Se est li fai8 pour coi son père plus l'amoit
El pcnsoit bien qu'ainsi à honnour il vendroit.
(Éd. Charriére, 1. 1, p. 16, v. 309 et 310.)
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rait conclure Tâge au moins approximatif du jeune du Guesclin, car il avait alors, d'après le témoignage de Cuvelier, qui écrivait quelques années seulement après la mort du connétable, seize ou dix-sept ans^
Le trouvère que nous venons de nommer a décrit fort au long ces fêtes qui eurent la plus grande solennité et attirèrent un immense concours de peuple. Elles furent rehaussées par la présence d'un grand nombre de nobles dames, et des centaines de gentilshommes s'y étaient rendus de tous les points de la Bretagne et des provinces voisines ; il en était venu beaucoup notamment de la Bretagne brctonnante. Les historiens de du Guesclin ont conclu de toutes ces circonstances que les joutes dont il s'agit furent données à Toccasion du mariage de Charles deBloisavecJeanne de Penthièvre, dont le contrat fut passé le 4 juin 1337 '.C'est une conjecture assez vraisemblable, mais ce n'est malheureusement qu'une conjecture. Une seule chose demeure certaine, c'est que l^événement se passa peu avant la mort de Jean III, duc de Bretagne, survenue à Caen le 30 avril 1341 : ce tournoi eut donc lieu probablement vers 1337.
Bertrand, au moment de ces joutes, se trouve à Rennes chez son oncle. Un mardi, il se rend à la fête, monté sur un des chevaux de labour de son père dont « on n'eût pas donné quatre florins petits »; il est tout honteux de se montrer en si triste équipage. En chevauchant par les rues, il entend dire sur son passage : « Comment ! c'est là le fils d'un chevalier, il monte un cheval de meunier!
1 . Seize ans, d'après le manuscrit de la Bibliothèque Nationale (fonds français, n* 850, ^ 7 v*), dix-sept ans, d'après le manuscrit de la Bibliothèque de TArsenal (fonds des Belles-Lettres, n* 168, ^ 7).
2. Et non en 1338, comme la plupart des historiens de du Guesclin le disent par erreur. Hay du Chastelet, p. 9; Jamison, traduit par J. Baissac, p. 12; Emile de Bonnechose, 1873, p. 15.
— On le prendrait pour un bouvier, dit un autre. 11 est taillé pour conduire un attelage plutôt que pour assister à joutes et à tournois. Sa place est à la cuisine, c'est un mangeur de soupe. — Chut! ajoute un troisième, j'ai ouï raconter telle chose de lui que, si notre duc le connaissait, il le ferait panetier de Bretagne. »
La honte de Bertrand redouble lorsque, arrivé à la place du Marché où le tournoi doit avoir lieu, il aperçoit assises sur leurs sièges une foule de nobles dames revêtues de leurs plus beaux atours, de riches bourgeoises « blanches comme fleurs de lis » et les voit échanger des sourires avec les chevaliers couverts d'armures étincelantes, montés sur des coursiers généreux qui piaffent d'impatience en attendant l'ouverture des barrières. Alors il ne peut s'empêcher de faire un pénible retour sur lui-même. « Hélas ! se dit Bertrand, je suis si laid qu'aucune dame ne m'aimera jamais et ne me permettra de porter ses couleurs. Que n'ai-je au moins un bon cheval! Que ne suis-je armé comme il sied à un gentilhomme ! J'irais attaquer les mieux montés et je les terrasserais ou je me ferais tuer sur la place. Mon père a de grands torts envers moi; il ne me donne pas l'état qui convient au fils d'un chevalier. Mais, si je suis destiné à lui survivre, j'acquerrai de la gloire, je le jure, plus que Roland, Arthur et Gauvain, dussé-je y dépenser tout mon patrimoine. » Pendant que Bertrand s'abandonne à ces réflexions, le son des trompettes annonce que le tournoi va commencer. Les chevaliers brandissent leurs lances, les coursiers hennissent, les écus dorés resplendissent au soleil, les dames agitent leurs écharpes pour encourager les champions : le jeune écuyer, en présence de toutes ces pompes qui l'enivrent, sent encore plus vivement la misère de son équipage et comme le poids de sa pauvreté.
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Enfin les barrières s'ouvrent et les champions s'élancent dans Tarène. Un nuage de poussière s'élève, et bientôt Ton n'entend plus que le fracas des lances qui se brisent, des heaumes qui volent en éclats, des chevaux qui s'abattent par terre. Robert du Guesclin prend part à ces joutes, mais l'attention de Bertrand n'est pas fixée sur son père. Entre tous ces champions, il en est un dont le fils aîné de Robert suit du regard tous les mouvements, c'est un de ses cousins, du môme âge que lui*. Plus heureux que Bertrand, ce jeune écuyer a pu se mêler aux joutes ; il est revêtu d'une armure complète «t monte un cheval de prix. Lorsque ce champion a fourni le nombre de courses fixé par le règlement du tournoi, Bertrand l'aborde et le prie de lui prêter son armure et son cheval. « Comment donc ! cousin Bertrand, avec le plus grand plaisir. Je vais vous armer moi-même. » Le jeune du Guesclin est dans le ravissement. Aussitôt armé, il se recommande à Dieu et prend son rang. Il a un tressaillement de joie, lorsqu'il franchit la barrière. A peine est-il entré dans la lice qu'un chevalier vient à lui et le provoque.
Bertrand fait signe qu'il accepte le défi, et au même instant les deux jouteurs se précipitent l'un contre l'autre, la lance en arrêt. Lorsqu'il est à portée de son adversaire, notre jeune champion pointe sa lance avec tant de justesse que le fer, pénétrant droit dans le défaut de la visière, fait sauter le heaume du chevalier. Le
1. On ignore le nom du cousin dont il est question ici. Cuvelier dit seulement que Bertrand rendit plus tard au centuple à ce cousin le service qu'il en avait reçu au tournoi de Rennes :
Et si li rendi bien la grâce, puis ce di.
Ce vers semble désigner Olivier ou Hervé de Mauny, surtout Olivier, qui fat le compagnon d'armes de Bertrand depuis le commencement jusqu'à la fin de sa carrière.
choc est si violent que cheval et cavalier roulent dans la poussière. Le cheval est tué du coup, et le chevalier, étourdi de sa chute, reste quelques instants évanoui. « Voilà un bon écuyerl » s'écrient les hérauts, mais ils ne savent comment le nommer, car Bertrand garde sa visière baissée.
Revenu à lui, le chevalier désarçonné demande le nom de son vainqueur : « Dieu ! à qui donc me suis-je attaqué? Jamais coup de lance ne fut si bien visé. » Puis, s'adressant à un de ses gens : « Cours demander à cet écuyer son nom et sa famille. » Le servant fait la commission, et au retour dit à son maître : « Sire, vous ne saurez quel est cet écuyer que s'il est déheaumé* par vous ou par quelque autre ; alors seulement vous le saurez. — Qu'on m'amène une autre monture, reprend le chevalier. Je n'aurai de cesse que je ne sache par qui j'ai été ainsi désarçonné. J'ignore qui il est et quelle est sa famille, mais assurément c'est un gentilhomme et engendré d'un noble sang. »
Le coup si adroit et si heureux du jeune écuyer, le mystère dont il s'entoure piquent au jeu les plus braves champions, ils veulent croiser le fer contre le vainqueur; mais ils ne sont pas plus heureux que le premier, et Bertrand les met hors de combat après quelques passes. Vient le tour de Robert du Guesclin qui, sans soupçonner que le triomphateur inconnu est son propre fils, pique des deux et se met en mesure de l'attaquer. Mais au moment où Bertrand se dispose à soutenir le choc, il reconnaît son père à ses armoiries; il abaisse alors la pointe de sa lance avec beaucoup de courtoisie et regagne sa place. Un autre champion, croyant que le jeune écuyer refuse le combat par crainte, le provoque.