‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 57 sur 137 · Voir Ari'ENiiioF · texte numérisé non relu

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Les mallieureux que l'on y amenait n'en sortaient plus. Abandonnés du monde, méconnus parla société qui les oubliait, ils étaient jetés, les fers aux mains et aux pieds, au fond de loges basses et humides, « où l'on ne voudrait pas même aujourd'luii placer l'animal le moins « rare (1). »

Ces loges, au rez-de-chaussée, et en plusieurs endroits, suivant les accidents du terrain, en contre-bas du sol, n'avaient pas deux mètres carrés en œuvre.

Elles ne recevaient de jour et d'air que par la porte, car le seul guichet dont elles étaient percées pouvait à peine servir à passer les aliments. Les planches qui composaient les couchettes étaient scellées dans le mur; et l'infortuné qui n'avait pour tout meuble que ce grabat couvert de paille, se trouvant pressé contre la muraille de la tête, des pieds et du corps, ne pouvait goûter de sommeil sans être mouillé par l'eau qui ruisselait de cet amas de pierres et sans être pénétré par le froid de cette espèce de glacière. Les taches verdâtres qui tapissaient l'intérieur de ces loges étaient si fortement imprégnées dans les murs que, quel que fût le soin que l'on mit à les gxatter et à les charger de badigeon, elles reiiaraissaient aussitôt (12).

Les malades agités étaient ficelés avec de grosses cordes. On chargeait de fers leurs pieds et leurs mains, on les enchaînait même par le cou. A l'exception de quelques cellules dans lesquelles se trouvait un lit scellé dans le mur, dans les autres, les lits étaient remplacés par des auges également scellées, et qui n'avaient point 0"\70 de largeur. Le coucher de ces malheureux se composait de paille de seigle, d'une paire de draps, de deux vieilles couvertures et d'un traversin; encore quelques-uns n'avaient-ils ni draps ni couverture. La paille, rarement renouvelée, se pourrissait promptement, et dans cette loge devenue un

1. Rapport fait au Conseil des hospices civils de Paris dans la séance du 13 novembre 1822 par M. Desportes, membre de la Commission administrative chargée des hospices. {Rapport sur le service 'les aliénés, 1801 à 1822, page 46). (Archives de Bicètre.)

2. Les basses loges de la Salpètrière ne différaient en rien de celles dont je viens de parler : adossées les unes aux autres, elles ne recevaient également de jour et d'air que par la porle ; mais ce qui en rendait encore l'habitation plus funeste et souvent plus mortelle, c'est iju'en hiver, lors de la crue des eaux de la Seine, ces loges situées au niveau des égouts, devenaient non seulement bien plus insalubres, mais de plus, un heu de refuge pour une foule de gros rats, qui se jetaient la nuit sur les malheureuses qu'on y renfermait et les rongeaient partout où ils pouvaient les atteindre. A la visite du malin, on a trouve des folles, les pieds, les mains et la figure déchirés des morsures souvent dangereuses dont plusieurs sont mortes (l'ii'w).

HISTOIRE DE BICÉTRE l^Ç)

cloaque infect et langeux, les aliénés vivaient privés d'air, de lumière et de feu (1), livrés sans défense à la merci de leurs infirmiers, et quels infirmiers, des malfaiteurs sortis de la prison!... Ces gens de service (2) spéculaient avec une rapacité effrayante sur la curiosité malsaine des nombreux visiteurs qui, à cette époque, se rendaient à l'hospice.

Des gardiens vendaient de petits ouvrages de paille confectionnés par les fous, d'autres excitaient les malades pour les rendre furieux et leur faire commettre des actes extravagants, réprimés plus tard par des coups. On cite un gouverneur du septième emploi qui, pour rendre sa place plus lucrative, avait établi dans une loge une petite mécanique représentant le tremblement de terre de Lisbonne, qu'il montrait moyennant rétribution (3).

1. Les registres Je Ricétre mentionnent plusieurs aliénés morts de froid dans leur loge. Voyez a ce sujet Appendice. Relevé des registres de décès

2, Le vice, le crime, le malheur, les infirmités, les maladies les plus dégoûtantes et (es plus disparates, tout (à Bicêtre) était confondu comme les services. Les hommes v croupissaientcouvertsdefange, dans les loges, toutes de pierre, étroites froides^ et humides, privées d'air et de jour et meublées seulement d'un lit de paille oue l'on renouvelait rarement et ,|ui bientôt devenait infect, repaires hideux où l'on se ferait scrupule .1,. placer les plus vils animaux. Les aliénés que l'on jetait dans ces cloaques étaient a la merci de leurs infirmiers et ces infirmiers étaient des malfaiteurs que l'on

irait de la prison Les malheureux malades chargés de chaînes et garrottés comme des lorçats, ainsi livrés sans défense à la méchanceté de leurs gardiens servaient de jouets a la raillerie insultante ou à une brutalité d'autant plus aveugle qu'elle était gratuite. " juc.ic eian

L'injustice de ces cruels traitements les transportait d'indignation et le désespoir et la rage achevaient de troubler leur raison égarée, leur arrachaient jour et nuit des cris et des hurlements que rendrait encore plus effrayants le bruit de leurs fers Quelquesuns plus patients ou plus dissimulés se montraient iusensiblesà tant d'outrages, riaient et ne cachaient leurs dissentiments que pour mieux les satisfaire. Ils épiaient de l'œil les mouvements que faisaient leurs bourreaux et les surprenaient dans une attitude embarrassée, ils les frappaient à coups de chaînes sur la tête ou l'épigastre et les renversaient expirants à leurs pieds. Ainsi, férocité d'une part, meurtre de l'autre Une lois dans cette voie criminelle comment s'y arrêter jamais! Et qu'apprendre de ces réciprocités abominables pour l'amélioration des maladies mentales? »(D--Pariset — Eioç/e ds Pwe/, t. I", p. 22o).

3. Personnel du sixième emploi : 1 gouverneur, 1 sous-gouverneur (pour les enfants) ™^To°",î°'^""'®"'" (P°"'' ''^^ enfants), 1 ofiîcière, 6 garçons de service, 4 veilleurs de nuit, 2 filles au linge, i gareou au linge, 1 ravaudeuse, l barbier, 1 laveur 2 portiers. > F"'

Personnel du septième emploi : 1 gouverneur, 1 sous-gouverneur, 1 officière 6 ''arçons de service, 2 veilleurs 2 portiers. 2 cantonniers,' i pannetier, 1 pompier." - (Archives de Bicètre.) ■ i i

Les loges était rangées de chaque côté de petits passages ayant un nom

C'était, à la formation du quartier Saint-Prix :

La rue d'Enfer, avec 11 loges;

La rue des Furieux, avec 13 loges;

La rue de la Fontaine, avec 13 loges;

La rue de la Cuisine, avec 32 loges;

Et la cour du Préau, avec 42 loges.

La superficie de l'emploi était de 45 ares environ, et dans cet espace restreint habitaient plus de deux cents malheureux (1).

Le nombre des aliénés excédait presque toujours celui des loges, la plupart du temps ils couchaient par deux. Point de veilleuses dans ces bouges, aucun réverbère même dans le quartier. Été comme hiver, les veilleurs faisaient des rondes, la nuit, une lanterne à la main, se promenant devant les cellules, épiant à travers les guichets ce qui se pas sait à l'intérieur. Les insensés paisibles couchaient en dortoir, dans de grands lits, au nombre de quatre, cinq et six par lit, suivant l'encombrement plus ou moins grand de l'emploi.

Les couchettes à un seul homme étaient réservées à ceux qui payaient pension. Plus heureux que les fous des loges, ceux-ci étaient chauffés, et, dans la journée, avaient la faculté de se promener dans les cours intérieures de la section. Le huitième environ des aliénés était amené à Bicêtre par ordre du roi contresigné du ministre dans le département duquel ils résidaient. Une grande partie était envoyée par ordre du procureur général et venait de province; un quart environ par ordre du lieutenant général de police venait de Paris; quelquesuns, par arrêt du parlement; d'autres, par sentence de la prévôté de l'hôtel du roi; d'autres enfin par le bureau de l'Hôpital Général ou de l'Hôtel-Dieu (2).

1. Il y a dans cet emploi, aujourd'hui 1"^' jour (du mois) d'octobre (de l'année) mil e' sept cent et quatre vingt et unième, deux cent ({uarante trois personnes : savoir : quarante et six pensionnaires et cent et nouante et sept sans pension, y compris trente épileptiques qui ne sont point fous et qu'on est forcé de mettre dans cet endroit faute de place au bâtiment neuf. (Archives de Bicêtre. Règlement concernant Sainl-Prir oii sont les aliénés. 1781, chap. v, art. 2°.)

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