CHAPITRE VIL
mois Jusqu'à la révocation de l'ëdit de IVantes.
Socs les rois de la maison de Bourbon , Blois , ce théâtre de tant d'événements mémorables , n'offrit plus que par rares intervalles des faits dignes d'être consignés par l'histoire. Henri IV ne négligea point cependant le château où venait de s'accomplir un coup d'état qui lui avait donné la couronne. Est-il certain qu'au mois d'avril 4589, ce monarque ait daté de cette résidence royale son premier édit contre les duels? Nous ne pouvons, dans tous les cas , admettre la réalité de ce fait qu'en le foisant rapporter aux sujets du roi de Navarre, Henri lU n'étant mort qu'au mois d'août suivant.
Quoi qu'il en soit , le berceau de Louis XII , déjà changé en tombeau , puis en prison sous Henri UI , devait conserver longtemps cette lugubre destination , que nous verrons bientôt con-
tinuer par la captivité d'une reine qui avait partagé le trône d'Henri-le-Qrand.
Tandis que Marie de Médicis, en luttant de pouvoir avec le duc de Luynes, favori du roi , son fils , armait contre elle l'intrigue de ce courtisan , l'ordre des Minimes s^établissait à Blois. Il avait été question, du vivant même de Saint François de Paule, d'amener ces religieux dans cette ville; divers événements s'étaient opposés à cette fondation. Enfin , en 1 614 , Achille d'Herbelin , écuyer , seigneur de Ghampigny , donna aux Minimes un terrain, qu'ils abandonnèrent, après quelques années, pour occuper le couvent où la révolution les trouva. Cette communauté , fidèle aux principes de son humble fondateur , jouissait d'environ quatre mille livres de rente au plus.
Jusqu'en Tannée 1617, Marie de Médicis, soutenue par le maréchal d'Ancre , dont elle avait fait une puissance , conserva la direction des affaires , dans lesquelles Richeheu , encore simple évêque de Luçon, développait déjà, mais secrètement, son immense sagacité. Enfin , Luynes et les autres favoris de Louis XIII parvinrent ,à lui persuader que Concini « voulait . » éloigner de sa personne ce qui lui restait de fidèles serviteurs, » et le réduire sous une dure tutelle. » Le roi se prit à haïr le maréchal , et bientôt il devint facile d'obtenir de ce prince l'ordre de donner au massacre des Guise un funeste pendant, sous le successeur immédiat du meilleur des souverains. Le pouvoir de la reine-mère , privé de son principal appui , ne pouvait se maintenir ; Richelieu ne se sentait pas assez fort pour se foire ouvertement le champion de Marie : il eut craint, l'habile politique, d'étouffer le germe de sa puissance future , en Fexpogant trop tôt au choc des partis. Louis XIII déclara donc à sa mère qu'dk devait quitter la cour ; lui laissant le choix du lieu de sa retraite , sans lui dissimuler toutefois que cette retraite serait un exil. Elle choisit le château de Blois, s'y rendit le 4 mai 1617 , et ne tarda guère à reconnaître que ce palais était pour elle une prison.
ET DE SOH TBRMTOîltE. 207
Richelieu avait suivi la reine-mère à* Hois : sans adopter tout ce qu'on a débité sur les relations intimes de cette princesse et de ce prélat , il est permis de penser au moins qu'en se rendant l'intermédiaire des négociations entre la mère et le fils , M. de Luçon se flattait d'agrandir son influence en devenant utile. Mais un ordre de la cour obligea cet habile conseiller à quitter Mois ; il se retira d'abord dans son bénéfice de Coursai , en Anjou , puis dans son évéché , où la cour ne lui permit pas de rester. Enfin , il fut relégué à Avignon ; de là , quofque surveillé de près , il ne laissa pas de diriger la conduite politique de la reine-mère.
Mais l'isolement de Marie à Blois la désespérait : elle avait acc[uis la triste conviction que le château était sa prison ; car elle n'en pouvait sortir, même pour une courte promenade, sans être accompagnée d'une prétendue garde d'honneur , qui n'était qu'une maréchaussée ayant mission de surveiller et limiter au besoin ses pas. Eloignée de ses conseillers habituels, de ses amis, elle trouvait encore plus dur, peut-être, de se voir privée de ces courtisans dont les flatteries , toutes fallacieuses qu'elles peuvent être , sont un aliment nécessaire à la vie des grands.
Dans les premiers temps de sa captivité et pour tromper ses ennuis , Marie de Médicis fit dans le Blésois quelques embellissements. Nous avons vu qu'au xn.* siède la seigneurie de Vienne (Tantique Insula Everma) appartenait aux comtes de Selles; ils conservèrent ce fief jusqu'au commencement du xvii.* siècle; et ce ne ftit qu'en 4608 qu'il fut réuni au comté de Blois, par un échange conclu entre Henri IV et Philippe de Béthune , à qui le roi abandonna en partie les seigneuries de Gy , de Seing et celle de Billy en Sologne. L'église paroissiale de Saint-Saturnin de Vienne , dont Forigine remontait au ne.* siècle , selon la légende de saint Ëusice , avait été reconstruite dès le xni.® siècle , agrandie par Anne de Bretagne et Catherine de Médicis ; et malgré ces divers travaux , elle avait le plus grand besoin de réparations en 4617. Marie de Médicis les fit exécuter ; il est facile de
reconnaître les travaux appartenant à cette époque : nous en reparlerons.
La mère de Louis XIII ayant fait constater par ses médecins l'efficacité des eaux minérales. de Saint- Denis, près Blois, fit construire trois canaux pour conduire ces eaux dans un beau bassin. 11 existait dès-lors en ce lieu , dont la situation est admirable , un château du moyen-âge , que la reine habita quelque temps. Le paysage enchanteur qu'elle découvrait de ce point élevé , trompait le souvenir qu'elle conservait des sites de sa belle et poétique patrie ; mais souvent la vue des rives splendides de la Loire lui rappelait amèrement qu'elle ne pouvait les parcourir en pleine liberté.
Malgré les distractions que la reine s'était procurées , Tespionnage dont on l'entourait , le bannissement de ceux qui cherchaient à la servir , et le resserrement de sa captivité étaient devenus intolérables. Ce fut à cette extrémité cpie la veuve du grand roi approuva un plan d'évasion qui lui fut présenté ^ et dont nous devons en peu de mots rapporter les précédents. Louis XIÏI promettait depuis long-temps de venir voir sa mère ou de l'appeler près de lui; mais l'été de 4648 avait pris fin, l'automne était presque écoulé , et l'hiver approchait sans que ni l'une ni l'autre de ces promesses se fût accomplie. Les plaintes de la reine , aigries par cette déception , étaient devenues plus fréquentes lorsque le plan d'évasion dont nous avons parlé plus haut fut mis sous ses yeux.
11 avait été conçu, médité, étudié par un abbé Florentin nommé Ruccelai ; bien qu'elle eût reconnu dans ce projet le zèle d'un compatriote , elle n'y attacha pas d'abord une grande confiance. « Ruccelai, homme du monde , ami des plaisirs et voluptueux avec délices , se jetait 15 dans une entreprise bien éloignée de ses habitudes ordinaires. On l'avait vu naguère à Paris donnant des repas somptueux , des fêtes où Ton entendait la meilleure musique du temps , où l'or et les pierreries des plus riches parures étincdaient dans le mouvement rapide des sarabandes ;
enfin , dit Siry , la maison de Ruccelai était comme un magasin de gants , d'éventails , de fleurs , de parfums et des galanteries les plus agréables que produisissent l'Espagne et l'Italie. Or, quelle carrière de labeur allait s'ouvrir le serviteur de Marie après cette existence joyeuse et fleurie 1
»Mais quoique d'une complexion grêle, cet Italien était doué d'une ame forte et d'une résolution inaltérable. Sa constance triompha de tous les obstacles. Ruccelai se rendit près de Blois; il étudia si bien les lieux et les moments qu'il se fit remarquer de la reine , et parvint à établir une correspondance connue d'elle seule. Certain d'avoir son assentiment , il lui fait parvenir Texposé des moyens qu'il se propose de mettre en œuvre, qu'elle approuve également. w^On était au mois de décembre ; le courageux abbé aflronte neiges et frimas, et tantôt à pied, tantôt à cheval , souvent seul et presque toujours la nuit , il se rend de Blois à Sedan, afin d'invoquer le concours du duc de Bouillon , pour Texécution de son projet.
Bouillon avait été peu satisfait de la reine-mère pendant qu'elle gouvernait; il se montra pourtant flatté de la proposition de Ruccelai ; mais, soit crainte, soit amour du repos , il refusa, et indiqua le duc d'Epernon comme le seul homme qui pût utilement se mettre à la tête du parti de la reine Ce grand seigneur si fier , si impérieux et toujours flatté qu'on le supposât tout-puissant, consentit à ce qu'on lui demandait. Peut-être conservait-il encore au fond du cœur une étincelle du sentiment qui, après la mort d'Henri IV, l'avait porté à se déclarer le champion de sa veuve envers et contre tous.
Quoi qu'il en soit , tout parut suffisamment préparé au mois de février, pour que l'évasion de la reine s'accomplît avec des chances assurées de réussite. Ruccelai demeura près du duc d'Epernon , afin qu'il ne bronchât point dans l'entreprise ; tandis qu'un valet de chambre nommé CadiUac se rendait à Blois , muni d'une lettre pour la reine. Dans le même temps , Du Plessis-Busonnière , frère de Richelieu , attendait aux Montils les
ordres de Marie. Cette priite^se , aidant de les lui donner, le fit prier de s'avancer jusqu'au faubourg de Vienne, où il recevrait, lui faisait-elle dire , de nouvelles instructions à l'auberge du Petit-Maure, En effet , ce fut dans cette hôtellerie, dont on ignore aujourd'hui la position , que Ton vint chercha Du Plessis pour le conduire secrètement auprès de la reine. Ce gentilhomme insista vivement pour que le départ ne souffrit aucun retard ; mais il fallait que quelqu'un de l'intérieur en ftt les préparatifs. Marie avait près d'elle , en qualité d^écuyer , le comte de Bresne; ce seigneur, désigné par la cour, devait inspirer peu de confiance à la princesse ; elle se dédda pourtant à hii confier son projet d'évasion, et par bonheur, elle le trouva prêt à suivre ses volontés. Tout étant disposé^ Cadillac fut chargé d'aller prévenir le duc d'Epemon et l'archevêque de Toulouse, son fils, des dispositions arrêtées à Mois. Ce messager , renvoyé immédiatement près de Marie, lui apprit que le prélat attendait sa majesté à Montrichard , avec cinq cents maîtres , et que son père^ à la tête d'un corps imposant, viendrait au-4évant de la reine.
Malgré ces prudentes dispositions , Marie de Médicis hésitait encore à tenter l'aventure au moment d'un petit conseil intime, composé de Bresne, Du Plessts^ La Mazure et du Lyon, ces deux derniers exempts des gardes , et d'une femme de chambre it^Jienne nommée Catherine. Tout-à-coup on frappa à la croisée du cabinet où Ton délibérait : c'était Cadillac qui, s'étant servi des échelles déjà dressées, apportait les dernières nouvelles du duc d'Epernon et du cardinal de Lavalette : il n'y eut plus moyen de temporiser.
Le ciel était pur; un beau clair de lune éclairait doucement la nature. « Sans perdre plus de temps , dît l'auteur de la vie » du duc d'Epernon , Marie elle-même leva sa robe, et Tayant » troussée pour sortir plus aisément , elle donna la main au » comte de Bresne qui était passé le premier , et passa la se- ')) conde; Du Plessis vint ensuite, puis les autres. La reine eut
ET DE BON TERRITOIRE. âl 1
» tant de peine à cette première descente , qu'elle ne put se ré- » soudre à se servir de Téchelle de corde pour descendre de la » plate-forme ; elle aima mieux s'asseoir sur un manteau , lequel ^ » tiré doucement en bas^ conduisit à l'aise sa majesté. La reine » fut incontinent prise sous le bras par le comte de firesne et » Du Plessis, qui, la conduisant le long du faubourg ( celui du » Foix) , firent rencontre de ses propres ofiksiers. Ceux-ci voyant » une femme sans flambeaux, entre deux hommes, la prirent » pour une femme de débauche. Elle Vouït et dit en riant à » Du Plessis , ils me prennent pour une bonne dame (la qualifica- 9 tion était indulgente). »
On était parvenu sans encombre de Vautre côté du pont , dans une ruelle écartée du faubourg de Vienne , où l'on avait caché le carosse de la reine. Les postillons étaient en selle ; la veuve d'Henri IV venait de monter en voiture; on refermait la portière lorsque sa majesté s'aperçut qu'il lui manquait une cassette contenant pour cent mille écus de pierreries.... Il fallut , malgré le danger de la situation, attendre le retour de Cadillac, que l'on envoya à la recherche de cette cassette. Un rayon de lune, se projetant sur ses ornements d'or, la fit découvrir sur la terrasse du château, où elle avait été oubliée. Cadillac ayant rejoint le cortège , on sortit silencieusement de Vienne ; puis on alluma des flambeuux , et la royale fugitive se dirigea sur Montrichard, par la route de Bordeaux, qui traversait alors cette ville. L'escorte se composait d'abord d'un petit nombre de cavaliers ; à quelque distance de Blois , elle fut renforcée par quinze gentilshommes. L'aurore tardive du 22 février venait de luire, quand on découvrit la petite ville fortifiée de Montrichard. Le cardinal de Lavalette , qui avait couché au château , en descendit , avec une noblesse assez nombreuse , pour recevoir la reine. Après s'être rafiraîchie dans le vieux édifice bâti par Foulques- Nerra, Marie de Médicis, entourée maintenant d'une escorte rassurante , continua sa route vers Loches. A une lieue de cette ville, elle rencontra le duc d'Epernon venant è sa rencontre, à
la tète de ses gardes et de cent cinquante gentilshommes : « Il » entra dans le caresse de cette princesse, dit Anquetil, qui » manqua d'abord de termes pour marquer sa reconnais- 9 sance. »
La reine passa seulement quelques heures au château de Loches, avec le duc d'Epernon, puis elle se rendit à Angouléme, sous la conduite de ce seigneur.
Après l'évasion de la reine Marie, le château de Blois demeura désert pendant quelques années ; Louis XIII n'y parut qu'un moment en 1626. Jusqu'alors ce grand édifice noircissait, le soir, le sommet du coteau, sans qu'aucune lumière constellât ses façades. Cependant , sous ce règne , une fondation remarquable eut lieu à Blois : Henri III avait établi dans cette ville , en 1581 , un collège , et l'instruction était confiée à des régents séculiers. Mais vers les premières années du xvii.* siècle , le corps municipal demanda au roi des religieux de la société de Jésus ; sa majesté en accorda; et ces Pères s'établirent à Blois en 1623. On leur donna, entre la Porte- Côté et les jardins du château, au quartier appelé la Bretonnerie , un terrain sur lequel ils firent construire un bâtiment assez vaste, dans lequel fut transféré le collège qu'ils dirigèrent. Postérieurement , le comte de Cheverny céd^ aux Jésuites un jardin , pour bâtir leur église , dont nous parlerons ailleurs , et qui fut élevée en partie aux frais de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII. Les disciples d'Ignace de Loyola demeurèrent chargés de l'instruction publique à Blois jusqu'au moment de leur expulsion ; après cet événement , elle fut de nouveau confiée à des prêtres séculiers. Il est probable que les Pères enseignaient encore lorsqu'un de nos poètes les plus agréables , Gresset , leur élève , professa à Blois Tune des classes de latinité.
Nous n'avons point signalé l'établissement à Blois des Véroniques ou dames chanoinesses de Saint-Angustin , dont le couvent était situé au Bourg-Neuf, parce que l'époque de cette fondation est inconnue. Cependant, ces religieuses prétendaient
que leur maison remontait aux comtes de Ghâtillon , et que Jean, premier du nom , leur avait accordé un droit de chauflFage dont elles jouissaient encore en 1785. Quant aux Ursulines et aux Visitandines , établies aussi au Bourg-Neuf, elles ne furent installées qu'en 1625 , les premières, par les sieurs Coustin et Leroux ; les secondes , par le Père Lecomte, jésuite.
On sait qu'en 1636 , une conspiration s'était formée contre le cardinal de Richelieu : conspiration que ce ministre eut Fart de représenter à Louis XIII comme dirigée contre sa personne royale. Gaston , frère du roi , et les deux Vendôme , fils naturels d'Henri IV, étaient engagés dans cette conspiration , avec le capitaine d'Ornano et le jeune comte de Ghalais, qui en fut la première mais non pas la seule victime. Le roi, informé ou plutôt abusé sur ce complot, voulut s'assurer du duc de Vendôme et du grand-prieur de France , son frère ; il annonça , en conséquence, le dessein de passer l'été à Blois, et s'y rendit en effet. Le grand-prieur accompagna la cour sans défiance , afin de suivre la demande de l'amirauté qu'il sollicitait. Ce bâtard du Béarnais ne manquait ni de finesse , ni d'habileté ; cependant il se laissa si bien abuser par les cajoleries de Louis XIII , qu'il conseilla à son frère , alors gouverneur de la Bretagne , de venir trouver le roi , qui désirait le voir. Le duc , peu rassuré sur les intentions du monarque , hésitait à faire ce voyage. Louis , prévenu des craintes manifestées par ce prince, dit au grandprieur, en riant : a Je vous donne ma parole qu'il peut venir , » et qu'il n'aura non plus de mal que vous. » Sur cette promesse royale , dont une ame honnête ne pouvait soupçonner le double sens , le duc arriva. Le sort des deux frères devint égal effectivement : ils furent arrêtés l'un et l'autre le 1 .«^ juin , et conduits au château d'Amboise. Louis XIII continua ensuite sa route vers Nantes , où fut condamné et exécuté le malheureux Ghalais ♦. ^^^^^
♦ Voyex La loire histœique , tome IV, seconde partie. ^
Si Louis XIII habita rarement le château de Blois , sa cour séjourna plus souvent à Ghanibord , où ce monarque fit même exécuter des travaux d'embellissement , ainsi que nous le rapporterons ailleurs. Ce fut durant son séjour dans cette belle ré^ sidence que se passa l'aventure suivante^ rapportée par plusieurs mémorialistes du temps. Après l'exil de mademoiselle de Lafeyette , dont l'empire sur le coeur du roi avait efiÈirouché Richelieu , ce monarque voua à mademoiselle d'Hautefort cette tendresse immaculée qui faisait sourire les dames de l'époque, très peu platoniciennes , si l'on en doit croire Brienne et Laporte. Or, durant un des voyages de la cour à Ghambord, Louis XIII , en entrant chez la reine , vit que cette demoiselle glissait précipitamment dans son sein une lettre qu'Anne d'Autriche lui avait confiée. Le roi , à tort ou à raison , était jaloux; a ordonna h mademoiselle d'Hautefort de lui remettre cet écrit; et comme elle persistait à le cacher sous son corset, le prince pudibond prit les pincettes , afin de ne pas efileurer de sa main ces charmes qu'il ne powait voir , quoiqu'ils ne pussent lui faire venir de coupables pensées ; et il allait introduire l'instrument de fer entre la collerette de la jeune personne et le tissu palpitant quelle recouvrait, lorsqu'elle parvint à se soustraire par la fuite à cette étrange investigation.
En 1634 , la ville de Blois fut affligée d'une pest^ qui , dans l'espace de quelques semaines, enleva un grand nombre d'habitants. Les Capucins et les Cordeliers donnèrent, dans cette triste circonstance , des témoignages d'un pieux dévouement. Partout où le fléau sévissait, on voyait accourir ces bon» reli-' fiieux qui , au péril de leur vie , secouraient les pestiférés. Peu des Capucins échappèrent à la contagion , et beaucoup de Cordeliers périrent également : on vit Idng-temps l'épitaphe de ces derniers dans l'ancien cimetière de Champ-Bourdin *.
* Voici Torigine de ce nom , qui est aussi celui d'une rue de Blois. Un laboureur appelé Bourdin , en culthant soD champ, trottra une Image d« la VIerspe sculptée
Pendant le cours du fléau, les habitants avaient feit un vœu à la Mère de Dieu; long-temps après cette calamité, on vit audessus des portes de la ville des figures de la Sainte Vierge qu'on y avait placées alors; et chaque année , avant l'interdic^ Uon des rites extérieurs du caitholicisme, on faisait à Blois une procession en actions de grâces de la protection divine.
Si Ton ne savait pas combien les épidémies sont capricieuses dans leur marche, on pourrait révoquer en. doute les progrès que l'art médical avait faits à Blois au commencement du xvn. « siècle, selon les historiens du temps; car à l'époque même où la peste sévissait avec tant de rigueur aux bords de la Loire moyenne , il y avait à Blois un corps médical très régulièrement organisé. Les médecins de cette ville, sans doute en mémoire. des célébrités de la science que le Blésois avait produites, s'étaient piqués d'une sorte de rectitude académique , consignée par des statuts datés de 1626 , dont le manuscrit original, rédigé en latin , a été recueilli ^ar M. de la Saussaye. En efifet , une multitude de médecins célèbres avaient vu dès-lors le jour dans le comté de Blois : nous avons déjà cité Pierre Breschebien, médecin de Marie d'Anjou; vinrent ensuite Louis de Bourges, premier médecin de François h^' et d'Henri II; Jean Dufour, doyen de la faculté en 1548; Jehan Blanchet, médecin de Catherine de Médicis; Pierre Le Beau, médecin de Charles IX; Gilles Deschamps, auteur d'une traduction de Térence; Dufour, médecin d'Henri IV; enfin, Paul Reneaulme , le plus savant des médecins de son temps. Nous aurons occasion d'ajouter plus tard d'autres noms à cette liste d'illustrations blésoises dans l'art de guérir; revenons aux statuts de 1626.
en bois. U crut que la présence de ceUe effigie provenait d'un miracle; et dans son enthousiasme, il fit bâUr une chapelle sur le teiyain où elle avait été trouvée. Cette chapeBe , qu'il dédia sous le vocable de Nolre-Dame-Ues^Neiges , était an* nexée à l'ancienne paroisse de Saint-Honoré , et l'enclos qui lui servail de cimetière s'appelait le champ Bourdtn.
Nous avons dit qu'ils consacraient une organisation du corps médical; par malheur ce n'était pas dans Tintérêt de la science: ce règlement , sorte de régulateur moral , ne donnait un frein qu'aux amours -propres et à l'intérêt matériel. L'humanité avait une bien faible part dans les bénéfices de cette fameuse organisation ; nous n'en voulons pour preuve que la rédaction de l'article 23 : a AppeléSi en consultation auprès d'un malade, nous i) émettrons tour-à-tour notre opinion par l'organe de l'un d'en- » tre nous. Le doyen fera connaître au malade et à la famille as- » semblée le résultat de la commune délibération ; et si les opi- » nions sont partagées sur la nature de la maladie et des remè- » des qui lui conviennent, afin qu'il ne soit pris aucune mesure » funeste au malade , on se bornera à combattre les symptômes les » plm alarmants, » Ainsi les médecins du xvii.'' siècle faisaient ce que ceux de notre époque nomment dédaigneusement la médication du symptôme : ils combattaient au jour le jour les effets , dans l'ignorance des causes. Que de malades , bon Dieu ! ce système aveugle a dû tuer 1
Depuis que la cour ne paraissait que rarement à Blois , et seulement pour rendre hommage à une résidence royale où l'un de nos meilleurs souverains avait vu le jour , cette ville n'oSrait plus qu'un aspect fort triste. La vie publique^ animée, féconde en industrie , sous les derniers Valois , était devenue morne , inactive, sans ressort; les hommes de savoir s'en étaient éloignés pour chercher ailleurs la fortune et la renommée. Les autorités, les magistrats de la localité seuls y entretenaient une aristocratie rentrée dans les bornes resserrées d'un faste provincial , et qui laissait languir les classes industrielles et commerçantes du pays. Plusieurs fois , Gaston d'Orléans , depuis que le cardinal de Richelieu gouvernait la France en monarque plutôt qu'en ministre , avait été exilé à Blois par Louis XIII , son frère. Mais, dans cette situation, ce prince aventurier , toujours mélë aux intrigues politiques, s'était peu occupé de raviver les prospérités du Blésois, devenu son apanage. Enfin, en 4636, Gas-
ton se retira à Blois, précédé d'une désapprobation à peu près générale de sa conduite antérieure.
Nous n'énumérerons point ici toutes les fautes dans lesquelles le second fils d*Henri IV s'était laissé entraîner par son ambition maladroite, par son incessante mobilité , et par la faiblesse extrême qui faisait défaut à tous ses projets , après avoir compromis et même sacrifié la vie de tous ceux qui avaient embrassé sa cause. La résidence de Gaston à Blois fut le commencement d'une ère nouvelle dans sa vie : nous allons le voir protéger les sciences, les lettres et les arts; l'industrie se réveillera à son appel ; les travaux d'architecture qu'il fera exécuter imprimeront à la ville un mouvement salutaire , et lui rendront sa pros* périté , après tant de souffrances nées des orages politiques.
Lorsque Gaston vint s'établir dans son château de Blois ^ il n'était point encore parvenu à faire légitimer son union avec Marguerite de Lorraine , par le roi , son frère : cette princesse continuait à résider dans les Pays-Bas, avec la reine-mère, aux soins de laquelle son époux l'avait confiée. Richelieu se flattait naguère encore de faire rompre le mariage du prince. Durant un bref séjour de celui-ci à Paris , le premier ministre l'avait fait trouver avec madame de Gombalet , sa nièce , afin d'essayer si les séductions de cette dame n'affaibliraient pas dans le souvenir de Monsieur, celles de Marguerite. Mais les charmes dont on prétendait le rendre tributaire étaient une monnaie courante à la cour et qu'il dédaigna. Ce fut un motif de plus pour que le cardinal s'opposât à la légitimation du mariage de Monsieur. Enfin, en 1638 , Anne d'Autriche ayant mis au monde l'enfant providentiel qui devait être le grand Louis XIV , cet événement acheva de dissiper les ombrages de Louis XIII contre son frère , dans lequel il cessa de voir un successeur qu'on lui avait fait si long-temps redouter de son vivant. La grande Mademoiselle , fille de Gaston, avait-elle bien lu dans la pensée de son père lorsqu'elle disait a qu'il éprouvait une amitié si cordiale pour la » reine et pour le roi , qu'il ne laissa pas d'être aise de cette
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» naîfisance et de le iémoigBer? » GependavA ce ne fdt cpxe huit jours avant sa mort que Louis XIII conseiitH à reoonnattre le mariage de son frère; encore fut-ce avec la ooiidition qae Madame serait mariée de nouveau devant Téglise en France , comme si la première bénédiction devait être nuUe.... Cette surabondante cérémonie eut lieu à Meudon, le â6 mai 4643; Louis XUI ne put en être témoin : il avait cessé de vivre le 44 du même mois. Au moment où Tarchevêque de Paris prononçait le cotijtmgo , Moiisieur , qui se croyait suffisamment marié , interrompit le pr^t pour lui prescrire d'ajouter : m qmntum opus
A dater de cette époque , la vie si long-*temps orageuse de Gaston , devint douce et honorable : ce prince reprit dans le royaume la position qui convenait à son rang. Mais il habita peu , depuis lors^ le palais du Luxembourg , à Paris, qui lui avait été l^é par sa mère, et que Ton désigna postérieurement sous le nom de palais d'Orléans. Il préférait à ce s^our cehii de son château de Blois. De 1637 à 1643 , il s'y était consolé de sa nul* lité politique , en se livrant à son goût i^turd pour les sciences et les arts. Plus tard , s'il accordait quelque temps aux affaires publiques ou aux convenances de la ocfor, il revenait dès qu^il le pouvait dans sa demeure chérie. La part fort insignifiante que le frère de Louis XUI prit aux troubla de la Fronde , soit comme mazarintste, soit comme firondeur , fut un dernier reflet de son caractère mobUe , et nous nous félicitons de n'avoir point à nous en occuper ici.
On peut reporter aux premiers temps de la résidence habitudle de Gaston à j^ois , la formation au château d'une nouvelle bibliothèque , beaucoup plus com^âète , comme on le pense bien, que celle enlevée par François I." Mooaeur ne recherchait pas seulement les livres et les manuscrits , il forma aussi dans soil château une riche collection de tableaux , dejsculptures antiques et de médailles. Mais surtoui ce qui excita la sollicitude de ce prince, ce fut la formation d'un jardin de botanique. Lui-même
ET m: bon terhitoire. 219
aimak à l^rboriser, ôt son-v^at il faisait peindre les pïanteset autres objets d'histoire naturelle qui avaient fixé son attention. Parmi les artistes qu'il employait à ce travail, on doit citer Nicolas Robert , <|ui porta ce genre de pmiture à une perfection que personne n'a , dit-on , égalée depuis.
Le jardm J^otanique de Blots n'était pas , comme pkfôieurs écrivains l'oat avancé , ie plus ancien de France; lorsqu'il fut fondé en 4636 , celui -de Paris existait dé^ depuis dix ans; et celui de Montpellier , dont l'existence remcmtaità l'année 4598 , avait été étabÛ par ordre d'Henri IV. Mais le jardin de Bloîs surpassa bientét ces deux établissemeMs , grâce aux soins et au savoir d'Abdi Brunyer^ son fondateur. €'«st d'ailleurs à ce savant , qui dès long-temps s'était attaché à la fortune de Gastœi d'Orléans, que l'on doit attribuer l'idée première et le développement de tout ce que raHesse fit pour le progrès des scien^ ces naturelles. €ar on peut bien ^a-ok-e que le frère de Louis XÏH s'était occupé de botanique dès €on enfance; que même , depuis Salomon, nul prince n'avait été {^us babile dans la connaissance des simples ; mais il est difficile d'admettre que ce per- SGjinage, à travers toutes les intrigues qui avaient rempli sa jeunesse , se fût livré è l'étude ^t à l'observation assidues qui sont la base de toute science, Brunyer donc, secondé par Jean Laugier, qui avait pressé la médedne à Aix, puis par Nicolas Marohant , apothicaire de Gaston, par Morisson , médecin écossais , expatrié comme partisan des Stuart , se livra à de nombreuses herborisations aux environs de Blois; il se procura ensuite , à l'aide des ressources que le prince mit à sa disposition, les végétaux étrangers au pays. Dans une notice sur la vie et les ouvrages de Brunyer, lue à la Société académique de Blois en 4836, M. de Pétigny rapporte que l'on voit encore sur l'empbcenient qu'occupa le jardin botaniquse de Blois ^ des arbres qui n'appartiennent pas ^ bos dimats, et que Brunyer avait plantés.
Antoine de Jussieu, dans son Dis^m*s mr^ks progrès de fa
botanique oMjordmroj/oi, s'exprime ainsi sur rétablissement de Blois : « La cm'iosité du duc d'Orléans, qui avait établi un jardin » célèbre dans son château de Blois , servit d'émulation pour » réveiller la négligence du premier médecin du roi , succes- » seur de M. Bouvard , qui , par le choix de quelques sujets bien » différents des premiers pour remplir la place de démonstra- » teur , avait presque laissé perdre tout le fruit de cet établis^ » sèment. » Or, par les soins de Brunyer et de ses aides, le jardin qni nous occupe devint le plus considérabb deFEurope: selon le catalogue publié par ce savant lui-même, d'abord en 4653, puis en 1655, la collection des plantes s'éleva à deux mille deux cent trente-deux espèces , dont plus des trois quarts appartenaient à la Flore française ou à celle des pays voisins , et près de la moitié à celle du Blésois. Il est à remarquer que plusieurs végétaux exotiques, importés à cette époque au jardin de Blois , se sont acclimatés dans le pays : nous citerons particulièrement Facacia ( acaaa americana Robini comuti ) , qui depuis s'est multiplié dans TOrléanais et le Blésois , au point que Ton voit cet arbre à la porte de presque toutes les maisons de campagne. On a souvent imprimé que la pomme de terre n'avait été introduite en France que vers la fin du xvin.« siècle; cependant ce tubercule était cultivé dès le dix-septième , comme une rareté il est vrai , dans le jardin botanique de Blois, sous le nom de solarium tuberosum esculentum. Enfin, on y voyait la tomate [pomum amoris) , apportée du Mexique , et le tabac (nicotiana), dont l'usage était encore fort rare en France , et se répandait toutefois en dépit des ordonnances royales qui le poursuivaient. Pour ne plus revenir aux collections horticoles formées par les ordres de Gaston , nous dirons qu'après la mort de ce prince, Louis XIV en fit transporter les plantes les plus rares à Paris , et ce furent les principales richesses du jardin royal. A cette époque, Laugier, Tun des fondateurs du jardin de Blois, sentant r hérésie, comme on disait alors, en sa qualité de calviniste, fut laissé sans emploi ; Marchant remplaça ce pharmacien pour
la direction des cultures , et fut nommé membre de T Académie des sciences à la création de ce corps illustre , en 1668. Brunyer était mort en 1665. La destinée de ce savant fut conforme à celle de Denis Papin , dont nous parlerons plus tard : « Tous » deux aussi modestes que savants , dit le biographe de Bru- » nyer , furent long-temps proscrits et exilés ; tous deux étaient » protestants et se virent repoussés par le catholicisme exclusif » de Louis XIV ; tous deux enfin furent privés de leurs plus )) beaux titrés de gloire, que la France méconnut, que des y> étrangers usurpèrent, et que l'esprit impartial et investiga- » teur de notre siècle doit leur restituer *. »
Les jardins de Blois étaient si célèbres en 1660, qu'en tète d'un ouvrage publié par Morisson Chricheton , professeur écossais, il les place au-dessus des jardins suspendus de Babylone et des vergers , à peine plus fabuleux, d' AlcînoUs. On sait que cette époque était celle de Temphase littéraire : on peut au moins pardonner celle de Chricheton en faveur des beaux vers latins qui Texpriment. Le poète écossais, dans cette même composition, célèbre l'humanité de Gaston , qui ne recherchant point la gloire sanglante des conquérants , réunissait autour de son palais les plantes utiles à la santé des hommes. Il est vrai qu'en fondant le jardin botanique de Blois , Monsieur se proposa d'y réunir tout ce qu'il pourrait recueillir de plantes médicinales , afin de les distribuer aux pauvres de Blois. Mais à Tépoque de lassitude politique où Gaston professait cette sollicitude , le temps n'était pas éloigné où, sans rechercher la gloire des conquérants^ il avait voulu se procurer les jouissances de la domination ; et ses projets ambitieux ne s'étaient pas toujours arrêtés en songeant aux massacres dont il eût fallu payer la puissance.
Abel Brunyer ne fut pas , à l'époque où cette histoire est parvenue, le seul homme célèbre de son nom : son fils, nommé Abel comme lui, fut attaché, dès 1640, à la maison du duc d'Orléans,
* Mémoires de la Société des sciences et lettres de Blois ^ tome m, page 481.