Chroniques de J. Froissarty t. V, p. 86, en note
sas CHAPITRE VII.
l'idée, et auquel les assiégés, à l'instigation de Bertrand, voulurent bien se prêter. On aurait permis au capitaine anglais d'entrer dans la ville, lui dixième, comme s'il était victorieux, de monter sur la muraille, d'y planter sur une des portes sa bannière déployée, à la condition qu'il lèverait le siège immédiatement après cette cérémonie, la formule de son vœu se trouvant ainsi accomplie littéralement. Lancastre aurait accepté cette proposition, surtout pour se rendre compte par lui-même de la situation des assiégés au point de vue des vivres et des approvisionnements, se promettant bien du reste de ne pas tenir son engagement s'il résultait de son inspection que la famine obligerait bientôt les habitants à se rendre. Bertrand et Penlioét, pénétrant la pensée de leur adversaire, auraieotordonnéauxRennoisdese tenir prêta à recevoir le duc et de faire étalage à leurs fenêtres , à leurs portes, de tout ce qui leur restait en viande salée, pain, vin et poisson, alin que leur misère ne parût pas. A la faveur d'une trêve conclue pour trois jours, le duc de Lancastre aurait fait son entrée dans Rennes oii Penho&t et du Guesclin l'auraient reçu avec les plus grands honneurs; il se serait promené par la ville, et, & la vue de ces maisons regorgeant de vivres, de ces étaux chargés de toute sorte de viandes, il se serait dit en soimême : « Décidément, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de tenir le marché dont nous sommes convenus. » Puis, selon la convention, il serait monté sur les remparts au-dessus d'une des portes de la ville, et y aurait arboré aux créneaux la bannière d'Angleterre, après quoi, ayant bu le vin d'honneur que Bertrand lui présenta au nom des habitants, il. aurait regagné son camp. Mais à peine aurait-il été hors de l'enceinte que les assiégés auraient arraché la bannière, l'auraient jetée par terre et foulée aux pieds en poussant des hnées. Tout irrité qu'il fût de
cette insulte, Lancastre n'en aurait pas moins levé le siège la nuit suivante. Telle est la version qui, du poème de Cuvelier, a passé dans les divers remaniements en prose de ce poème et que la plupart des historiens bretons ont adoptée.
Bien différente est la version anglaise rapportée par Enyghton. D'après ce chroniqueur, il y avait entre l'enceinte de la ville investie et le camp des assiégeants une église qui avait été polluée par un meurtre. L'évèquede Rennes étant allé avec six chevaliers réconcilier cette église, le duc, qui avait accordé de fort bonne grâce un sauf-conduit au prélat et aux gens de son escorte , les invita à dîner. Pendant le repas, on dit que les assiégés seraient bientôt réduits à se rendre, puisque personne ne venait à leur secours. Le prince anglais voulait qu'on se remit entièrement à sa discrétion. Après d'assez longs débats, il fut convenu que les habitants de Rennes payeraient une contribution de guerre de cent mille écus, et qu'à cette condition l'on épargnerait leurs biens; ils s'obligèrent en outre à livrer la place au vainqueur toutes les fois qu'il en aurait besoin pour le service du roi d'Angleterre. Le duc de Lancastre institua le sire de Beaumanoir capitaine de Rennes ; et, pour mettre plus sûrement cette ville à l'abri du pillage , il se contenta d'en faire prendre- possession par procureurs; lui-même ne voulut pas y entrer.
Une circonstance, dont Knyghton a pris soin de nous informer, permet de déterminer avec une certaine précision la date probable de cet arrangement en même temps ' qu'elle explique comment les habitants de Rennes se laissèrent imposer ces conditions, malgré l'ordre donné par Edouard au duc de Lancastre de lever le siège. Ce mandement, on se le rappelle, est daté du 28 avril, et le lieutenant du roi d'Angleterre en Bretagne préten-
Sati CHAPITRE VU.
dit qu'il ne l'avail reçu que le vendredi 30 juin suivant'i On a quelque peine à croire que l'ordre dont il s'agit ai mis deux grands mois à franchir la distance entre Lon» dres et Rennes. Ne peut-on soupçonner le rusé capitaii d'avoir tenu caclié le mandement royal jusqu'à ce que son amour-propre fût sauf et qu'il eût amené, comme il en avait fait le serment, les assiégés à s'avouer vaincus et à lui payer une indemnité? Dans cette tiypothèse, la convention entre le duc de Lancastre et les habitants de Rennes aurait été conclue à la On du mois de juin. Cela s'accorde bien avec le témoignage des chroniques contemporaines, tant anglaises que bretonnes, d'après lei quelles le prince anglais leva son camp dans les premiei jours de juillet.
Quoi qu'il en soit, il étaittemps que Lancastre en finll avec ce siège de Rennes, commencé dès les premiers jours d'octobre de l'année précédente, qui durait par conséquent depuis neuf mois, II ne pouvait désormais le maintenir sans violer d'une manière flagrante la trêve du 23 mars. Les deux cardinaux, Talleyrand etCapocci, qui avaient été les principaux négociateurs decette trêve, passèrent le détroit pour en réclamer la pleine et loyale exécution; ils arrivèrent ft Londres le 2 juillet. Ils trouvèrent Edouard très-monté contre le pape qu'il accusait de partialité pour son adversaire le roi de France. Les Anglais, tout fiers de la victoire qu'ils avaient remportée à Poitiers, faisaient circuler partout ce mauvais quatrain rimé, dont la forme est triviale, mais dont le fond est plein de piquante hardiesse : ■■ Or est le pape devenu
;la
I. 1 Eoden [ompore [Knjgbton vient de rapporUr lacooTenlion eonclua entre le duc de Lancastre et les babilanla de Hennés), dio vencris proxima post TeatuDi Sanctî Jobaanis Baptista^, delatie sunl litterœ régie Angtiœ ad ducem ut amovcrel obsidionetn, post concordiam et reddilionem h» tam, aicut Dco plncuil. ■ Twyaden, HiBt. Angl. Scripl., t. 11, col. 2616.
Français et Jésus devenu Anglais. Or sera vu qui fera plus, le pape ou Jésus ^ »
Knyghton raconte que, le jour où Edouard reçut les' cardinaux au palais de Westminster, il avait voulu les frapper de respect en s'entourant du plus majestueux appareil et qu'il leur montra le visage d'un lion irrité. Mais cette colère s'apaisa vite, car le pape obtint, à la demande de ses légats, un subside de quatre deniers au marc sur le spirituel et le temporel du clergé d'Angleterre. Les cardinaux ne réussirent pas moins dans la partie de leur mission relative à la levée du siège de Rennes. Deux jours seulement après leur arrivée à Londres, le 4 juillet, Edouard renouvela Tordre précédemment donné au duc de Lancastre , disant que son honneur y était engagé, et menaçant son lieutenant, s'il différait plus longtemps de lui obéir, d'encourir son indignation; il enjoignait sous les peines les plus sévères' au chef de l'armée assiégeante de décamper, sans porter dommage aux assiégés , huit jours après que le roi de France ou plutôt le dauphin aurait, selon sa promesse, fait retirer les troupes envoyées au secours des habitants de Rennes. Pendant ces huit jours, les Anglais devaient laisser les Rennois se ravitailler et se pourvoir de vivres, sans y mettre aucun empêchement.
Lorsque l'on eut connaissance à Rennes de ces ordres transmis par le roi d'Angleterre à son lieutenant, il était sans doute trop tard pour que les asssiégés en pussent
1. Knyghton dans Tw^'sden, Hist. Angl. Script., t. II, col. 2615.
2. ■ Vous n'avez pas encore levé le dit siège, dont nous nous merveillons molt, et nous en desplaist grantement ... volons et vous mandons, sur l'amour, foi et loialté que vous nous devez, si chier comme vous aviez la bonne paiz et acort d'entre nous et nostre dit adversaire et si chier comme vous doublez encorir nostre indiguacion.... » Rymer, vol. III, p. 359.
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profiter. Toutefois ils durent regretter amèrement de s'être soumis aux exigences du duc de Lancastre et d'à- Toir perdu ainsi, en partie du moins, le bénéfice d'une «i longue et si honorable résistance. Alors peut-être, dans leur dépit, ils jetèrent par terre et foulèrent aux pieds, ainsi que le raconte Cuvelier, la bannière d'Angleterre qui, en vertu de la convention passée entre eux et le prince anglais, flottait sur les remparts de leur ville. Il n'est pas moins certain, quoique le poème sur du Gués- •clin et les recensions en prose de ce poème n'en disent pas un mot, que le chef de l'armée assiégeante fut assez habile pour imposer aux assiégés la contribution de guerre dont parle Knyghton. A l'appui de l'assertion du chroniqueur anglais, on peut citer un acte d'une autorité irréfragable qui prouve que, non-seulement les habitants de Rennes se soumirent à une indemnité pécuniaire, mais encore qu'ils la payèrent réellement*. Trois barons de Bretagne, les seigneurs de Beaumanoir, de Laval et de Montfort ayant avancé certaines sommes « pour cause de la délivrance de notre ville de Rennes'», Charles de Blois manda le 16 mars 1358, pendant «in séjour qu'il fit à Nantes, à Georges Giquel, son rece- Teur général en Bretagne gallot, de rembourser l'un de ces barons, le sire de Montfort, sur l'aide de demi-écu par feu levée en la seigneurie de Montfort pour sa rançon.
On n'apprendra peut-être pas sans surprise que le tsavant bénédictin dom Morice, qui le premier a publié cette pièce curieuse, n'en a néanmoins tenu aucun
1. Les Qrandeê Chroniques de France (éd. P. Paris, in-8, t. VI. p. 59) confirment aussi la version de Knyghton : « Mais Ten donna au dit duc <de Lancastre) soixante mille escus d'or pour ses frais. » Il n'y a de difleff«nce que dans le chiffre de la contribution de guerre qui, d'après le ^chroniqueur anglais, était de 100 000 écus, au lieu de 60 000.