‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 92 sur 137 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La Sûreté

Suivons le chemin qui passe derrière la loge du portier de la cinquième division, laissons à notre droite le musée aualomo-patlwloyic/ue, franchissons une porte encore, et nous nous trouvons devant une immense rotonde, entourée d'un mur élevé. C'est la Sûreté de Bicètre.

Lieu triste et lamentable, enceinte où jamais n'entrent de rayons de soleil. C'est l'endroit où sont placés les aliénés pour crime de droit commun, ceux qui sont atteints de manie homicide, de pyroraanie, etc. Autrefois reléguée dans un angle des constructions de la deuxième division, la Sûreté était bâtie sur un escarpement du sol. On y montai! comme à un château fort. Les cellules recevaient l'air et la lumière de deux côtés, par des fenêtres donnant sur la cour et par des portes percées à claire-voie le long d'un corridor qui menait au préau où les malades se promenaient. Au milieu de ce préau se trouvait un monticule déterre, du haut duquel ils pouvaient contempler Paris. Aujourd'hui, sous un prétexte d'amélioration, afin d'éviter toute tentative d'évasion et pour que la surveillance soit plus constante et plus facile, on a relégué les fous furieux dans une quasi-prison et le nom de la Sûreté a. remplacé celui de Fosse aux Lions.

Vingt-quatre cellules séparées de la salle centrale où se trouvent les gardiens, par des grilles aux énormes barreaux de fer, s'ouvrent en cercle sur un préau recevant, d'en haut seulement, par un vasistas, le jour nécessaire. Les cellules ont une fenêtre grillée donnant sur un chemin de ronde, où lorsque le temps est beau, l'on conduit les moins agités. Hélas, ils ne peuvent apercevoir qu'un mince coin de ciel, ils n'ont même pas la jouissance d'un jardin, car dans cet espace resserré

entre deux murs, les gazons se dessèchent et les fleurs se fanent rapidement.

Dix hommes veillent sur ces aliénés. La nuit chaque malade est enfermé séparément dans sa cellule, dont la porte à claire-voie permet aux veilleurs de voir ce qui se passe à l'intérieur et d'empêcher, ce qui est moins rare qu'on ne le pense, les tentatives d'évasion et de suicide.

Dans tous les établissements (1), ces malheureux auxquels on ne peut confier des outils, et qu'on ne saurait laisser en liberté, restent oisifs A Bicêtre, la sollicitude de l'administration a su trouver un travail salutaire pour ces aliénés : on leur donne à tresser des couronnes pour les distributions de prix. Malheureusement, il y a dans ce genre de travail, une morte saison.

En 1872, l'administration tenta de remplacer ce travail par la confection des filets dont la fabrication n'exige qu'un bâtonnet et du fil. Mais, le 10 septembre, un aliéné réussit, au moyen du bâtonnet et d'une corde faite avec le fil rais à sa disposition, à faire, sur les barreaux de sa cellule, une pression telle, qu'il put s'évader; c'était un individu inculpé de vol. On augmenta les précautions sans rien changer au travail ; mais elles n'empêchèrent pas qu'un autre aliéné, prévenu d'assassinat sur son chef d'atelier, s'évadât à son tour par le même moyen, le 7 octobre suivant. Ce fut alors seulement que le directeur dut interrompre la fabrication des filets.

Depuis cette époque, l'industrie des couronnes est la seule qui soit exercée à la Sûreté.

Jeunes lycéens, fraîches jeunes filles qui allez recevoir dans ces jours de fête les prix décernés à l'excellence, à l'intelligence, au travail, vous n'avez jamais songé certainement que ceux qui avaient tressé vos couronnes étaient des malheureux privés de raison, et qui vivaient, isolés du monde, dans ces grandes cages de fer de la Sûreté de Bicêtre.

Les malades font trois repas par jour. A 6 heures du matin, la soupe ; à 11 lieures, la soupe, le bœuf accommodé très souvent ; à

i. Rapport de M. le Directeur ijcnéral de l'Assistance pid>lique, io décembre 1872, pages 9 et suivantes.

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5 heures du soir, deux plats de légumes. Il leur est alloué à chaque repas 1 1 centilitres de vin.

Il y a,àla Sûreté, trente-quatre places, dix-sept seulement sontoccupées aujourd'hui. Les médecins aliénistes de Bicètre n'aiment guère, et ils ont raison, placer les aliénésàla Sûreté. Il faut vraimeutdes cas tout à fait exceptionnels pour qu'ils conservent leurs pensionnaires en ce lieu.

Certes, il y a une différence énorme entre la Sûreté actuelle et ces loges infectes et sales, où jadis étaient enchaînés les furieux. Les gardiens qui les surveillent ne sont plus armés de gourdins ni de nerfs de l)œuf, et le chien de garde qui veille à la porte d'entrée ne ressemble nullement à ces terribles bouledogues dont ils se faisaient précéder pour entrer dans les cellules.

Cependant nous regrettons avec l'auteur des Organes de Paris (1) que la société actuelle n'ait rien de mieux trouvé encore que la Sûreté de Bicètre, pour enfermer ces malheureux qui ne peuvent rester en prison puisqu'ils sont fous, qu'on ne peut garder dans un asile puisqu'ils sont criminels.

1. Max. Ducamp. — Paris, ses fonctions, ses organes, sa vie, tome IV. — Baurnevillo. Rapport sur ilivrrs travaux complémentaires de restauration à exécuter au quartier de la Sûreti' à l'Hospice de Uicêtre. Co rapport renferme une description très minutieuse du ([uartier de la Sûreté avec une notice liistorique. Conseil municipal IH"8 ; 27 avril.

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