PREFACE
Pendant les sept années de notre mandai de Conseiller municipal de Paris, années les plus fructueuses de notre existence au point de vue social, nous nous sommes plus spécialement attaché à l'étude des questions relatives à l'Assistance publique. Nous avons essayé dans la mesure de nos forces de suivre l'exemple de Tenon, de La Rochefoucauld-Liancourt, de Camus, et de tous les représentants du peuple qui, lors de la Révolution et depuis, se sont passionnément occupés et dans h sens le plus large et le plus humain, de l'organisation des secoui's publics.
AToccasion des rapports dont nous chargeait la coiilianccî de nos collègues, nous avons entrepris de tracer un tableau lidèle de la situation des établissements hospitaliers de Paris tels que nous les avait laissés l'Empire. De [)lus, nous y joignions un résumé hislorique, aussi succinct que possible, mais toutefois suffisant pour ne rien omettre do réellement important; puis des renseignements sur leur fonctionnement, leur budget, le mouvement de leur populatioii. Eiilln nous terminions par rénumération des réformes ou des amélioratious (pii nous paraissaient (!xiger une prompte exécution au point de vue de l'hygiène des établissements et de fintérêt des malades que les mandataires du peuple, aussi bien que les médecins, ont le devoir de placer au-dessus de toute autre considération.
Cette tâche, nous l'avons accomplie pour un grand nombre d'hôpitaux (1). Nous aurions voulu la réaliser en entier au Conseil municipal. Les événements en ont décidé autrement. Nous ne l'avons pourtant pas abandonnée. C/est afin de la compléter que nous avons accepté de faire pour la Grande encyclopédie des notices sur les hôpitaux et les hospices et que nous nous sommes décidé à publier un Manuel de V assistance publique à Paris.
Nous avions songé à une publication analogue pour les hôpitaux et hospices de province. Nous avons dû y renoncer par suite de la difficulté de se procurer les documents indispensables et d'avoir en assez grand nombre des collaborateurs vraiment compétents. Nous nous sommes alors décidé à nous adresser au ministère de l'Intérieuretàla direction de rAssistancepublique(2).Nous leur avons rappelé que dans certains pays, entre autres TAngleterre et les Etats- Unis, on offrait gracieusement au visiteur une notice, un plan, un compte rendu médical et administratif de rétablissement qu'il venait voir, tandis qu'en Francece n'est que par exception qu'il est possible de se procurer ces documents. A part quelques villes (3), partout ailleurs, de notice, de plan, de compte moral, de règlements imprimés, néant. Nos demandes à cet égard, dans les nombreuses visites que nous avons faites aux établissements hospitaliers de province, ont presque toujours paru étonner : on n'avait pas songé que ces documents fussent de nature à intéresser personne.
C'est dans le but de combler ces lacunes et d'avoir un exposé
1. Berck, Bichat, la Clinique, Lai'iinec, Lourcine, Necker, Saint-Antoine, Saint- Louis, etc.
2. Lettre à M. Léon Bourgeois, sous-socrétairo d'Etat au ministère de l'Intérieur, et Progrès médical, 18R9, t. X, p. 7.
3. Il y a près d'un demi-siècle, quelques pulilicalions ont été faites dans ce sens ; le plus souvent aujourd'hui, elles sont devenues introuvables. En tous cas, elles ne nous renseignent pas sur l'état actuel qui est le point capital. Nous savons aussi que dans
précis do la silualion des liôjiilaux de la France et des réformes à y inlrodiiirc, (jue nous avons insisté en haut lieu pour que les commissions administratives de [jrovinco fussent invitées à faire l'iiistûire de leurs établissements et à publier ensuite chaque année un compte moral et administratif.
Dans ces dernières années, plusieurs llièses ont élé consacrées à quel(|ues-uns des liôpilanx de Paris. Elles onl mêmeélé de la part de M. le l) Peyron, direeleur de l'Assistance publique, l'objet d'encouragemenls sérieux. Malheureusement. la |ilupai'f,^iinin [(iules,ne répondent qu'impailoitement à Faltente des lecteurs, inede 'ins ou administrateurs. Les auteurs ont fait piu'ter leurs elforis principalement sur les recherches liistoriqutîs, accordant même la [)lus large place aux faits anciens. Ils se sonttransformés en paliMigraphes et ne se sont j)as souvenus qu'ils étaient médecins : de là, [)arlois, Toubli de la deseripliou de rhô[)ital tel qu'il est à notre épo(iue, l'absence complèli' de criliipie au [loint de vue de l'cu'yanisalion et de l'hygiène; souvent aussi, l'omission de slalisliques, de renseignements sur le budget. Nulle indication non plus des améliorations quiontété r(''alisées depuis une quinzaine d'années. Aussicesthèses, que les arclii\is[es regardent comme imparfaites, ne sont-elles en général que d'une nukliocre utilité pour lesméde(;ins lVan(;ais et étrangers (pii \ imneiit \ isiler bs hôpilaux.
(iurl(|iirs villes (Au-eis, [{ùiiliaiix, l'.oiir:^, \r Ihivre, l.vdii, .Mi)ul|.clli,T. iloui'ii, clc.l. ou posHcdi.' lous les durLiiiiciits iililes ri i(ue, rli;ii|\ii' minée, un (-(juiiil.- nuirai l'sl pnlilii-.
Tel n'est pas le cas de M. Paul Bru pour son Histoire de Bicêtre. Il ne s'adresse pas seulement aux curieux, aux historiens proprement dits, mais à tout le monde et, en particulier, aux personnes, soucieuses des choses de TAssisfance publique,
La première partie de son ouvrage est consacrée à l'ancien Bicêtre, Après avoir dit rapidement l'histoire du château royal, M. Bru étudie Bicêtre, dépendance de l'Hôpital général. Il énumère les dilTérentes catégories de malheureux qui étaient enfermés dans cet immense établissement et fait un tableau émouvant de leur situation. Il nous montre successivement :
Les vieillards, rongés par la vermine, entassés dans des salles basses, exiguës, sans feu l'hiver, couchant jusqu'à huit dans le même lit, se disputant sans cesse pour le partage des lits et des aliments ;
Les vénériens, hommes et femmes fustigés à l'entrée et à la sortie, traités comme des parias : sauf la fustigation, leur hospitalisation est encore déplorable et veut une réforme radicale ;
hes, prisonniers, soumis aux traitements les plus barbares, ainsi que les enfants de la correction. M. Bru décrit la prison, les cabanons, la Force, les cachots et la chaîne ; il rappelle les expériences faites sur la guillotine il y a près d'un siècle, devant Louis, Guillutin, Philippe PineL Cullerier et Cabanis; les registres de Bicêtre en main, il nous apprend la vérité sur les massacres de septembre 1702 : cent soixante-dix morts au lieu de six mille, mettant ainsi à néant les exagérations sinistres des historiens, Michelet excepté, et il termine la partie consacrée à la prison de Bicêtre par de sobres notices sur les prisonniers célèbres.
Les aliénés — y compris les idiots, les épileptiques, les imbéciles, de tout âge et, parmi eux, des enfants infirmes ei teigneux — ^
les fers au cou, aux mains et aux pieds, gisant dans des salles basses et humides, privés d'air, de lumière et de feu, sans aucun traitement, et condamnés à terminer là leur épouvantable existence.
Après le passé, le présent. Le chapitre sur les transformations successives de Bicêtre sert de préambule à cette seconde partie. L'auteur expose tout ce qui a trait au personnel de tout grade, au budget, aux règlements, aux admissions, au régime, aux travaux des administrés, à leur bibliothèque, aux distractions qui leur sont olfertes. Il donne des renseignements minutieux sur les services généraux, sur l'eau à Bicêtre et le grand puits, sur l'école municipale d'infirmiers et d'infirmières, sur les divisions des vieillards, le quartier d'aliénés, la nouvelle section des enfants, sur la Sûreté, véritable prison, où l'on interne les aliénés dits crmiinels et les aliénés dangereux et (ju'il est, à notre avis, du devoir de l'administration et du Conseil municipal de faire disparaître. De même que pour les prisonniers, M. Bru consacre un chapitre spécial à quelques-uns des aliénés célèbres internés à Bicêtre. Enfin, il a rejeté dans un appendice toute une série de documents d'un haut intérêt, mais qui auraient allongé démesurément son récit. Tous seront lus avec un réel profit.
Les nombreuses planches et figures qui illustrent le texte, et dont quelques-unes sont dues au talent de Madame Paul Bru, complètent heureusement les descriptions de l'auteur et permettent de se rendre mieux compte des changements de Bicêtre depuis l'époque où il était l'un des plus riches châteaux de France jusqu'à nos jours.
C'est avec des livres médités et précis comme celui de M. Paul Bru qu'il est possible de comparer l'Assistance publique telle qu'elle
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était avant la Révolution avec ce qu'elle est aujourd'hui. De telles comparaisons donnent une idée des progrès considérables réalisés depuis un siècle. La prison a été supprimée : notre parallèle ne portera donc que sur les vieillards, les aliénés et les enfants.
La situation des vieillards ou des malheureux atteints de maladies ou d'infirmités incurables a considérablement changé en bien sous tous les rapports. Autrefois l'emprisonnement ne se limitait pas à la prison; il s'étendait à toute la maison et, pour les vieillards, jusqu'à la fin de l'Empire, il existai! une salle de police ou de punition,désignée par eux sous le nom de Californie (1). Gt'tte sorte de prison, la restriction considérable apportée aux sorties ont disparu. Tandis que sous l'Empire, les vieillards ne sortaient qu'une fois par semaine, ilssortent maintenant tous les jours.
La condition des aliénés s'est transformée encore pluscomplèlement. Cette transformation date de la Révolution et chaque génération de médecins aliénislesa tenu à cœur d'y apporter de nouveaux perfectionnements. Les aliénés ne croupissent pi us, couverts de fange, dans des loges toutes de pierre, privéesd'air et de jour,étroiles, froides, humides, véritables cloaques, repaires hideux, pour employer les expressions de Pariset, où l'on se ferait scrupule de placer les plus vils animaux ; ils ne sont plus à la merci de leurs infirmiers, d'infirmiers malfaiteurs que Ton tirait do la prison ; ils ne sont plus chargés de chaînes et garroliés comme des forçats et livrés sans défense à la méchanceté de leurs gardiens; ils ne servent plus de jouet à la raillerie insultante, à la curiosité malsaine des nombreux visiteurs, qui, à cette époque, dit-on, se reiidaient en foule à l'hos-
1. 1.0 nombi'o des vioilliuJs qui s'enivront olait aiUrcfois beaucoup plus consiJorablo quo uiainlûuant, Presque cliaquo Jour ilo sortie, lo directeur ôtait obligé d'envoyer des infirmiers cherclior des vieillards ivres qu'ils ramonaient sur un brancard, Los vieillards avaient donné à ce brancard le nom trc'S expressif do berline à cochons.