‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et son époqueChapitre 8 sur 291 · L'ENFANCE DE DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

L'ENFANCE DE DU GUESCLIN

bourgeoises* et aussi les femmes des artisans ou commerçants des grandes villes', n'allaitaient pas d'ordinaire leurs enfants. Cette nourrice élait sans doute quelque paysanne des environs de la Motte-Broons , accouchée vers le môme temps que Jeanne Malemains. Dans l'enquête pour la canonisation de Charles de Blois, il est souvent question d'enfants nobles ou autres mis en nourrîce chez des paysans bretons '. Le berceau était placé, comme cela se pratique encore aujourd'hui, dans la même pièce que les bœufs et les porcs*; et ces pauvres petits êtres étaient souvent étouffés, parce que les nourrices avaient dès lors la mauvaise habitude de les faire coucher avec elles '.

Quoi qu'il en soit, les premières années du futur connétable sont loin de faire présager ce qu'il doit être

maison un enranl de la dame de Gaillonnct dont la dite dame était récemment accouchée fJJ 87. n'SSa). Dans des lettres de rémission de juin 1377, il est fait mention d'une iillc de GcfTroy de Manneville^ ch"*; « laquelle estant de Taage de quatre ans ou environ Ten nourrissoit en Postel » de Richard Pachie à Fresnoy au bailliage de Caen (JJ 110, n"» 352). En 1366, Foulques de Launay, écuyer, de la paroisso.de Saint-Denis-d'Anjou, a une nourrice pour son fils âgé de onze mois. Bibl. Nat., mss. lat., n* 5381, l. n, f 8.

1. Vers 1370, Guillaume ilabar, bourgeois d'Angers, et Perrote sa femme ont à leur service « quaedam mulier nutrix quœ ablactabat quemdam puerum diclorum conjugum. » Dibl. Nat., mss. lat., n"" 5381, t. II, f 39, V.

2. En 1394 Julien Hardouin, cordonnier à Paris, et Louise sa femme mettent en nourrice chez un laboureur « un leur enfant fille nouveau née », au pri\ de onze francs pour une année. JJ 145, n* 404. Cf. JJ 145, n" 416.

3. « Cum ipsa haberet quemdam modicum filium suum, et unum alium puerum modicum de lacté suo nutriret. » Bibl. Nat., mss. lat., n* 5381, t. II, f- 309.

4. « Puer existens in cunabulis.... una cum bobus et porcis. » Ibid,, f* 292 V.

5. « Cubains in quodam lecto cum nutrice sua. • Ibid., ^ 89 v\ Cf» JJ 145, n- 492.

un jour. Bertrand est d'une laideur presque repoussante; il a le visage basané, le nez camus, les yeux verts, le geste disgracieux, la démarche gauche, Tencolure épaisse et massive. Ces désavantages physiques sont encore aggravés par des manières brusques jusqu'à la brutalité, par un caractère impétueux et intraitable. Aussi , quoiqu'il soit l'aîné de dix enfants , quatre garçons et six filles, ses parents le prennent en aversion. Il se voit bientôt maltraité et rebuté par tous, même par les serviteurs, qui, comme il arrive toujours en pareil cas, ne se font pas faute de suivre l'exemple de leurs maîtres. La belle Jeanne Malemains surtout ne se peut consoler d'avoir donne le jour à un pareil monstre. Elle ne veut point le souffrir près d'elle et lui défend de s'asseoir à table avec ses frères et sœurs. On le fait manger tout seulet, comme dit une vieille chronique, dans un coin de la salle, sur une petite table à part.

Sous des dehors rudes et grossiers, le petit Bertrand cache l'âme la plus fière, la plus sensible à l'humiliation. Ce n'est point par de mauvais traitements qu'on vient à bout des caractères de cette trempe ; on ne les redresse qu'en usant dans une égale mesure de fermeté et de douceur : le meilleur moyen de les corriger est de faire appel à leurs généreux instincts. En butte aux avanies de tout le monde, le malheureux enfant ne fait qu'exagérer ses défauts et s'en enveloppe comme d'une cuirasse. Il se hérisse encore davantage. Sa rudesse devient de la défiance et de la sauvagerie , sa brusquerie de la brutalité, son impatience de l'irrascibilité.

On raconte un trait de Bertrand, alors qu'il n'avaitque six ans, où la précoce fierté et aussi la brusquerie de son caractère apparaissent sous une forme vraiment plaisante. C'est un jour de grande fête. Dans la vaste salle à manger de la Molte-Broons, un chapon rôti du

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plus friand aspect décore la table où Jeanne Malemains a pris place, entourée de ses deux fils puînés, Guillaume et Olivier, tandis que Taîné, selon l'usage, mange tout seul dans son coin, dévorant à grand'peine son humiliation. Voyant que sa mère, après avoir entamé le chapon, sert ses frères les premiers, Bertrand ne peut plus contenir sa fureur. Il se lève brusquement, s'élance vers ses frères et leur dit d'un ton impérieux : « Est-ce à vous à manger les premiers? Rendez-moi ma place, je suis votre atné. » Ses frères, tout tremblants, s'empressent de lui obéir, et il s'assied au haut bout de la table. A peine est-il assis qu'il se jette sur les plats avec tant de gloutonnerie, y prenant les viandes à poignée, que sa mère le menace de le frapper s'il ne sort de sa présence. Bertrand ne se le fait pas dire deux fois. Il se lève la rage dans le cœur; mais, par un effort extraordinaire dans un Age aussi tendre, il heurte en se levant la table, et telle est la violence du choc qu'il la renverse avec tous les mets qui sont dessus. Jeanne Malemains, poussée à bout, souhaite la mort à ce rustre, à ce charretier qui ne peut que déshonorer un jour sa famille.

Sur ces entrefaites, une religieuse, juive convertie, que la dame de la Motte-Broons, qui souffre de la fièvre, a appelée pour la soigner et traiter sa maladie, entre dans la salle. Elle voit le couvert renversé, la mère tout en larmes et le petit Bertrand qui bôud€ à l'écart. Elle demande l'explication de cette scène. Jeanne Malemains raconte l'incident qui vient de se passer. La religieuse console la pauvre mère, et, s'approchant du coupable, lui souhaite la bienvenue et lui adresse quelques paroles bienveillantes. Peu habitué à s'entendre tenir un pareil langage, l'enfant s'imagine qu'on le veut railler, et, saisissant un bâton qui se trouve sous sa main : u Laissez-moi tranquille , répond-il à la religieuse. Si

VOUS me dites chose qui ne me plaise , voici un bâton : gare à vous ! »

A ces mots, Jeanne Malemains accable de nouveau son fils de malédictions et de reproches; elle exprime son désespoir de lui avoir donné le jour. Pendant ce temps, sans prendre garde à cette explosion de la colère maternelle, la religieuse, qui est très- versée dans la chirpmancie, se met à examiner attentivement les traits de la physionomie du jeune Bertrand et les lignes de ses mains. Quand elle a terminé cet examen : « Dame, dîtelle à la mère, fruits mûrs trop tôt ne valent rien. Je vous jure, sur Dieu et sur mon serment, que cet enfant dont vous vous plaignez surpassera en gloire tous ses ancêtres. Il n'aura pas son pareil sous le firmament, et il sera comblé de tant d'honneurs par les Fleurs de Lis (les rois de France), qu'on parlera de lui jusqu'à Jérusalem. Je veux être brûlée vive si ce que je vous annonce ne se réalise pas un jour. » Au moment où la religieuse prononce ces dernières paroles, le maître d'hôtel apporte un paon rôti, mets alors très-recherché qui figure dans tous les dîners d'apparat. Le petit Bertrand, charmé de ce qu'il vient d'entendre, arrache le plat des mains du maître d'hôtel et veut servir lui-même la religieuse. Il prend ensuite une coupe pour lui offrir à boire; il y verse du vin si largement et avec tant de précipitation qu'il remplit cette coupe par-dessus bords et inonde la table. Sa mère ose à peine croire à la prédiction de la religieuse, mais elle est touchée de cet élan de cœur de son fils, et elle ne peut retenir des larmes de joie. A partir de ce moment, l'enfant auquel on a promis de si grands destins, est enfin traité à la Motte-Broons avec tous les égards dûs au fils aîné du seigneur.

Bertrand ne tarde pas à atteindre neuf ans. C'est l'âge où les enfants vont aux écoles ; mais le fils aîné du châ-

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telain de la Motte-Broons ne paraît pas les avoir beaucoup fréquentées. On a cru longtemps que le moyen âge n'avait connu rien qui ressemblât à ce que nous appelons Tinstruction primaire. C'est une grave erreur. Il est fait à chaque instant mention d'écoles rurales, dans les documents où Ton s'attendrait le moins à trouver des renseignements de ce genre*; et Ton ne peut guère douter que, pendant les années même les plus agitées du quatorzième siècle, la plupart des villages

1. Des lettres de rémission de mai 1376 font mention de Pierre Ciiapellain, frère de Jean Dangel, prôtre, tenant eseolîes en la ville de San- /^ueville (Seine-Inférieure, arr. Dieppe, c. Offranville), JJ 109, n* 9, f" 9 v*. — En 1377 Tassin de Laitre, maître d'école à Torcy-le-Grand, en la comté de Longuevillc (Seinc-Inférieure, arr. Dieppe, c. Longueville), après avoir bu du vin avec Guillaume Caletout dans la taverne de Thomas d'Aunoy, refuse de payer son écot. «Et pourquoi? demande l'hôtesse. — Parce que, répond Tassin, voiis avex un clerc à mon escole dont vous me dC" vez plus de quarante sous. » JJ121, n* 244. — En 1378 il y avait un maître d'école à Atligny (Ardennes, arr. Vouziers). JJ 112, n* 266. — Dans des lettres de rémission de mars 1380, délivrées à Jeannin Renier de Châtcaurcnard, il est question « d'un maistre d'escole appelle Jehan Painperdu qui aprenoit les enfans du capitain du chastel de Deauche (Eureet-Loir, arr. Dreux, c. Brezolles) avec autres enfans, • JJ 116, n* 174*. — D'autres lettres de rémission du mois d'août de la môme année mentionnent Roland le François, Breton, maistre de Vescole de Boiscommun (Loiret, arr. Pithiviers, c. Beaune-la-Rolande). JJ 117, n* 190. — Dans une pièce du 8 septembre 1380, Robin Gervaise de Serval, laboureur de vignes, dit à Robin Morel qu'il prierait pour lui « car il avait apris à Vescolc et estoit sage. » JJ 117, n* 243.— En 1383 il y avait une école à Saint-Amand vers Chftlons (Marne, arr. et c. Vitry-le-Français). JJ 122, n* 166.— Dans le testament en date du 13 octobre 1399, de Jean de Bourlemont, écuycr, seigneur de Bourlemont et de Domremy, on lit la disposition .suivante : « Hem, je donne à Oudinot, à Richard et à Gérard, clcrcz enfants du maistre de Vescole d? Marceij desoubz Drixey, doubz escus pour prier pour mi et pour dire les sept psaul mes. » Arch. Nal.. sect. hist.. Ml, n*28. — On se préoccupait même de faire apprendre les langues vivantes, comme le prouve l'habitude qu'avaient les Wallons et les Flamands d'échanger leurs enfants : « comme, d'ancienneté, ait esté usé et accoustumé ou dit pais (de Tournai) de baillier enfant pour enfant de la langue d'oyl à colle de Flandres et de celle de Flandres à celle d'oyl, pour aprendre les langaifjes. • JJ 121, n* 318.

n'aient eu des maîtres enseignant aux enfants la lecture, récriture et un peu de calcul.

C'est même en ce siècle que le titre de clerc, auquel une certaine instruction fort restreinte avait coutume d'èlre inhérente, commence à devenir très-fréquent en dehors du clergé proprement dit, c'est-à-dire des prêtres et des moines. Assez rares aux époques antérieures, frappés de mesures répressives par les papes de la fin du treizième siècle, les clercs mariés se multiplient alors à la faveur du relâchement de la discipline ecclésiastique et deviennent si nombreux, à tous les degrés de la société, qu'ils forment presque une classe nouvelle. Cette classe, en effet, ne comprend plus seulement des tabellions*, des avocats*, des commerçants qui portent la tonsure, quoique mariés, et relèvent, à ce titre, de la justice épiscopale. En Normandie, un certain nombre de riches paysans sont à la fois clercs et vavasseurs*. A Louviers, à Tournai, on trouve des clercs jusque parmi les teinturiers* et les apprentis teinturiers*; cette qualité s'élend, à vrai dire, à toutes les professions manuelles^ La noblesse elle-même apporte son contingent, et les clercs comptent dans leurs rangs ^ Bureau de

1. Jean Bérart, clerc marié, tabellion à Séez en 1382. JJ 121, n* 19.

2. Colard dit Boine, autrement de Colligis, clerc marié, avocat à Laon. JJ 86, n* 446. En 1362 Jean Lcneveu et Jean Mauviel, clercs mariés à Nicorps et à Saucey. JJ 116, n* 155.

3. En 1377, Jean Goilon, « clerc vivant de son labour en Costentin, tenuz pour clerc et vavasscur. • JJ 111, n- 262. En 1382, Jaquet de la Porte • clerc marié », è Chartres. JJ 117, n* 175.

4. Macy du Bois, « clerc lainturier ■ à Louviers en 1359. JJ 87, n* 252.

5. En 1374, Guillaume do Grainmes, dit Grifon, « clerc aprcntiz à tainlurier de wardc -, à Tournai. JJ 122, n« 22.

6. En 1382, Guillaume Neret, d'Orléans, «clerc et pauvre marchand». JJ 120, n* 305 — Jean Morelot, de Langres^ « clerc marié en habit et en tonsure. • JJ 121, n- 161. Cf JJ 111. n* 122.

7. En 1400 Bureau do la Rivière obtient des lettres de rémission au

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la Rivière, premier chambellan de Charies Y. Ce mouvement ou, si l'on veut, cet abus ne parait pas avoir attiré jusqu'à ce jour Tattention des historiens, et pourtant c'est un des faits les plus notables du quatorzième siècle dans l'ordre social. Aux états généraux de 1357, Golard de CoUigis, Tun des chefs des novateurs, est un clerc marié. Il tend ainsi à se former une sorte de classe neutre, composée de nobles aussi bien que de gens du peuple de toutes les professions, et embrassant en quelque sorte l'élite de la société que nous appellerions aujourd'hui laïque. Or on ne peut entrer dans cette classe si Ton ne possède au moins les premiers éléments de rinstruction ; car, outre qu'il y a un droit à payer au roi, si l'on est son bourgeois ', ou au seigneur, si Ton relève de quelque justice féodale, on n'accorde généralement la tonsure qu'aux personnes qui ss^vent lire et écrire.

L'enseignement que Ton donnait dans ces petites écoles rurales du quatorzième siècle était, sans aucun doute, très-élémentaire, très-insufTisant, très-précaire, mais ce n'est pas une raison pour en contester l'existence. Quoi qu'il en soit, si Bertrand usa de cet enseignement, il en profita peu. Nous avons, il est vrai, sa signature autographe au bas de quatre ou cinq quittances, mais il semble en avoir tracé les caractères avec quelque peine, et le plus grand coup d'épée lui eût coûté moins d'efforts.

Au lieu d'aller à l'école, son amusement favori est de rassembler les enfants des environs de la Motte-Broons

sujet d'un meurtre qu'il a commis, « mesmcmcnt que le dit chevalier est derc et en possession d'abit et de tonsure. • JJ 155, n* 224. Cf. JJ 10.'), n* 585. 1. Le 22 juin 1382, Charles VI permit à Pierre Fremy, Gis légitime de Guillaume Fremy, bourgeois, sujet et justiciable du roi à Château-Thierry, de prendre tonsure, moyennant le payement de vingt-cinq francs d'or aux trésoriers du roi à Paris. JJ 119, n* 244.

BIHTRARD DO GUrsCU^r. 1 — 2

CHAPITRE PREMIER (I320-134I), aa nombre Je quarante ou cinquante, de les partager en deux bandes comme dans une guerre et de les faire se ballre les uns contre les autres. 11 suit avec une ardeur fiévreuse toutes les péripéties de ces lulles enfantines, et sitùt qu'il voit la victoire pencher d'un cûté, il vient à la rescousse el se jette de l'autre pour rétablir le combat, en lançant A pleins poumons son cri de guerre : « Guesclin ! » Son atlaqne est si impétueuse qu'on dirait un chien qui se précipite sur un loup et le mord ô belles dents. En intervenant ainsi tour à tour pour chacune des deux bandes, dès qu'elle commence à faiblir, it prolonge ces combats jusqu'à complet épuisement des cooK battants'. Puis Bertrand mène boire à la taverne ses jennes compagnons cl paye leur écot, s'il a de l'argent; s'il n'en a pas, il demande crédit au tavernier, lui proniettanl de solder la dépense & bref délai, dût-il mettre en gage une coupe d'argent ou aller vendre à Rennes une des juments de son père.

Qu'on ne s'étonne pas devoir le fils atné du seigneur de Broons aller ainsi à la taverne en compagnie de simples fds de paysans qu'il associe à ses jeux. Aujourd'hui que le progrès des lumières nous a donné l'égalité devant la loi et l'impôt, la plus précieuse conquête de la civilisation moderne, aujourd'hui qu'il n'y a plus de classes & proprement parler, mais seulement des positions sociales plus ou moins élevées, accessibles à tous,

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