V. le n' XVI des pièces jusiilicalives
OÙ du Gueselin est à peine mentionna*, si l'on veut se faire une idée de l'activité guerrière que dut déployer notre héros comme capitaine de Pontorson pendautcette terrible année 1358. Tout ce qu'on sait, c'est que Bertrand se fit adorer des soudoyers placés sous ses ordres et aussi des habitants du pays où son nom est encore aujourd'hui l'objet d'une vénération particulière. Quel ne fut pas l'étonnemcnt, quelle ne Tut pas la reconnaissance de CCS populations, accouluniées à être foulées par les gens de guerre, qu'ils fussent Anglais, Navarrais ou môme Français, en trouvant, peut-être pour la première fois, un capitaine assez ferme et assez humain en môme temps pour mettre les personnes et les biens des laboureurs à l'abri de toute atteinte! Le renom de du Gueselin comme prolecteur du pauvre peuple des campagnes devint bientôt légendaire.
La première condition à remplir, quand on veut que' le soldat ne vive pas aux dépens des paysans, c'est de l6 payer régulièrement. Bertrand le comprenait si bien qu'il fut, toute sa vie, en lutte contre les trésoriers des guerres et autres financiers auxquels il arrivait de ne pas s'acquitter dans les termes convenus envers les gens d'armes enrôlés sous sa bannière. La garnison de Pontorson se composait, comme on l'a vu plus haut, de soixante hommes d'armes et de soixante archers; et, dès le 13 décembre 1357, le dauphin Charles avaitmandé aux généraux élus à Paris de prélever sur les subsides octroyés pour la guerre la solde de celte garnison. Mais ces ordres ne furent pas exécutés et pour cause : le Trésor était vide. Dominés en matière de finance comme en politique et en administration, moins par Tesprit de réforme que par la passion révolutionnaire, les États généraux avaient promulgué, au commencement de 1357,
une sorte d'impôt sur le revenu qui n'avait rien produite Aussi, dans une réunion tenue en janvier 1358*, quelques jours seulement après le mandement rendu au profit de du Guesclin, ils avaient dû recourir à l'expédient honteux qu'ils avaient mis naguère leur honneur à flétrir : ils avaient décrété l'airaiblissementde la monnaie et décidé que le duc de Normandie toucherait le cinquième du profit, dont les quatre autres cinquièmes seraient affectés à la défense du royaume. Cette ordonnance, abusive au point de vue monétaire, avait été le prélude d'événements politiques plus fâcheux encore. Le triomphe de la démagogie à Paris, le massacre de Régnant d'Acy, des maréchaux de Normandie et de Champagne, refTacement complet du régent, contraint de se sauver de Paris et de chercher un refuge en province, avaient porté le désordre financier à son comble. Les États, du reste, s'étaient fait de bonne heure un système de serrer les cordons de la bourse pour triompher plus sûrement delà résistance qu'ils pouvaient rencontrer de la part du dauphin*. Telle fut la détresse où ce
1. Grandes Chroniques j t. VI, p. 21 à 2ô. Cet impôt ou capitation, qui atteignait la noblesse et le clergé aussi bien que le peuple, était parfaitement juste en théorie, mais il n'était pas pratique. Un pareil impôt eût été excessivement difGcile à établir, alors même que le pouvoir central eût été très-fort; c'est assez dire qu'il n'avait aucune chance d'être perçu aw lendemain du désastre de Poitiers. On se procura un peu d'argent en faisant financer les fonctionnaires plus ou moins suspects que les États, comme on sait, avaient destitués en masse. Arch. Nat., sect. hist., JJ 89, n" loO, 319.
2. Grandes Chroniques j X. VI, p. 80 et 81. Le 11 janvier 1358, le duc de Normandie dit devant le peuple de Paris assemblé aux halles, que « de toute la finance qui avoit esté levée ou royaume de France, depuis que les Trois Estas avoicnt eu le gouvernement, il n'en avoit ne denier ne maille. • Ibid., p. 78.
3. • Fu le dit monseigneur le duc (de Normandie) si mené que il n'avoit denier de chcvance, pourquoy il convenoit que il feist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient. » Gfr. Chron,, t. VI, p. 62.
jeune prince se trouva réduit qu'il dut empruDter di.<s sommes môme modiques à SCS conseillers, comme un parliculier tombé dans la gêne, pour qui le plus petit appoint n'est pas à dédaigner. Le 5 Dovembre 1358, Pierre Païen, chevalier et conseiller du roi, donna quittance i Gillet Traguenaz, receveur général des impositions de la ville et vicomte de Paris, o tic cent deniers d'or prêtés naguère au régent à son besoin, pour le fait de ses guerres '. «
En quittant Paris, le régent, plus clairvoyant et plus prompt h se décider que ne le Fut plus tard Louis Wl, voulait circonscrire l'incendie allumé par quelques factieux avant qu'il n'eût eu le temps de se communiquer au reste du royaume et étouflcr pour ainsi dire la rébellion parisienne sous le royalisme provincial. Toutefois, avant de s'éloigner d'une ville oii on le tenait en cbartre privée pour se rendre au milieu de ses fidèles Champc^ nois, le duc dp Normandie avait pris des mesures importantes qui prouvent que le soin de sa sûreté ne lui faisait pas oublier la défense du royaume. Les environs de Dreux et de Chartres étaient désolés par les compagnies anglo-navarraise>i, notamment par le fameux James de Pipe qui tenait garnison à Ëpernon, et par Jean de Standon qui occupait la Ferté-Fresuel '. 11 y avait deux mois à peine, le mardi 16 janvier, ces brigands avaient poussé l'audace jusqu'à attaquer la ville d'Ëtampes qu'ils avaient prise et pillée le jour même oti se célébrait à Paris le mariage do Louis, comte d'Étampes, avec Jeanne d'Eu, veuve de Gautier, duc d'Athènes, lue à Poiliers".
. Doni Horic«, Prtuva de ihialo
. Rjnicr, vol. III, p. 391.
;. Urande» Chroniijues, 1. VI, p. t
Ne pouvant extirper le mal, le dauphin essaya du moins de l'empêcher de s'étendre. Par mandement, en date du 15 mars, il chargea un chevalier qui jouissait de toute sa confiance, Pierre de Villiers, le protecteur de du Guesclin et son prédécesseur dans la capitainerie de Pontorson, de mettre en la main royale les forteresses situées entre Paris et Dreux, entre Paris et Chartres, entre Paris et Étampes, et d'y établir au nom du régent des châtelains et des officiers pour les gardera Mais il ne suffisait pas de comprimer le brigandage à l'intérieur. Ce brigandage s'alimentait sans cesse de tous les aventuriers d'Angleterre qui, passant la mer comme des bandes d'oiseaux de proie, venaient périodiquement s'abattre sur le royaume de France pour s'y repaître. Il fallait mettre un terme à cette émigration malfaisante. Pour pourvoir à ce besoin, le duc de Normandie résolut d'entretenir une croisière chargée de garder rentrée des principaux ports par où les compagnies anglo-navarraises faisaient leurs recrues. Trois jours après avoir confié à Pierre de Villiers la mission dont nous venons de parler, le 18 mars, il conclut un arrangement avec un des marins les plus renommés de ce temps, Baldo Doria, chevalier, de l'illustre famille génoise de ce nom. Aux termes de cet arrangement, Baldo s'engageait à servir le roi de France par mer à la tête de quatre cents hommes, tant Génois que Français. Il se chargeait d'armer en course, outre deux galiots, sa propriété personnelle, qui étaient en station dans le port de Nantes, une galée et une galiote appartenant au roi et ancrées à la Rochelle. Le duc de Normandie se réservait la moitié des prises, moyennant quoi Doria devait toucher, pour sa solde et celle de l'équipage, pendant deux mois de