Bibl. Nat., mss. lai., n» 5381, 1. 1, f^ 160 V
celles-ci qui, les premières, introduisirent en Bretagne celte mode des grandes bordures, des corsets fendus sur les côtés et des parements flottants : cela s'est fait de mon temps et sous mes yeux. Quant à copier la mise de ces créatures, je ne fais certes pas mon compliment aux femmes bien nées qui donnent un si mauvais exemple, quoique la princesse de Galles et autres dames d'Angleterre, longtemps après la première apparition de ces modes, aient pu les adopter. Mais j'ai toujours ouï dire aux gens sensés que toutes bonnes dames se doivent vêtir comme les honnêtes femmes du royaume où elles vivent, et que les plus sages sont celles qui sont les dernières à adopter telles nouveautés. Aussi bien, les dames de France et de ces basses marches ont la renommée d*être les plus honnêtes du monde et celles dont on dit le moins de mal. En Angleterre, au contraire, il y a beaucoup de nobles personnes sur le compte desquelles on fait courir de méchants bruits, à tort ou à raison, je ne sais. Mieux vaut donc s'en tenir à la mode des dames dont la réputation est la meilleure*. » Le chevalier de la Tour Landry ne dit pas où eut lieu le dialogue que nous venons de reproduire. Ce ne fut pas en Bretagne, puisque la dame qui provoqua Beaumanoir revenait de faire un voyage dans ce pays. La mention le la princesse de Galles, que le chevalier breton appelle tout court « la princesse », démontre que ce fut dans le ressort de la principauté d'Aquitaine créée vers le milieu de 1362 au profit du Prince ISoir. On peut ajouter maintenant avec certitude que les paroles dont il s'agit furent échangées à Poitiers, soit à la fin de 1363, en novembre, lorsque Beaumanoir fit un
1. Le livre du chevalier de la Tour Landry, public par M. Anatole de Montaiglon. Paris^ Jannel, 1834; p. 46 à 48.
premier voyage dans cette ville où il se porta garant pour Charles de Blois de la trêve du 26, soit au commencement de 1364, en février, quand il revint à la cour du prince de Galles pour assister à l'infructueuse entrevue du 24 de ce mois. Ce qui donne tant de prix à cette anecdote, c est qu'elle nous révèle Forigine de l'innovation la plus caractéristique survenue dans le costume des femmes au quatorzième siècle, innovation où se reflète comme toujours un côté curieux des mœurs de cette époque. Nous y prenons en outre, pour ainsi dire sur le fait, l'attitude digne, fière, volontiers méprisante, que la Bretagne de Charles de Blois, môme appauvrie et vaincue, sut garder fermement devant ce faste de parvenus et de fllles de joie dont les Anglais vainqueurs étalaient insolemment le spectacle.
il nous tarde, après une aussi longue digression, de revenir à du Guesclin. L'affaire d'Évran, point de départ de la trêve du 26 novembre et de l'entrevue du 24 février suivant, est du 12 juillet 1363*. Bertrand n*a pas été présent, quoi qu'on en ait dit, à cette suspension d'armes au sujet de laquelle il ne put jamais s'établir, comme on vient de le voir, une entente définitive. La présence de notre héros en Haute-Normandie, à cette même date, est attestée par une quittance qu'il donne à Rouen, le 10 juillet*, deux jours seulement avant le compromis dont il s'agit. Du Guesclin n'en est pas moins compris parmi les otages que Charles de Blois, en conséquence de ce compromis, doit livrer à son compétiteur. C'est un service à rendre au prince qu'il aime le plus après le dauphin, et il s'y prête de bonne grâce.
1. « Anno 1363, die duodecima memis juUi, fuit traclatum cl juraluiu in tandis de Evran. » Chronicon Brioccnse, dans dom Morice, Preuves de V histoire de Bretagne, l. 1, col. 43.