‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 14 sur 137 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l.es Vénériens. — Les malades fouettés avant leur traitement. — Saint-Eustachc et la Miséricorde. — Traitement des Gâtés.

Par l'édit de 1656, les mendiants atteints de la syphilis étaient formellement exclus de Bicêtre, mais il n'y avait pas un an que l'hôpital était ouvert qu'il s'y trouvait déjà plusieurs filles ou hommes (jàtés, atteints de ce mal que produit la débauche des femmes, pour nous servir de l'expression pittoresque des registres du temps (1). Afin d'éloigner le plus possible de Bicètre, ces malheureux, le Bureau de l'Hôpital Général décida, en 1679, que :

« Tous ceux qui se trouveront attaqués du mal vénérien n'y seront reçus « qu'à la charge d'être sujets à la correction avant toutes choses et fouettez, ce « qui sera certifié par leur billet d'envoi. Bien entendu, à l'égard de ceux ou celles « qui auront gagné ce mal par leur désordre et débauche et non ceux qui l'auront « contracté dans le mariage ou autrement, comme une femme par le mari et « nourrice par l'enfant » (2).

Bientôt Bicètre, qui n'avait accepté ces malades (3) que par tolérance, fut obligé par le Parlement, en 1()90 (4), de les recevoir et do

i. M. le D' Michel Cullerier, chirurgien en chef de l'hôpital des Vénériens, a |uiblié, en l'an XI, des notes fort intéressantes sur les hôpitaux où l'on traitait la maladie vénérienne. Nous donnons un des passages les plus intéressants de cette étude.

■2. Registre des délibérations du bureau de l'Hôpital Général, année leiO. (Archives de r Administration géncnde de r Assistance publique.)

:!. Un chroniqueur, parlant de la correction infligée aux Vénériens, écrivait en 1830 cette phrase amusante : « Sous Louis seizième, Bicêtre fut destiné à recevoir les hommes et les lilles publiques atteints du mal syphilitique. Avant de les panser, dans les deux salles qui leur étaient spécialement consacrées, les chirurgiens les faisaient fustiger, coutume barbare quoique souvent assez juste envers plusieurs individus croupis dans les vices les plus honteux. (Dictionnaire de la Lecture et de lu Conversation. Article: Bicètre, par H. Audiffret. Année 1830.)

4. Croirait-on qu'en 1700, on exerçait à Bicêtre les vieilles ordonnances barbares qui prescrivaient de faire précéder tout traitement vénérien d'une flagellation? Le célèbre Cullerier l'a allirmé à l'un de mes amis. (Michelet. Histoire de la Il&volulion, tome I", page 154.)

les soigner. Les vénériens des deux sexes, disséminés dans les divers établissements de l'Hôpital Général, furent rassemblés dans cette renfermerie, que les Parisiens voyaient comme une des nécessités de la civilisation (1).

L'Hôtel-Dieu était le grand pourvoyeur des mendiants atteints de la syphilis. Cette maison ne les acceptait pas, défense expresse était faite à ses chirurgiens d'en panser aucun (2), ordre était donné à ses infirmiers de les mettre dehors ou de conduire les plus malades à Bicètre. Exception, toutefois, était faite pour les femmes enceintes, admises dans une enceinte spéciale et accouchées par un « apprenti-

i. Docteur A. Pignot. — L'Hôpital du Midi et ses origines (1 brochure. Paris 1883, page 83.)

2 « Ce dict jour (1.3 février 1600) a esté deffenJu au chirurgien du dict Hôtel- Dieu de tenir au dict Hôtel -Dieu aulcuns mallades de vérolle, ou autre maladie vénérienne, ne permettre que ses garçons en pensent aulcuns, ainsi les faire mettre

dehors » (Archives de l'Assistance publique). — D'après les documents pour servir à

VHistoire de l'Hôlel-Dieu de Paris, publiés sous les auspices de l'Administration, par M. Brièle, archiviste de l'Assistance publique, tome I""', page 3.;.

Pour éviter de recevoir les vénériens, l'Hôlel-Dieu payait à l'Hôpital Générai une rente de deux cents livres par an, pour la nourriture, le pansement et le logement des malades atteints de la teigne et de la grosse vérole.

Payait?... Pas toujours cependant, si l'on en croit certains documents hospitaliers où les administrateurs du Bureau des Pauvres se plaignent que depuis longtemps les Teigneux soient à leur charge.

— 1» — « Ce dict jour (28 février t6l4) a esté donné chargea maistrc Pierre Hubert de signer et passer l'apoinctement d'entre monsieur le procureur général du Roy, prenant le fait et cause pour les pauvres du Grand Bureau de cette ville de Paris, et les maistres et gouverneurs de l'HostcI-Dieu, pour raison de deux cents livres à eux accordez par le dict Hostel-Dieu, pour la nourriture, pensement et logement des malades de la teigne et vérolle dont le dict Hostel-Dieu demeurera déchargé. » {An-hives de /'Assf's/ance publique.) Documents pour servir à VHistoire de VHôtd-Dieu de Paris, publiés par M. Brièle, tome I'"', page 46.

n décembre 1670. — M. Perreau a dit quel'uzage de l'Hôtel-Dieii estant que quand on a amené à l'Hôtel-Dieu des enfants malades de fièvre et affligés de teigne, etc., neantmoins que le dict Hôtel-Dieu paie une rente de 200 livres au Grand Bureau pour le pensement des mallades de teigne et grosse vérolle, mais a été remarqué que les teigneux sont à présent à la charge de l'Hôpital Général. Sur quoi le dict sieur Perreau aiant demandé quel ordre on gardera à l'avenir pour ce regard, la Compagnie a arresté d'en conférer avec M. de Gomont et cependant d'en user comme par le

passé »

(Collection de documents pour servir à VHistoire des Hôpitaux de Paris, commencée sous les auspices de M. Michel Moring, directeur de l'Administration Générale de l'Assistance publique à Paris, continuée par MM. Gh. Quentin et E. Peyron, publiée par M. Brièle, archiviste de l'Administration, tome I", pages 190-191.)

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chirurgien ». Ceux qui, trop soulFrants, ne pouvaient se reiuli-e euxmêmes à Bicètre, étaient transportés sur un brancard par les infirmiers de l'Hôtel-Dieu.

Comme on transférait de la même manière à cet hôpital ceux qui tomljaient gravement malades dans les salles de Bicètre, la route en était toujours couverte. Les brancardiers, sous le prétexte de demander des secours, découvraient ces malheureux et, s'arrêtant à chaque pas, les exposaient aux regards des passants. Souvent les porteurs s'enivraient avec le produit de ces aumônes extorquées au nom du patient. Ils laissaient celui-ci à la porte des cabarets. Quelquefois même ils le perdaient en route.

En quittant Paris, le voyageur attristé no rencontrait que des malades allant mourir à l'Hôtel-Dieu. En arrivant par la route de E'ontainebleau dans la Capitale, il lui était donné ce spectacle pénible et hideux de malades syphilitiques, allant à Bicêtre subir les Grands Remèdes.

D'après CuUerier, le nombre des Gâtés était en 1685, de 70. En 1737, cinquante ans plus tard, il était de 134 dont 21 hommes et 113 femmes. En 1781, il était de 138 hommes et de 224 femmes. Bien qu'on ait cherché par tous les moyens possibles à leur rendre pénible le séjour de l'hospice, les admissions des Vénériens étaient considérables. En une seule année (1) les registres de l'établissement mentionnent l'entrée à Sainl-Eiislaclie, quartier des Gâtés, de 432 hommes; à la Miséricorde, quartier des femmes, de 431 pensionnaires.

Saint-Eustache (2) se composait de cinq salles : une au rez-dechaussée, deux au premier étage, deux au second.

Au rez-de-chaussée, la Salle des Bains. Elle contenait douze baignoires assez grandes pour recevoir quatre hommes chacune. Au l" étage, la Salle des Remèdes avec 26 petits lits seuls; au 2° étage, à droite, la Glacière, salle d'attente pour ceux qui devaient passer les Grands Remèdes. Là, dans des lits très grands, les malades couchaient six, huit, quelquefois dix ensemble, suivant les besoins du service. Au même étage, à gauche, était située l'Infirmerie avec 24 petits lits seuls.

1. Année niîl. Année choisie au hasard dans les Registi-es de Bicùtre.

2. Règlement de 1781. Les Vt'n&ricns, chap. vi (Archives de l'Hospice do Bicctrc}.

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La Miséricorde logeait sans distinction toutes les femmes attaquées de la maladie vénérienne, venues de force ou amenées volontairement de la Salpêtrière. Cet endroit se composait de neuf salles.

Au rez-de-chaussée, rintirmerie avec 28 petits lits seuls; à côté, la Salle des Bains en tous points semblable àcelle deshommes. Au-dessus des Bains, la Soupente avec sept grands lits pour les Galeuses et les convalescentes. De même qu'à Saint-Eustache, selon le nombre plus ou moins grand des admissions, elles couchaient six, huit et même dix ensemble. Trois petits lits étaient occupés parcelles qui faisaient fonctions de filles de service. Elles étaient généralement choisies parmi les convalescentes, elles couchaient seules. Au 1" étage, la Salles des Remèdes contenait 26 petits lits seuls, celle de la Magdeleine recevait les nourrices (9 lits); une autre. Sainte- Pélagie, était réservée aux femmes enceintes qui couchaient deux par deux (5 lits). Au même étage, dans les neufs lits du 'grand dortoir, les malades couchaient six ou huit ensemble, excepté deux filles de service choisies parmi elles auxquelles deux petites couchettes étaient réservées. Au second, la Salle des Remèdes avec 24 petits lits seuls ; au 4% la salle Saint-André, avec 14grandslits pour les femmes envoyées de force de la Salpètrière. Tous ces lits grands et petits se composaient d'une paillasse, d'un matelas, de deux draps, de deux couvertures et d'un traversin. Mais souvent les draps n'étaient point changés, les couvertures n'étaient que des haillons imprégnés du pus qui suintait des ulcères. « Les traversins n'étaient point couverts de toile et la tête des malades reposait sur un coutil souillé des émanations sales et puti ides de ceux qui les avaient précédés penJant des années. Le sol disparaissait sous une couche épaisse d'immondices. Dans ces salles obscures, les fenêtres restaient toujours closes. On les avait clouées parce qu'elles se fussent brisées en les ouvrant; beaucoup étaient murées, ce qui avait transformé des salles de malades en cachots de criminels (1) ». Entassés comme une cargaison de nègres dans un navire africain (2), les Gâtés de Saint-

1 . !)'• A. Pipnot. — L'Hôpital du Midi et ses origines. 1 broch. Paris, 188;i, page 83.

2. Mirabeau. — Observations d'un voyageur anglais sui' la Maison de Force appelée Bicêtre. {Œuvres, tome IV, page 210 à 219. Paris 1881. Édit. Brissot-Thivars.) Voyez Appendice.

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Eustaclie et de la Aliséricorde souffraient, bien plus que les Bons Pauvres, delà promiscuité qui régnait dans cet emploi.

Chose épouvantable à écrire, il s'esl trouvé dans ce local, plus de 180 pensionnaires à Saint-Eustache, plus de 300 à la Miséricorde. Si l'on remarque que le quartier des hommes avait 50 lits sur GO, expressément réservés à des malades seuls, et le quartier des femmes 125 lits dont 106 seuls, on arrive à ce chiffre effrayant : Tj^/se personnes pour Une couchette ! (1).

La plupart de ces malheureux couchaient par terre, sur le carreau immonde, n'ayant pour se préserver de l'humidité ou du fi'oid qu'une couverture sordide obtenue à grand'peine. « Faibles, décharnés, à demi rongés par le plus terrible des maux, ils préféraient encoie la dureté du plancher, à l'infection, à la malpropreté du lit (2). » Soignés par séries, chaque fois que les chirurgiens le pouvaient ou le voulaient, ces pauvres gens attendaient ainsi pendant des mois entiers, quelquefois même une année, le moment du traitement, le jour où ils devaient passer les Grands Remèdes,

Admis à Biceire, après la visite du chirurgien-major de l'Hôtel- Dieu, ou du chirurgien en chef de l'Hôpital Général, sur l'ordre de M. le Lieutenant général de police, on procédait toutes les huit semaines à l'appel de ceux qui devaient ètrecomiuis dans ce traitement, savoir : 52 hommes et 50 femmes. Cet appel e.ait fait sur les Registres d'inscription par les administraieurs commissaires de la Maison. L'ordre d'inscription était suivi, cependant ces messieurs préféraient les femmes enceintes, les nourrices, les gens mariés qui devaient produire un extrait de leur acte de mariage, les soldats de la garde de Paris et ceux qui n'étaient point en état, d'attendre leur tour plus longtemps, sans risque de périr (3).

La durée des soins était invariablement fixée à six semaines à la suite desquelles il était accordé quinze jours de convalescence. Guéris

1. Le nombre d'uujourd'hui premier (ilu mois) ocloljre (Je Tannée^ mil et sept cent et quatre-vingt et unième est de cent trente et huit hommes. — Le nomljie d'aujourd'hui premier (du mois) octoljre (de l'année) mil et sept cent et quatre vingt et unième est de deux cent et vingt-quatre femmes. (Uèglomcntde 1781. Arch. de Bicètre, chapitre iV-' art. 3").

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