CHAPITRE III
L'ancien Bicôtre.
Dès les premiers jours de sa réunion à l'Hôpital Général, Bicêtre reçut les mendiants qui s'y rendirent volontairement en même temps qu'on y enfermait les vagabonds pris en contravention aux ordonnances prohibant la mendicité. Il devint l'asile immense où se réfugièrent toutes les misères et tous les vices, toutes les infortunes et toutes les hontes. Un an s'était à peine écoulé qu'il contenait déjà six cents pauvres (1).
Malheureusement le remède apporté à la mendicité était détestable au point de vue social, au point de vue humain. On renfermait les mendiants, on ne s'occupait point de leur bien-être. « L'épilepsie, les humeurs froides, la paralysie donnaient entrée à la maison de Bicêtre, mais ces maladies étaient considérées alors comme incurables et leur guérison n'était tentée par aucun remède (2). » Les infirmes, les malades les plus répugnants, les scrofuleux et les imbéciles vivaient au milieu des vieillards bien portants et des « Bons pauvres ». Ces malheureux étaient entassés dans des salles basses et étroites. En été point d'air; en hiver point de feu. Ils couchaient jusqu'à huit dans le même lit, sans distinction de mal ni d'habitude. Bien souvent même, les uns attendaient sur le carreau que les premiers occupants leur cédassent leur place dans les couchettes. L'humidité, les
1 . Savoir : <.< Vieillards au-dessus de soixante-dix ans qui ne sont incommodés que delà vieillesse, grands garçons estropiez, petits garçons estropiez, incurables, aveugles, paralytiques, imbéciles, épileptiques, rompus, etc. »
(Registre des délibérations de l'Hôpital Général, année lt5o7. Archives de l'Assistaiicc publique. Citation Armand Husson. Etude sur les Hôpitaux, page 293.)
2. Voyez Appendice. — Essai sur la Topographie physique et médinalc di> Paris... par le citoyen Audin-Rouviôre. (Paris, imprimerie de Muémosyme, l'an II de la République française, 1 broch., pages 103-109.)
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exhalaisons fétides, les incommodités de toute sorte entretenaient au milieu d'eux le germe inévitable de» maladies et les propageaient. Les individus de tout sexe et de tout âge se coudoyaient. Les cuisines étaientinfectes, la nourriture était détestable, les vivres mal distribués. Seul, le plus habile ou le plus fort pouvait manger. C'étaient des disputes continuelles pour le partage ds aliments et des lits. « Rongés parla vermine, nourris de pain de son moisi, entassés dans ces lieux humides et souvent dans des caves au moindre prétexte éreintés de coups, les pauvres enviaient le bagne comme un paradis (1). »
Pendant près d'un siècle aucun changement ne fut apporté à cet état de choses. Une femme, Mme Necker, frappée de ce spectacle épouvantable, obtint de son mari quelque temps avant la Révolution y
que les lits à plusieurs fussent remplacés par des lits à deux séparés par une cloison de bois (2). Faille commencement d'un progrès !
Il est impossible de penser sans frémir qu'en 1792, la fustigation était encore en usage à Bicêtre. On fouettait les malades atteints de la syphilis, on fouettait les prisonniers indisciplinés ou rebelles. « Le pécheur devait expier, se soumettre au châtiment puéril qui avilit l'homme, lui ôte toute fierté d'homme (3). »
Les années qui suivirent la Révolution ne furent pas favorables à Bicêtre. La disette s'y fit sentir, la famine devint imminente. L'établissement put à peine nourrir ses pensionnaires et, ces malheureux, « après « avoir dévoré le matin leur faible ration de vivres, n'avaient plus « d'autres ressources pour alimenter leur triste existence, le reste du « jour, que de disputer aux animaux leur pâture la plus dégoûtante, « telle qu'épluchures de salades, queux d'oignons et poraux qu'ils « ramassaient au coin des bornes (4). » Ces aliments engendraient le scorbut et la plupart de ceux qui étaient atteints de cette maladie, mou
1. Michelet. — Histoire de la Révolution Française, tome III, page 410.
2. Ces lils à plusieurs étaient à tiroirs superposés. Le tiroir du bas contenant un matelas se tirait pour la nuit et, dans le jour se repoussait sous le lit. Généralement trois ou quatre personnes couchaient sur le matelas du dessus, trois ou quatre sur celui du dessous.
(Notes données à l'auteur pas un ancien surveillant de Bicêtre, entré dans l'élablissementen 1830 et qui tenait ce détail d'un témoin oculaire.)