‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 81 sur 137 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LVau à Bicètre. — Le Grand l'uits

Situé sur une hauteur, sur un solde glaise et de pierre, Bicètre, lors de sa fondation, était entièrement privé d'eau. L'une des premières occupations des administrateurs de l'Hôpital général fut de rechercher le moyen d'en alimenter l'établissement. Pendant deux ans, on alla remplir des tonneaux à la Bièvre, à Arcucil, au port de l'hôpital.

Enfin, après de longues recherches, on trouva des sources plus rapprochées. Un arrêté du 8 avril 1659, autorisa les directeurs de l'Hôpital général à faire exécuter les fouilles nécessaires pour amener à Bicètre les eaux des sources de Rungis. Ces sources fournissent actuellement encore, douze à quinze mille litres d'eau par jour pour l'alimentation de la maison. Jusqu'en 1846, époque de la construction du fort de Bicètre, elles fournissaient vingt-cinq raille litres environ par vingt-quatre heures (1). Elles ne sont pas toute l'année également abondantes. C'est vers le mois de juin que leur débit est plus considérable et dans les mois de novembre et de décembre qu'il est moindre. Elles suivent une marche constante et graduée dans leur accroissement et dans leur diminution.

L'augmentation de la population devait exiger un plus fort approvisionnement. En 1733, l'architecte Germain Boffrand, administrateur des hospices civils, fit creuser dans rétablissement un puits gigantesque, à travers le roc. Ce « Grand Puits », aujourd'hui encore une des curiosités de Bicètre, fournit la moitié au moins de l'eau nécessaire à la consommation journalière. Il a cinquante-huit mètres de profondeur et cinq mètres de diamètre. Il est maçonné jusqu'à trente

i. — 24-. 479 litres 84 centilitres, d'après le rapport de l'Ingénieur de l'Administration, on date du 4 octobre 1841.

234 HISTOIRE DK lilCÈTUF,

mètres et creusé ensuite dans le roc. La nappe liquide est de deux mètres.

Douze chevaux étaient occupés au débuta extraire l'eau de ce puits. Ils étaient attelés quatre par quatre à une machine construite à cet effet. C'était une charpente tournante fixée horizontalement autour d'un gros arbre, au sommet duquel se ti'ouvait un tambour séparant deux cables se déroulant en sens inverse. A ces deux cables étaient attachés deux seaux garnis de fer montant et descendant alternativement. Ils contenaient chacun 270 litres et se remplissaient au moyen d'une soupape. Dès qu'un seau était arrivé au bord de la margelle, un énorme crochet de fer le saisissait, le forçait à basculer et à se déverser dans un réservoir de vingt et un mètres carrés, et d'une profondeur de deux mètres et demi.

C'était un employé spécial, un accrocheur des seaux du Grand Puits, qui était chargé de la manœuvre de cet énorme grappin de fer. Poste dangereux s'il en fut. Si le crochet ne saisissait pas l'anse du seau, la corde qui le retenait, revenait sur elle-même avec toute la force acquise. Il fallait alors que l'accrocheur esquivât cette masse, qui en le frappant à la tète pouvait le tuer, ou bien, d'un coup d'œil, la guettât et la saisît au vol (1).

Aux chevaux, furent substitués en 1781, par le lieutenant général de police Lenoir, soixante-douze prisonniers vigoureux, attelés par trois, aux huit branches d'un cabestan gigantesque et se relayant, d'heure en heure, depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures du soir.

Pris, à tour de rôle, suivant leur rang d'ancienneté, dans le nombre de ceux qui travaillaient à l'atelier du Poli des Glaces, les prisonniers couchaient dans un grenier situé au dessus du réservoir, dans un immense lit de grosse charpente, fait en auge, et contenant paillasse, draps et couvertures. Ils ne pouvaient sortir de l'endroit. On avait même, à leur usage, pris sur les jardins de l'hospice, un empla-

1. Nous tenons ces renseignements de M. Saintgeot, conducteur des usines à Bicètre, qui succéda à son père dans ce terrible poste d'« accrocheur de seaux ».

Un jour de fausse manœuvre, M. Saintgeot eut à peine le temps de se garer et fut grièvement blessé à la tète par le crochet dont heureusement la pointe seule ne lit que l'effleurer. P. B.

Il ISTdlIiE DK lilC, KTIIK 235

cernent assez vaste pour leur réserver une cour au bout de laquelle s'élevait une chapelle, où régulièrement on leur disait la messe, dimanches et fêtes (1).

« Ce travail, dit un chroniqueur, avec une franchise étonnante et naïve, les arrachait à une dangereuse oisiveté, entretenait leur force et leur santé et leur procurait un supplément de nourriture. » Quelle nourriture?... Deux quarts de pain bis chacun, delà soupe taillée sur leur pain, un quart de viande réduite à moitié étant cuite, les dimanches, mardis et jeudis; le tiers d'un litron de pois ou de fèves, les lundis et vendredis; une once de beurre, les mercredis et une once de fromage, les samedis (2).

On payait à ces pauvres gens chaque seau deux sols et six deniers. Ils en tiraient deux cent quarante par jour. L'administration déboursait donc trois livres. Cette somme était répartie entre les 72 ouvriers. Le salaire de chacun s'élevait à peu près à huU sols et ijualre deniers parjour.

Un tronc placé à l'entrée du bâtiment du Grand Puits recevait les offrandes des personnes charitables qui visitaient cette partie de la maison. Le produit des aumônes était distribué chaque semaine aux travailleurs. Encore, suivant les instructions de M. Lenoir, un quart de cette somme leur était-il retenu pour former un pécule qui leur était remis à leur sortie.

Quand la prison fut supprimée en 1836, l'administration substitua aux prisonniers les indigents, les aliénés et les épileptiques. Trois équipes de trente-deux hommes se succédaient par relais. Ces relais de seize seaux étaient payés huit centimes par homme. Il y avait une moyenne de quinze relais soit cinq pour chaque homme.

C'était un spectacle navrant que celui de ces malades et de ces vieillards, qui, pour un minime salaire (quarante centimes parjour), tournaient péniblement la roue de ce manège. Quelquefois, un épilep-

1. R':'glement de 1781.— Chapitre Il«, article neuvième. Grand Puits (Archives de Bicôtre).

Page 1