‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époqueChapitre 61 sur 286 · Dom Morice, Preuves, t. I, col · texte numérisé non relu

Dom Morice, Preuves, t. I, col

avoir joué pendant plusieurs années un rôle si actif : nous y avons perdu des pages d'histoire qui auraient eu la saveur du plus beau roman d'aventure. Autant qu'on peut Tentrevoir & travers le demi-jour de la lé* gende, cette partie de la carrière de notre héros n'offre rien dont il ait eu à rougir plus tard. Le métier de chef de Compagnies était fort bien porté au quatorzième siècle; la prodigieuse fortune d'un Robert Knolles*, d'un Arnaud de Gervole, d'un Eustache d'Auberchicourt, en est une preuve éclatante. Toutefois si le futur connétable avait donné un pareil emploi à sa bravoure durant un temps plus ou moins long, ainsi que plusieurs historiens lont admis trop légèrement, ce serait une tache pour cette grande figure. Mais qui pourrait reprocher & un jeune écuyer breton d'avoir fait la guerre de partisan à des étrangers, & des envahisseurs dont l'avidité insatiable se repaissait, sous prétexte d'intervention, de la chair et du sang de son pays? Le héros de l'affaire du Fougeray ne fut pas un brigand comme Groquart, il fut un chouan comme Douglas ; et si le brigandage est toujours une chose honteuse, il y a au contraire telle chouannerie où il faut voir la dernière ressource du patriotisme aux abois et qui n'est pas sans gloire.

Lorsque Bertrand fut parvenu au faîte de l'opulence

1. Il faut dire toutefois que, môme au quatorzième siècle, les capitaines qui avaient fait fortune dans les Compagnies restaient entachés d'une certaine flétrissure : ils obtenaient les faveurs des puissants plutôt que Testime de leurs contemporains, et ils arrivaient aux honneurs plutôt qu*à Phonnear. En 1370 Robert KnoUes était parvenu au comble de la richesse et des grandeurs, il commandait en France une armée anglaise d'invasion ; et pourtant ses soldats le traitaient de vieux brigand « vetcrem vispilionem •, et s*estimaicnt humiliés de lui obéir « quod ejusdem Hoberti consiliis et mandatis eos oportuit obedire. » Chronicon Angliœ (1338*1388), atietorc moruKho Sancti Albani, in-8% London, 1874, p. 65 et 66.

et des grandeurs, il devait parfois se reporter avec charme vers ce temps lointain où il avait mené avec ses gars une vie si pauvre, si précaire, mais si indépen* dante, où il avait couru tant de hasards. C'est alors que son génie avait essayé ses forces ; alors aussi il avait connu pour la première fois Tivresse du triomphe. On se le figure à la (in d'un repas copieux, arrosé de fréquentes rasades, évoquant ces souvenirs en présence de quelques amis fidèles, compagnons de ses premières prouesses, et disant comme TAimerigot Marchés de Froissart : « Il n'est temps, ébattement ni gloire en ce monde que de gens d'armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait aux jours de notre jeunesse folle. Gomment étions-nous réjouis, quand nous chevauchions à l'aventure et nous pouvions trouver par les chemins un chevalier anglais richement équipé, monté sur un destrier de prix, ou une route de mules du Poitou chargées de sel du comte de Lancastre : tout était nôtre ou rançonné à notre volonté. Tous les jours, nous avions nouveaux esterlins d'Edouard. Ah ! il y avait parfois de durs moments, de rudes épreuves à traverser, quand la chasse à TAnglais avait été mauvaise, et qu'on avait vainement battu Testrade sur la route de Ploérmel au Fougeray, de Redon à Bécherel, ou bien encore lorsqu'on était réduit & chercher un refuge en pays ami pour échapper à la poursuite d'un adversaire trop supérieur en nombre. Les braves gens que nos Bretons, j ^entends les partisans de notre bon duc Charles : non contents de nous receler, moi et mes gars, ils s'empressaient alors de partager avec nous le peu qu'ils possédaient. Le besoin devenaitr-il trop pressant, force m'était bien en cette extrémité de fouiller Tarmoire maternelle. C'étaient là les mauvais jours. Mais, lorsqu'il nous arrivait de faire quelque bonne prise, quelque riche capture, comme

nous nagions dans l'abondance I Pour punir les l&ches qui se rançonnaient aux brigands de Bentley, nous les obligions & nous apporter à notre tour les blés, la farine, le pain tout cuit, Tavoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons tout gras, la poulaille et la volaille. A ces heures de triomphe, nous étions gouvernés et étoffés comme rois ; et, quand nous chevauchions de Ploêrmel à Bêcherel, tout le pays anglais tremblait devant nous. Tout était nôtre, allant et retournant. Comment prtmes-nous, moi et mes gars déguisés en bûcherons, le fort ch&teau du Fougeray qui était & Robert Bramborc? Je ne le tins que peu de temps, et si en reçus sur une table la charge d'un sommier en esterlins sonnants. Par ma foi, cette vie était bonne et belle. »

DU aUBSOLIN FAIT OHBVALIBR A MOMTMTJRAN.

Avènement du roi Jean et reprise des hostilités en Breta^e. — Du Guésclin, enrôlé au service de la France, quitte les vallées de la Vilaine supérieure et vient guerroyer dans la région de Ponlorson. — Mort de Jeanne Malemains. — Combat des Trente. — Défaite des Français à Mauron. — Mort de Robert du Guesclin. — Voyage en Bretagne de Charles de Blois, prisonnier des Anglais. — Arrivée à Pontorson d'Arnoul, sire d'Audrehem, en qualité de lieutenant du roi de France sur les frontières de Bretagne et de Normandie. — Pierre de Villiers, capitaine de Pontorson ; joutes organisées dans cette ville par du Guesclin et Baudouin d'Annequin. — Expédition d'Arnoul d*Audrehem en Bretagne. — Affaire du ch&teau de Montmuran ; Bertrand est fait chevalier par Eslatre des Mares, capitaine de Caen. — Voyage en Angleterre de du Guesclin, otage pour Charles de Blois (1350-1354).

Du Guesclin, chef de partisans, semble avoir pris surtout pour théâtre de ses opérations les forêts qui couvrent la Bretagne près du cours supérieur de la Vilaine ou des principaux affluents de cette rivière. De cette guerre sous bois, pour ainsi dire, que Bertrand fit aux Anglais après Técrasement de son parti à la Roche-Derrien, nous ne connaissons que le couronnement, la prise du château de Fougeray. Un succès aussi éclatant vint appeler l'attention sur le jeune écuyer au moment même où le roi Jean, à peine monté sur le trône, après

BIBTRAMO DU OUBSCLIN. 1 — 8

avoir rassemblé comme en un faisceau les débris du parti de Charles de Blois, se préparait à reprendre pour 6on compte Toffensive en Bretagne. Philippe de Valois ^tait mort le 22 août 1350, et dès le lendemain son successeur mandait auprès de lui les principaux seigneurs bretons du parti français pour s'entendre avec eux sur ce qu'il y avait à faire. C'est à ce moment, il y a tout lieu de le croire, que le vainqueur du Fougeray s'enrôla pour la première fois au service du roi de France devenu ainsi, en Tabsence de Charles de Blois prisonnier des Anglais, le chef des adversaires de Hontfort. Au lieu d'une poignée de gars ramassés un peu au hasard en vue d'un coup de main et licenciés aussitôt l'afTaire faite, Bertrand eut désormais sous ses ordres une troupe régulière de gens d'armes soldés. Alors aussi il dut quitter les vallées de la Vilaine supérieure et de ses affluents pour aller guerroyer sur les bords de la Rance et continuer la lutte dans la région de Pontorson, centre des opérations militaires des Français en Bretagne.

Vers ce même temps, d'ailleurs, notre héros avait été rappelé sans doute dans cette région par un grand malheur de famille qui Tavait frappé peu avant son succès du Fougeray ; il avait perdu sa mère. La femme de Robert du Guesclin fit son testament au mois de juin 1350, et quelques jours après avoir dicté ses dernières volontés S elle descendait dans la tombe. Jeanne Maie-

1. « Du mariage de Robert da Gucrclin, seigneur deBroon, et de Jeanne MalemarnSj dame de Sens, issirent quatre fils el six Ûlles, sçavoir Bertrand du Guerclin^ alias du Guesclin, Olivier du Guerclin, Guillaume et Robert du Guerclin ; Julianne, Agathe, Loyelte, Jeanne, Collette et Clémence du Guerclin. Tous lesquels enfans, fors Vaùné, sont mentionnez au testament de la dite Jeanne que j'ay veu au Couvent des Frères Prèscheurs de Dinan escrit sur velin, daté du mois de juin 1350, el est en termes latins, et se commence en ceste sorte ; Ego Johamia MaUmaitiSg uxor domini mei domini Roberli de Glaquino, Par lequel testament

mains fixait sa sépulture dans Téglise de Sens ^ au diocèse de Rennes où elle possédait une terre qui formait la meilleure part de sa dot, et elle instituait ses exécuteurs testamentaires son mari Robert du Guesclin, Thibaud de Saint-Didier et Hervé de Mauny. Jeanne avait connu les joies profondes d'une union bénie du ciel, mais la providence ne lui avait pas ménagé les épreuves. Elle avait eu dix enfants. Son fils aîné arrivait & peine & l'adolescence que la Bretagne avait pris feu. Elle avait vu succomber le parti auquel son mari et ses enfants s'étaient attachés. Deux ans seulement avant sa mort, l'épouvantable peste de 1348 avait ajouté ses horreurs aux maux de la guerre. Enfin, au moment où elle rendit le dernier soupir, alors que Bertrand était réduit à guerroyer avec des vilains au fond des bois et à voler ses parents pour nourrir ses gars, comment la femme de Robert du Guesclin aurait-elle espéré encore que les prédictions de la religieuse se réaliseraient un jour? Dieu lui refusa donc cette joie suprême, la plus douce qu'on puisse goûter en ce monde, où l'on oublie en un instant les douleurs de toute une vie : il ne prolongea pas assez les jours de Jeanne pour que son cœur de mère pût battre à la gloire naissante de son fils.

Le héros de l'affaire du Fougeray avait sans doute quitté déjà les vallées de TOust et de la Vilaine en 135L

^iffit sepuUuram in eeclesia de Sensibut diascesis Redonensis, Et choisit et institue exécuteurs de son dit testament dominum suum Robertum dou Glaquin militem, Theobaidum de Sancto Didiero et Herveium de Matonido. Elle choisit sa sépulture en Téglisc de Sens, evesché de Renés, et institue exécuteurs do son dit testament son seigneur et mary Robert du Glaquin chevalier, Thebaud de Sainct Didier et Hervé de Mauny. • Histoire généalogique de plusieurs maisons illtistres de Bretagne, par frère Augustin du Paz, in-fol., 1620, p. 416.

1. Sens-de-Bretagnc, llle-et-Vilaine, arr. Rennes, c Saint-Aubin-d'Aubigné.

Au combat des Trente* livré le 27 mars de celte année, il ne figure pas 'parmi les trente champions du parti français dans les rangs desquels sa place était marquée, s'il avait encore habité cette région. On ne sait si du Guesclin prit part le 14 août de l'année suivante à la sanglante bataille de Hauron. Il est certain du moins, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, que les montres assez nombreuses que l'on a conservées des gens d'armes français enrôlés pour cette expédition ne mentionnent pas le nom de Bertrand. Un nouveau malheur de famille qui, s'il en faut croire les autorités les plus dignes de foi*, vint frapper notre héros en 1353, dut contribuer autant que son entrée au service du roi Jean, à le retenir aux alentours de Pontorson et à le fixer dans la vallée de la Rance. Trois ans après la mort de Jeanne Malemains, Robert du Guesclin suivit

1. Ce combat fut livré sur le territoire de la Croix-Helléan (MorbibaOi arr. Ploërmel, c. Josselin), à peu près à mi-chemin de Ploërmel et de Jos. selin, non loin des bords du Niniant, petit ruisseau qui est un affluent de

roust.

2. Le père Anselme, dont le témoignage est d'un grand poids parce qu*il avait eu à sa disposition des titres aujourd'hui perdus, dit {Hisl. généal.^ t. VI, p. 185) en parlant du père de Bertrand : « Robert du Guesclin, chevalier, seigneur de Broon, suivit le parti de Charles de Blois et de Jeanne de Bretagne sa femme contre le comte de Monlfort et mourut en 1353. » Bertrand d'Argentré prétend, il est vrai {H ist. de Bretagne j I. VI, chap. xun, p. 433), que Robert du Guesclin et Jeanne Malemains moururent la même année, en 1363 : « Et en ceste môme année (B. d'Argenlré vient de raconter le mariage de Bertrand avec Tipbaine Raguenel), messire Bertrand perdit son père et sa mère qui moururent. Cela passoit en l*an KCCCLZiii. » Mais, sans parler du testament de Jeanne Malemains, en juin 1350, dont nous avons parlé, il est fait mention de la mort de la mère de Bertrand dans un acte de Charles, comte d'Alençon et du Perche, en date du 21 juillet 1361 (Morice, Preuves, 1. 1, col. 1541 à 1543) ; et d'un autre côté, Bertrand s'intitule sire de Broons dans une quittance du 21 janvier 1362 (n* zxvii des pièces justiûcatives) : les deux dates, assignées par B. d'Argentré au décès, tant du père que de la mère de Bertrand, sont donc évidemment fausses.

sa femme dans la tombe. Bertrand, en sa qualité d'aîné, hérita du Gef patrimonial de Broons; il avait déjà recueilli la terre de Sens dans la succession de sa mère. Devenu possesseur de ces deux domaines en un temps où les Anglais de Bécherel, attirés par Tapp&t du pillage, poussaient des pointes jusqu'au GuildoS notre écuyer avait désormais trop d'intérêts propres à protéger dans cette partie de la Bretagne pour n'en pas faire le théâtre de son activité guerrière.

Au commencement de 1353, Charles de Blois, prisonnier en Angleterre, obtint d'Edouard la permission de se rendre en Bretagne^ pour y recueillir de quoi payer sa rançon. Ce prince, pendant le séjour de quelques mois qu'il fît dao^ son duché, résida surtout à Dinan ou à Rennes, et sa présence fut peut-être aussi Tune des causes qui retinrent Bertrand dans cette région.

1. Château ruiné de la commune de Créhen, Côtes^tu-Nord, arr. Dinan, c. Plancoél; à l'embouchure de TArguenon.

2. Charles de Blois était déjà venu en France avant le 4 septembre 1351 (Rymer^ vol. UI^ p. 230] à Toccasion du mariage de sa fille Marguerite avec Charles d'Espagne. Un témoin qui déposa en 1371 dans l'enquête pour la canonisation du mari de Jeanne de Penthièvre, affirme qu*en 1353^ comme en 1351, la mise en liberté provisoire du prisonnier d'Edouard ne fut que d'environ trois mois (Bibl. Nat., mss., fonds latin, n* 5381, ^ 48) ; mais ce témoin se trompe au moins sur le premier voyage de Charles, car ce prince était encore sur le continent le 26 mars 1352 (Rymer, III, 241). Un autre témoin, ancien valet de chambre du duc de Bretagne, Jean Gauvain prétend même que son maître était à Rennes lorsqu'il y reçut la nouvelle de la bataille de Mauron livrée, comme on sait, le 14 août 1352: « et similiter in civitate Redonensi nunciatum sibi fuit quod hostes ceperant villam fortem de Morron et quod beUatores sui ibidem devicti fuerant in con^ flictu. • Horice, Preuves, t. II, col. 19. — Le séjour de Charles de Blois dans son duché, en 1353, est attesté non-seulement par Knyglhon (Hiil. angl. Script. j t. II, col. 2607), mais encore par un acte daté du château de^ Lehon (Côtes-du-Nord, arr. et c. Dinan), le 8 avril de cette année où le mari de Jeanne de Penthiévre accorde une pension de cinq cents livres à sa tante Isabeau d'Avaugour, veuve du seigneur de Ch&teaubriant. Morice, Preuves, 1. 1, col. 1491.

Les Français, après leur défaite à Mauron le 14 aoûf- 1352, étaient restés simplement sur la défensive, du moins en Bretagne, et Ton a vu que pendant ce temps des négociations fort actives s'étaient engagées en vue de la mise en liberté de Charles de Blois. Les rois de France et d'Angleterre avaient même conclu à cette occasion, le 10 mars 1353, une trêve qui expirait le 1*' août suivant*. A l'expiration de cette trêve, après l'échec des négociations et le retour en Angleterre du mari de Jeanne de Penthièvre qui n'avait pu réussir à se procurer la rançon convenue, on crut & Paris comme à Londres que les hostilités allaient recommencer dans le duché, et Ton prit des mesures en conséquence*.

C'est alors que la direction des opérations militaires sur les frontières de Bretagne et de Normandie fut confiée à un homme qui devait avoir sur l'avenir de du Guesclin l'influence la plus décisive. Nommé lieutenant du roi Jean dans cette région le 2 août 1353*, Arnoul, sire d'Audrehem*, maréchal de France, prit possession de ses nouvelles fonctions et établit son quartier général & Pontorson dès la première quinzaine

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