Chroniques de J. Froissart, t. V, p
4. Froissart, dans la seconde rédaction du premier livre de ses chroniques, décrit fort bien, à l'occasion de la bataille de Crccy, le rôle assigné aux Gallois et en général aux coutilliers dans les armées d'Edouard : « Et les gens d*armes englès, qui estoient rengiet à piet, s'avanchoient et se freoient entre ces seigneurs et ces gens qui ne se pooient aidier de leurs chevaux ne d*iaux meismes (il s*agit des chevaliers français désarçonnés par les archers d'Angleterre), et tenoieni daghes, haces et cours
Si le vainqueur de Crécy innova par les éléments dont il composa son armée, il fit une révolution non moins profonde et non moins heureuse par la proportion dans laquelle il employa ces éléments divers. L'infanterie avait été jusqu'alors Taccessoire des armées féodales, il en fit le principal. En parcourant les montres et revues passées à l'occasion de ses expéditions militaires, on constate que les fantassins, archers ou coutilliers, formaient généralement les quatre cinquièmes de Teffectif totar.
Du moment que tous les sujets d'un royaume peuvent être appelés à servir, il devient nécessaire de les préparer de longue main & cette éventualité en les astreignant tous sans distinction, les petits comme les grands, les riches comme les pauvres, à une sorte d'éducation guerrière. Il n'est pas moins utile de les pourvoir d'un certain degré d'instruction générale qui permette de tirer dans le cours d'une campagne le meilleur parti possible de la valeur intellectuelle de chacun aussi bien que de ses forces physiques. A ce point de vue, l'organisation régulière, sur tous les points du territoire, d'exercices fréquents en rapport avec les institutions militaires de chaque pays, la diffusion systématique de certaines connaissances appropriées au but que l'on se propose, sont le complément & peu près indispensable du service
espioê de guerrej durs et roys, et ocioicnt gens à leur aise, sans contredit et à peu de fait et de dcflensce. » Ibid.j t. HI, p. 417.
1. Par exemple, une ordonnance du 16 février 1339 ordonne de lever dans le comté d'York 200 hommes d'armes, &00 fantassins armés et 500 ar^ chers ; dans le comté de Gloucester, 63 hommes d'armes,. 250 fantassins armés et 250 archers ; dans le comté de StafTord, 55 hommes d'armes, 220 fantassins armés et 220 archers ; dans le comté d'Oxford, 20 hommes d'armes, 80 fantassins armés et 80 archers ; dans le comté de Northumberland, 70 hommes d'armes, 250 fantassins armés et 250 archers, etc. Rymer, vol. II, p. 1070 & 1072.
obligatoire. C'est ce qu'Edouard III comprit avec un admirable bon sens lorsqu'il édicta, en 1337, une ordonnance dont Froissart a résumé la teneur et dont les deux dispositions suivantes méritent d'être rapportées textuellement : « IMI est défendu, sous peine de mort, par tout le royaume d'Angleterre, de se divertir à un autre jeu que celui de Tare à main et des flèches, et il est fait remise de leurs dettes à tous les ouvriers qui fabriquent des arcs et des flèches. 2'' Il est enjoint & tous seigneurs, barons, chevaliers et honnêtes gens des bonnes villes, de faire apprendre la langue française & leurs enfants, afln que ceux-ci soient plus en état de se renseigner et moins dépaysés à la guerre*. » A cette école, & la faveur d'un ensemble d'institutions aussi complet, se formèrent ces incomparables archers dont le tir décida la plupart des victoires remportées par les Anglais au quatorzième siècle. Les contemporains ne s'y trompèrent pas, et Edouard lui-même, renouvelant le 1" juin 1363' l'ordonnance dont nous venons d'emprunter le texte & Froissart, en proclame hautement les heureux effets et reconnaît la part qui revient
1. «Encoires fa il oonseilliet et arrestet que on deffendesisl, et sus le teste, parmi le royaomme d'Engleterre, que nuls ne jeuast ne s'esbaniasl ors que de Tarch à main et des saieltez, et que tout ouvrier ouvrant ars et saiettes fuissent francq et quittez de touttes debittez.
Encorres fu il ordonné et aresté que tout seigneur, baron, chevalier et bonnestes hommes de bonnes villes mesissent cure et dilligence de estruire et aprendre leurs enfans le langhe françoise, par quoy ils en fuissent plus able et plus coustumier ens leurs gherres. » Chroniques de J. Froissartj t. I, 2* partie, p. 402.
2. « Quia populus regni nostri, tam nobiles quam ignobiles, in jocis suis, artem sagittandi, ante hœc tempora, communiter ezercebant, unde toti regno nostro honorem et commodum, nobis in aclibus nostris guer^ finis f Dei adjutorio coopérante, subventionem non modicam pervenisse.» Rymer, vol. III, p. 704. Cette même ordonnance fut renouvelée le 12 juin 1365, ;&id.,p. 770.
aux sagittaires dans ses triomphes. Le vainqueur de Crécy savait si bien où résidait la principale force de son armée que beaucoup de sauf-conduits, délivrés à des Français prisonniers en Angleterre, portent interdiction expresse d'emporter sur le continent dés arcs et des flèches*.
Tandis que le roi d'Angleterre étendait Tobligation du service à la nation tout entière, son rival le roi de France, après avoir paru d'abord entrer dans la même voie, s'en écarta vers la fin de son règne d'une manière complète. GrAce au principe posé par Philippe le Bel qu'en cas de danger suprême tout Français devait porter les armes, mais que ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient servir avaient la faculté de se faire exempter moyennant une contribution pécuniaire, toutes les fois que les rois de France eurent pendant la première moitié du quatorzième siècle un pressant besoin d'argent, ils ordonnèrent une levée en masse avec faculté de rachat, en d'autres termes ils établirent un impôt de guerre. C'est ainsi qu'en 1337 et 1338 et ausçi en 1347 et 1348 Philippe de Valois proclama le ban et fit un appel général pour la défense du royaume ' ; mais ces ordonnances, il ne faut pas s'y méprendre, avaient surtout pour but et n'eurent guère d'autre résultat que de remplir les coffres des agents du fisc. Dans tous les octrois de deniers faits sous ce règne par des villes, il est stipulé que leurs habitants seront dispensés du service
1. • Proviso semper quod arcu$ vel mgitlas aat armaturas aliquas non déférant, nec equos aliquos pretium quadraginta solidorum excedentes, eitra regnum Angliœ secam non ducant quovis modo. • Rymer, vol. HI, p. 598.
2. Mesnard, Histoire de Nxme», t. Il, Preuves^ p. 54. Varin, Archives de ReimSj t. H, p. 793. Archives nationales, section historique, K1248. Cf. Boataric, Institutions militaires de la France, p. 235 à 237.
militaire', sauf le cas d'arriëre-ban. La noblesse française, du reste, était très-hostile' & l'emploi & la guerre des milices bourgeoises. Elle exploita contre celles-ci plusieurs incidents malheureux de la campagne de 1346, comme la prise de Caen et le passage de Blanquetaque. Elle exploita surtout la défaite de Crécy, quoiqu'il n'y eût pas de raison de faire retomber la responsabilité de ces échecs sur les gens des communes plutôt que sur la chevalerie proprement dite. Soumis & l'influence des grands seigneurs qui l'avaient porté sur le trône, imbu d'ailleurs par son éducation des préjugés les plus étroits de l'école féodale, Philippe de Valois se fit un principe, surtout & partir de 1347, d'exclure plus encore qu'on ne Tavait fait avant lui les gens des communes de son armée. << Il advint, dit Froissart racontant la malheureuse expédition entreprise par Philippe en juin et juillet 1347 pour débloquer Calais investi par Edouard III, il advint que, dans l'espérance de reconforter les habitants de Calais et de faire lever le siège, le roi de France rassembla un très-grand nombre d'hommes d'armes venus de toutes les parties de son royaume. Il dit qu'il ne voulait désormais guerroyer qu'avec des gentilshommes et que, d'amener en bataille les gens des communautés, ce n'est que toute perte et encombrement, car ces gens-là fondent dans une mêlée
1. Ordonnances des rois de France, t. II, p, 320 (ord. du 17 février 1349).
2. S'il fallait en croire M. Michelet {Histoire de France ^ t. III, p. 299), cette hoslilité aurait été intéressée en ce sens que la noblesse aurait commencé à recevoir une solde sous le règne de Philippe de Valois; mais le brillant historien a commis une grave erreur : la solde dont il parle de vingt sous pour les bannerets, de dix sous pour les simples chevaliers, existait déjà dés le temps de Philippe le Hardi, et l'ordonnance de juin 1338 citée par M. Michelet {Ord., II, p. 123) ne fit que confirmer des ordonnances antérieures.
comme la neige au soleil. Bien y avait paru à la bataille de Crécy, à Blanquetaque, à Caen et en tous les lieux où on les avait menés. Aussi, il n'en voulait plus avoir, excepté les arbalétriers des cités et des bonnes villes. Quant & leur or et à leur argent, il en voulait bien pour payer les frais et la solde des gentilshommes, mais voilà tout. Les non nobles n'avaient qu'à rester chez eux pour garder leurs femmes et leurs enfants, faire leurs affaires et leur commerce, cela leur devait suffire. C'était aux nobles seuls à user du métier des armes qu'ils ont appris et où ils ont été dressés dès l'enfance *. »
Si nous avons rapporté textuellement ce curieux passage, c'est qu'il ne nous fournit pas seulement un renseignement précieux, il a de plus la couleur du temps, l'accent du personnage, et l'on dirait que l'on entend parler Philippe de Valois. Le chroniqueur de Yalenciennes tenait probablement ces détails du trës-l%odal Jean de Hainaut, l'un de ses protecteurs, qui avait accompagné le roi de France dans l'expédition de 1347. Ce qui nous porte à le. croire, c'est qu'on y trouve reproduite une erreur grossière que Froissart, dans son récit de l'invasion d'Edouard III en France en 1346, avait déjà empruntée' à Jean le Bel dont la chronique, comme l'auteur a soin de nous en prévenir, a été écrite, pour ainsi dire, sous la dictée du seigneur de Beaumont. Nous voulons parler de la prétendue lâcheté qu'auraient montrée les bourgeois de Caen en défendant leur ville contre les Anglais. Cette assertion n'est qu'un mensonge inventé à plaisir par la noblesse pour discréditer les gens des communes au point de vue militaire, mais il y a là un curieux exemple de l'audace avec laquelle la passion et