morvége.

» Soldats! c'est sur la foi de oes promesses que » je TOUS conduisis sur (es bords du Rhin, et c'est s dana i'espoir de rendre la Scandinaiie libre, que » TOUS franchîtes 'la ^Baltique pour contribuer à la n délivrance de l'Allemagne. Aujourd'Ivui que Thé- » ritier du tr4ne de Danemark regarde la sainteté

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du trailé de Kiel comme «ufi mot ^am valeur, et qu'eu exéoutaat 6es ancieunes înstructious ^ il s'oppose aux conditions de la paix\ ce n'est plus aux négocmtioufi qu'il laut avoir re<ïours ; c'est à Dieu et à nos armes que nous devons en appeler. Notre roi , si bon juge en glaire et eu vaillance, se rond au milieu de nous,; il nous suiivra de l'œil et de la pensée. Jusli£ons ses espérances, par notre courage à supporter les privations, et par la persévérance qui assurera nos succès. Faisons tous nos efforts pour ramener des frères égarés au sentiment de leur bonheur et de leut* devoir, et que cette seconde couronne, qui doit oeindre le front de notre vénérable monarque, ne soit désormais qu'un garant de plus de son amour pour ses enfants.

» Soldats ! je vous le répète : il ny au^a de re[>os pour nous, que lorsque la presqu!tlç scamdindve sera unie et libre. »

Le même jour, Charles-Joan adressa aux Norvégiens une proclamation dans laquelle, 'après avoir emphatiquement et très- inutdement énuméré les services qu'il venait de rendi^e à la coalition , il rappelait que le grand Gustave avait eu, comme lui, le projet d'opérer la réunion des deux royaumes , et que les grandes puissances la voulatent. « Toutes, disail-il, ont reconnu qu'il fallait » mettre un terme aux dissensions qui résultent de

» la séparation des deux peuples. Voulez-vous, seuls, » vous opposer à la volonté générale ? Voulez-vous, » seuls, combattre les Suédois et les souverains qui » ont garanti votre union avec nous? I^eur gloire, * leurs intérêts, la sainteté des traités demandent » qu'elle s'effectue (1). » Étrange argument dans la bouche d'un républicain sur le trône ^ que cette nî€*na( e des baïonnettes étrangères, faite à des citoyens (|ui combattent pour leurs foyers ! Et cependant , quelques lignes plus bas, Bernadette dit aux Norvégiens que les Suédois sont, comme eux, membres de la famille Scandinave, et que « des combats livrés » entre les deux peuples répugnent également à la » nature, à la raison et à la saine i>olitique. » A cette époque , l'armée russe de Beningsen était , encore stationnée dans le Holstein, attendant que la réunion de la Norvège fût accomplie ; et Bernadotte, ce prince si essentiellement national, écrivait au comte d'Essen : • Si quelques agitateurs » avaient fondé leur espoir sur le départ des troupes » russes, leurs projets sont déçus, et j'espère qu'ils >» renonceront à en former de nouveaux. » Toutes !rs proclamations du prince royal exprimaient la pensée qu'une poignée d'agitateurs, conduits par un prince ambitieux , étaient les seuls adversaires

(I) \oir pièces jn^tificatives, tio 14.

de la réunion; et^ cependant, le 5 octobre, alors que toute résistance paraîtra vaincue , Bernadotte écrira encore à l'empereur de Russie : « Meconûant » aux intentions magnanimes, envers la Suède et » envers moi, dont Votre Majesté a donné tant de » preuves, j'ai prié le copite Beniqgsen de laisser » dans le Hoistein un corps de six à huit mille 1 hommes, pour être employé en Norvège. En cas » qu'un événement extraordinaire exigeât la re- » prise des hostilités, la présence de Ce corps serait » extrêmement utile pour V opinion du pays, et prou* » verait à toutes les puissances combien Votre Ma* » jesté Impériale s'intéresse à la réunion de la Nor-

» vége à la Suède Les Norvégiens paraissent ne

» pas votUoir reconnaître que la teneur du U^aité de » Kiel et la garantie de Votre Majesté les obligent à > se soumettre. »

IjC 30 juillet, le comte d'Essen franchit la frontière, à la tète d'une armée de vingt mille hommes, et marcha contre les Norvégiens qui se retirèrent sur tous les points, après, toutefois, avoir opposé aux agresseurs une résistance honorable. Le même jour, le prince royal fit une grande reconnaissance. Le 31 , le général Gahn passa également la frontière et ise porta sur la forteresse de Kongvinger. Le 2 août, la division Sandels pénétra dans le Jutland, poussant devant elle quelques bataillons qui se retiraient en défendant pied à pied le terrain. Enfin,

i86 HISTOIRE DE. BBRNADOTTE,

après une eampagM de six semaines, pendant laquelle l'apinée norvégienne combaitit vaillamment pour maintenir rhonneur des armes , les corps suédois se préparaient à cerner les troupes de Christian entre Moss et Kjoibergo, lorsque ce prince fit sa soumission. Les hp.siililés cjessèrenl aussitôt, et une convention conclue entre Charles-Jean et le gouvernement norvégien, consacra le principe de la réunion des deux royaumes, sous Tempire de la con- ^itution récemment décrétée par la diète insurrectionnelle d'Ëidswold. Par cette convention, signée le 4 août 1844, le prince Christian s'obligeait de convoquer le storthing (États-généraux de Norvège), dans le plus bref délai possible et suivant les for- Bles prescrites par la constitution qui venait d'être reconnue. Le roi de Suède devaitcommuniquor avec la diète par un ou plusieurs commissaires à son choix , et il promettait d'accepter la. constitution , ne se réservant que le droit de proposer ce qu'il croirait nécessaire à la réunion des deux royaumes. Les troupes nationales devaient être licenciées, moins quatre régiments de diverses armes et une brigade d'artillerie* Deux divisions d'infanterie suédoise, avec. ui>e foi-ce proportionnelle de cavalerie et d'artillerie étaient destinées à rester en Norvège; le surplus de l'armée devait rentrer en Suède. Ainsi fut accompli l'aseervissemenide la Norvège, dernière et déploifable scène du grand drame de iSH.

Letraké dé Kbl^aceordait au DffnemaHrk la Poiiié* raftie suédoise, Tllede Rûgen ^ un millioi] de rixdallers, comme indemnité pour ia perte de la Noi^ \é^. ^Mais, abusant de sa Êicile victoire ei se prQW* kmldés faible& résistances qu'on lui a-^ait oppeeéés^ et qu'il attribuait aux instigations du cabinet de Co«poahague, le priace royjal de Suéde prétendit que le roi de Danemark avait perdu, par ce fait, tous ses droit» aux avantages stipulés en sa favcsur. Cette nouvelle indignité fut consacrée par lesa«iliés, et la cour de Stockholm put impunément vendre la Po^ méranie à la Priasse, et refuser au Danemark le payement des sonmies qui lui étaient dues.

Voulant néanmoins ajouter un simulacre d'élee-> tien populaire à son droit de conquête, Charles-Jean ooavoqua un storlhing qui , — après plusieurs mois de débats orageux (1) pendant lesquels on vit un peuple naguère asservi parler hautement de ses droits, en assurer le maintien et passer tout à coup de l'enfance de la liberté aux plus hautes spéculations politiques , — décréta la réunion des deux

(l) Le 29 octobre, le prince royal écrivait aux eommissaires suédois près la diète norvégienne : « L'expérience s prouvé qu'à chaque conces- » sien qoe nous aroiw faite à l'assemblée norvégienne , «ne nouvelle de» » mande » été la soiie de notre ooiDi>laisance. Dites à e«s messieurs qu'il » feut s'expliquer franchement , qu'ils doivent dire ce qu'ils veulent, qu'il » est temps qne nous sachions enfin s'il faut employer la force là oti \s > raison et le droit ne peuvent pas se £aire éntendie. »

168 HISTOIRE DE BEBNÀDOTTE,

royaumes, le 4 novembre 1814; élut Charles XIII roi de Norvège et reconnut l'acte de succession qui appelait au trône Charles-Jean et sa descendance. Enfuky le 10 novembre, le prince royal prêta serment de fidélité à la conslilulion norvégienne, et, parbdiani le Dieu me Va donnée, malheur à qui y touche, de Napoléon, il prononça un discours dans lequel on remarque ces paroles superbes : < Puisque la desti- » née a mis dans le même cercle notre bonheur el » nos devoirs, je ne crains point de prendre, à la » face de Tunivers, rengagement solennel qu'au- » cune domination étrangère ne viendra souiller va- » tre sol , ni attenter à vos droits. > Alors Bernadette, se voyant enfin possesseur de cette Norvège qu'il avait demandée à tous les échos, crut devoir faire hommage de son triomphe à l'empereur Alexandre, dan& des remerciments empreints d'une incroyable inféodation : « Si Votre Majesté Impériale

• a jamais un nouveau système de tyrannie à com- » battre, j'espère qu'elle comptera assez sur mon » attachement et ma reconnaissance pour me classer » toujours au premier rang de ses armées < t de ses

* alliés (1). »

Ainsi avait 'fini la guerre de Norvège. Ce p)} s était décidément réuni à la Suède ; l'ambition de lernadette était apaisée; mais les deux royaumes, qu'a-

(1) Lettre da prince royal à Alexandre, Predericktall, 23 noyembre 1814

vaient-îls gagné à cette réunion? Cette question peut être envisagée sous deux points de vue. Nul doute que sous les rapports géographiques, économiques et administratifs, la réunion, sur un même soi et sous un sceptre commun, des deux famiU les Scandinaves, ne présentât des avantages à la Suède. Elle ouvrait à son commerce, à son industrie, à ses communications, les fleuves, les canaux, les lacs, les grandes routes, toutes les artères qui portent le mouvement et la vie dans la presqu'île; elle abaissait en quelque sorte les Alpes norvégiennes et réunissait sous un seul souverain, des |)opulations de même origine, de mêmes mœurs, de même religion et presque de même langage; elle lui procurait l'indépendance d'un État qnasi-insulaire, simplifiait ses rapports avec le Danemark, fortifiait son système de défense à l'égard de l'Allemagne, et rendait plus libre le choix de ses alliés dans Toccident de TËurope.

Tels sont les avantages de la réunion; en voici les dangers.

A rintérieur,.deux peuples régis par des institutions politiques diamétralement opposées , resterônt-îls long-temps homogènes sous un même chef? Une nation chez laquelle le principe démocratique est [x>ussé jusqu'à ses dernières conséquences, dont la constitution est essentiellement républicaine, qui ne sou£fre ni titres de noblesse, ni privilèges

i70 HISTOIRE I^E BEmN^ABOTTEy

de Daîssanœ, et qui se comptait aux dgkatiooft d'ooe liberté lumultueuse, irivra-t*^ile long*terap3 de la mémo vie qu'une nHîon façonnée, depuis des siècles, au régime oligarohique^ qu'une nation qui GMnple dan&sonsein une noblesse nombreuse, puissante, res* pectéa,et qui, même au milieu des orages révelulionnaireS) conserva toujours pour les privilèges aristocratiques une vénération liérécliiaire? Lequel des deux principes remportera? lequel succombera? C'est le secret de Tavenir. Mais il est certain que Tun est condamné à périr sous Finvasion de l'autre. Quant à la communauté d'origine, de religioa et de langage, jamais elle ne fut plus complète, ni plus identique qu'entre la Grande-Bretagne et les États-Unis d'Amérique. Or un jour, il arri¥a que cette conformité politique, sociale et religieuse se brisa , pour faire place à deux nationalités distinctes et ennemies qui, tout à coup, n'eurent plus ni les mêmes intérêts à défendre, ni les mêmes dangers à courir, ni la même gloire à espérer. Ce grand divorce n'était, au surplus, que l'histoire de tous les Siècles précédents.

Pour ee qui est de la puissance extérieure et de l'indépendance nationale, l'acquisition de la .Norvège fut probablement un irréparable malheur pour la Suéde, eu ce sens qu'elle lui ôta tout espoir de reconquérir la Finlande, et tout droii à cette légitime revendication. - Or , la Finlande, c'était le

CHlkltLES XIV. Î71

boulevard de la Stiède oontre les attaques de son ennenki ie ptus redoutable. Quand la Suède possédait cette province, elle avait de& forteresses jusque sur les confins de la Russie; elle dominait le golfe qui baigne les murs de Pétersbourg, elle portait répottvante jusque dans le palais de Catherine. Aujonrd'bui, tout ce terrain dangereux, tout ce champ de JmlaîUe si long^temps rougi du sang moscovite, eelte ligne septentrionale qui contourne la péninsule Scandinave depuis le golfe de Finlande jusqu'à la mer Glaâale, appartiennent sans conteste à la Rusaie, qui, au nord, n'est séparé du territoire suèdes que par un ruisseau, tandis qu'au midi, rctranehéedanfirarchipetd'Aland, eiiese trouvée quelques milles de. Stockholm. « Pour entrer à pleines voiles dans la rade de la capitale de la Suède, et faire flotter son pavillon au pied du palais des successeurs du GFfand*-Gu8tave,.la Russie neserait arrêtée que par les eaAonfr qui gardent la passe étroite de Warholm ; naî^ la trahison qui livra, en 1808, la forteresse de Sweabocg, que les ingénieurs déclaraient impre^ vable^ ne lui livrerait-elle pas encore , au moment OM^rtun, .le dûriiîer rempart qui protège Stock-h»lin? La Russie s'entend à faire des conquêtes, et là où ses armes se brisent, elle a recours à For et à la diplomatie (1).

Charles-Jean était trop habile pour ne point eom-

(1) Bfarmier.

prendre cette siluatîon , mais il fallait que ce prince apportât une dot à sa patrie adoptive, et tandis qu'A- . lexandre voulait garder la Finlande, Napoléon lui refusait la Norvège.

Après la clôture du sthorting norvégien, (26 novembre 18i4),dans lequel fui voté l'acte constitutionnel (i), le prince royal rentra en Suède, où il parut ne plus s occuper que d'administration intérieure. Il s'attacha surtout à entourer des soins les plus tendres, le vieux monarque qui l'avait adopté pour fils. « Les Suédois, dit un historien, voyaient avec » reconnaissance ce guerrier français, ce général » des belles mais acerbes époques de la république, » ce maréchal de l'épopée napoléonienne, prodiguer » à leur roi âgé et infirme, les soins les plus tou- » chants et les plus suivis, plier toutes ses habitudes » à celles de son vieux père, gagner enfin jusqu'à » la tendresse des vieilles reines et même de la prin- » cesseSophie-All>erline,grand'tantedeGustaveIV. » Charles-Jean se mit alors en rapport avec les cprps politiques, les corporations, les académies $ les savants, les artistes et les grands industriels, saisissant toutes les circonstances pour prononcer ()es discours dans lesquels il ne manquait jamais de rappeler longuement les services qu'il avait rendus à l'Europe,

(I) Voir pièces jaslificatives, n» 15 (le teife de U ConsUtutioa norvégiende).

CHARLES XIV. 17t3

les coaps qu'il a?ah portés à ia tyrannie impériale, et les grands changements qui s'étaient opérés en ' Suéde, depuis que la volonté nationale l'avait placé sur les marches du trône de Charles XlII. Tout en attribuant ces bienfaits à la haute sagesse du roi, et en ne se présentant que comme l'instrument des desseins de ce monarque, Bernadotte ne perdait jamais l'occasion de se signaler lui-même à la reconnaissance publique. Du reste, le prince royal s'efforçait de réparer par une sage administration , les sacrifices que la guerre avait coûtés; il déployait une activité infetigable, se mêlait à 'tous les travaux du. gouvernemeni, à toutes les entreprises publiques, se ployait avec une facilité merveilleuse à tous les usages de sa nouvelle patrie, donnait l'exeropledes mœurs les plus scirères, s'occupait avec passion de l'éducation de son jeune fils (1), et ne négligeait rien pour se créer des titres à Tamitié des Suédois et effacer jusqu'à la dernière trace de son origine étrangère.

Nous apprécierons plus tard l'importance des améliorations intérieures que la Suède doit au dévouement ardent et éclairé du prince royal; mais, dès à présent, il faut signaler l'état d'épuisement dans lequel se trouvait ce royaume, à la fin des guerres

(1) Voir aux pièces justificatives, n» 16 ( plan tiacé par le prince rû}al pour servir à l'éducation et à rinslruction du duc de Sudermanie), Cette fièce est attribuée à madame de Staël.

ilÀ IlISTOIAB OË BEAKàDOTTE,

de 1813 et i814. Ce sol [>res<]pie sèériie, qui «'étend jusque sous le paie iM>rd ei que couvnh une rare populalion, avait été puioé par (a politique absonle et violente.des derjïiers régûes. Toutes ies soupok de la fortune natiouale et de la puissance «publique étaient taries. Les finances étaient ruinée»^ lecrédKt était nul, le papier- monnaie sans valeur, le commerce sans mouvement, l'industrie «ans «ie faute de capitaux et de débouclées, Tagrioulture étouffée par le manque de bras., d'encouragements et deoonimuoications intérieures. U fallail demander à l'étranger une partie des céréales nécessaires. aux beisoins du pays; les maîtres de forges, principale ressource de la Suéde, ne trouvant pas récoulemeot de leurs produits , l'exploitation des iiûnes était perdue; li^ bâtiments delà marine marchande petirris^ saient oisi& dans les |>orts; les arts, les lattres et les sciences languissaient dans l'ovbli; les Iravaax publics étaient abandonnés; aucun monument nou^ veau ne s'élevait; tous les vieux édifiées tomJiiaient en ruines; les dettes excédaient les resfiouroee d^ l'État, et toutes les classes de {xipuiaiioa étaient surchargées d'impôts excessifs. Les frontières étaient mal déterminées etmal défendues; l'armée, oomposée de braves soldats, épuisait le trésor et dépeuplait les campagnes; la flotte était sans approvisionnements; les arsenaux étaient vides; le dénuement et le marasme étaient partout.

Telle «lail la situation que ks malheurs des. temps et la fc^ de quelques hommiefi a'vaient faite à la Suède, loraque Beruadotle \iiiit miMsacrer à réparar iant de maux, toutes les forces de sou ambition et de son-intelligence. Vingt-cinq ans plus tai^, cette terre désolée arrivera à un degré de prospérité au dedans et de considération au dehors, qui pourront lui être enviées par les états du premier ordre, et cette régénération rapide sera, en grande partie, Tceuvre d'un so4dat écliappé de potre révolution. Étrange destinée de cet homme qui employa à vaincre son pays, l'illustratioa et la puissance qu il tenait de lui et que lui seul [jouvait lui donner!

Cependant, tandis que la fortune de Bernadette s'affermissait au dedans, l'intrigue et riogratitude la menaçaient au dehors. Oubliant les. services que ce prince venait de leur rendre, .les vieilles aristocraties, auxquelles il avait tant sacrifié, c^rnspiruient dans l'ombre pour se débarrasser de l'intrus. Déjà les Anglais avaient |>résonté.au congrès de Vienne, one protestation de Gustave IV contre Fusiurpation des droits de son (ils, et il ne fallut rien moins que r intervention personnelle d'Alexandre, pour que cette qucstiondélicate fût écartée des délibérations du congrès. L'Autriche surtout insistait avec opiniâtreté pour que. les réclamations du prétendant fussent accueillies et débattues dans le conseil des puissances. Maisia ràsisla&ce énergique de l-eoipefleur

i16 HISTOIRE DE BERNADOTTE,

de Russie empêcha que la future royauté de son premier allié fût controversée dans un moment oit la mettre en question c'était la ruiner par sa base. Alors arriva, dit-on, ce qu'avait prévu BernadotCe, lorsqu'il était entré en rapports secrets avec le comte de Lille. La dynastie restaurée se prononça, elle aussi, contre l'usurpateur du trône des Gustaves, et Charles-Jean n'obtint sa neutralité qu'en la menaçant de publier la lettre autographe que Louis XVIII avait écrite, de Londres, à son frère le prince royal <le Suède.

Quoi qu'il en soit, dans la lettre que le princ(^ royal écrivit à l'empereur Alexandre, pour le remercier du nouveau témoignage d'intérêt que Sa Majesté Impériale venait de lui donner dans cette importante circonstance, on aime à trouver ces nobles et mâles paroles : « Élu par les états-généraux • du royaume, adopté par le roi Charles XIII, je » crois avoir des droits plus sûrs et plus légitimes » que si je descendais en ligne directe d'un usur- > pateur du siècle même de Charles-Martel. » bans sa réponse à une adresse des états-généraux, le prince royal, faisant allusion à l'intrigue dont nous venons de parler, disait encore : « Fort des droits » que vous m'avez donnés, heureux d'en avoir me- » sure rétendue, plus heureux encore d'avoir rem- » pli mes devoirs envers la pairie, j'attendrai avec » tranquillité ceux qui voudraient me disputer des

» droits aussi légitimes; je les attendrai jusqu'à ce » que le délire les ait aveugtés au point de leur faire » croire que les peuples ont perdu tout droit d'élec- » tion. Alors, déployant toute Ténergiede mon âme, » tout le courage que le ciel m'a donné, je les em- » ploierai à défendre mes droits et les vôtres (i). »

(I) Réponse de Bernadette à l'adresse présentée au roi et au prince ro^ftl, par les États-généranx, le 13 mars 1815.

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T. ïl.

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