L'ENFANCE DE DU GUESCLIN
gieusc qu'il justifie si peu, mais Bertrand n'en recommence pas moins et fait encore pis le lendemain.
Pour mettre un terme & ces désordres et aux plaintes de sa femme,Robert du Guesclin défend, sous peine de cent sous d'amende, aux gens de sa seigneurie de laisser leurs enfants suivre son fils ; mais cette défense est vaine. Les petits paysans ont beau le fuir, Bertrand va droit & eux, les provoque et les force à lutter avec lui. Quoique les chroniqueurs n'en disent rien, nul doute que le jeune du Guesclin, non content de la lutte, ne se soit adonné aussi à ce jeu violent de la soûle encore en usage aujourd'hui dans quelques cantons de la Bretagne. Son père, pour le punir, le fait renfermer à quatre reprises ditTérentes. La dernière fois, Bertrand a seize ou dix-sept ans, et, comme l'a dit spirituellement un de ses biographes *, il n'est plus aisé de tenir en cage un pareil oiseau. Un beau jour, il arrache la clef à la chambrière qui lui apporte à manger et l'enferme & sa place. Arrivé dans la campagne, le fugitif aperçoit un « ahannier ' » ou valet de son père qui laboure la terre avec une charrue attelée de deux chevaux. Bertrand dételle l'un de ces chevaux, saute dessus, l'enfourche à poil, et le voilà galopant sans selle ni bride sur la route de Rennes où il se réfugie chez un de ses oncles'.
poitrine, rassaillant maladroit recevait un rude coup au passage. Du Gange, Ohsiarium, au mot quintana.
1. M. le baron Emouf, auteur d'un fort bel article intitulé : La jeunesse de Bertrand du Guesclin. Revue contemporaine , n* du 15 décembre 1866, p. 403 à 430.
3. Du mot ahanj qui exprime la fatigue poussée jusqu'à Tépuisement. Cette belle et pittoresque expression, pour désigner un cultivateur, est employée par Cnvelier (t. I, p. 13, v. 250 et 251) :
Trouva un ahennier qui la terre ahcnnoit. Deux jumens de son père li ahenniers menoil.
3. Robert du Guesclin, père de Bertrand, n'avait que deux frères, Ber-
Gel oncle est marié à une femme riche et très-dévote qui, voyant arriver Bertrand dans cet accoutrement et ayant entendu parler de ces escapades, Taccueille fort xnal. Mais l'oncle prend la défense de son neveu dont Tair résolu Ta frappé. « Il faut bien que jeunesse jette sa gourme », répond-il invariablement & sa femme, lorsque celle-ci rappelle quelque peccadille du fugitif. Bertrand se tient là tranquille pendant trois mois, faisant des promenades à cheval avec son oncle et parfois aussi -accompagnant sa tante à Téglise. Tout va donc à mer- Teille lorsqu'un jour on fait crier par la ville qu'une lutte solennelle doit avoir lieu sur la grande place le dimanche suivant. A celte nouvelle, le jeune du Guesclin, en vrai Breton qu'il est, sent se réveiller toutes ses anciennes ardeurs.
Le dimanche arrive. La tante de Bertrand, qui connaît la passion de son neveu pour la lutte, afin de l'en détourner, le prie de l'accompagner à l'église. Le jeune homme maugrée intérieurement à cette proposition, mais le moyen de refuser cela & iine tante qui vous donne le gîte et le couvert, il faut bien s'exécuter. Seulement, à l'endroit pathétique du sermon, alors que sa
»trand, seigneur de Vauruzé^ el Olivier, seigneur de la Ville-Anne (Anselme, t. VI, p. 185). L'oncle dont il s'agil ici ne peut ôtre Olivier qui, seul de ttous les du Guesclin, suivit le parti de Jean de Montfort et auquel Charles de Blois accorda des lettres de rémission, le 31 décembre 1344, « pour plusieurs excès et maléfices durant les guerres et rebellions de Bretaigne. » (JJ 75, n* 157, ^ 79). C'est cet Olivier dont M. Kervyn de Letlenhove a retrouvé le nom sur les rôles du Record OfÛce ; d'où le célèbre érudit belge a conclu, par une méprise bien pardonnable, que le frère du connétable .avait été pendant sa jeunesse au service du roi d'Angleterre {Œuvres de Froisaarl, Chroniques, t. IX, p. 510). L'oncle chez lequel Bertrand se réfugia est donc, selon toute probabilité, comme Ta supposé Hay du Chas- 'telet (p. 8), Bertrand du Guesclin, seigneur de Vauruzé, marié à Thomasse le Blanc, dame de la Roberie et de la Bouverie, mort vers 1364, dont le jpetit-flls Bertrand fut un des légataires du connétable.
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tante est absorbée par l'éloquence du prédicateur, Bertrand s'esquive et court & la place où se tiennent les luttes, ce Voilà celui qui terrassera tous les autres! » s'écrient les compagnons, aussitôt qu'ils Tont aperçu. « Seigneurs, dit le jeune du Guesclin, je ne prendra part & la lutte que si vous me promettez de n'en rien dire & ma tante. » Les compagnons lui en font le serment, et Bertrand, qui grille d'envie d'essayer ses forces, s'avance résolument dans l'arène.
Le Gis aîné de Robert du Guesclin et de Jeanne Maiemains est alors âgé de dix-sept ans. Sa taille ne s'élève pas au-dessus de la moyenne, mais il est ramasse, trapu, il a de larges épaules et les poings carrés*. Tout en lui respire, à défaut de grdce et de beauté, la vigueur la plus concentrée. Il est impossible de le voir sans penser à ces chênes de sa Bretagne aux troncs épais, noueux et courts, que le peuple appelle des têtards et qui, dépourvus de hautes branches, dégarnis de vert feuillage, n'en bravent que mieux la tempête. Du reste, le sort a voulu que Bertrand ait à se mesurer contre un adversaire digne de lui. C'est un paysan breton, véritable athlète passé maître dans ces luttes. Ce robuste gaillard vient de jeter par terre une douzaine de champions. Fier de ce succès, il toise orgueilleusement l'assistance et semble déGer quiconque oserait lui disputer la victoire dont le prix est « un beau chapeau d'or et d'argent ouvré*. » Bertrand va droit au triomphateur et le provoque. Us se prennent corps à corps et luttent quelques instants
1. N'ëu8t qae xvn ans, se Tistoire ne ment; Mais groz fu et ossuz et fourmez grossement.
{Chron. rimée, ms. de la Bibl. de l'Arsenal, éd. Gharrière, 1. 1, p. 14, en note.)