CHAPITRE IL
Ite comté de Blois sous les comtes de la mai«oii de Cliampasiie*
Lorsque Thibault-le-Tricheur , premier comte de Blois appartenant à la maison de Champagne, prit possession du comté, la ville capitale avait encore bien peu d'importance. Cependant elle se composait dé trois bourgs, bâtis parallèlement sur la rive droite de la Loire , au pied du. coteau que couronnait la forteresse romaine. Le bourg du Foix, Burgus de Fisco, ou du fisc*, ainsi nommé parce qu'il relevait du domaine royal , était situé à l'ouest de la ville; tandis qu'un autre bourg construit à l'est , autour d'une petite chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste , avait reçu le nom de Saint-Jean-en-Grève ( S. Johannes de arenâ)^
* Le mot fiscus s'appliquait à tout ce qui dépendait du domaine royal ou des domaines particuliers du roi ou d'un seigneur. La corruption a fait de ce mot celui de Poix.
à cause de sa situation près du fleuve. Entre ces deux bourgs , il en existait un troisième , appelé le Bourg-Moyen {Burgm médius). Il nous semble difficile de fixer précisément les époques auxquelles remonte l'existence de ces diverses parties de la ville; mais il est évident que le bourg du Foix, dont les habitants avaient dû rechercher la protection du château , était le plus ancien. Quant au Bourg-Moyen , son nom rappelant une situation intermédiaire , il devient naturel de penser que son origine est postérieure à celle du Bourg-Saint-Jean. Don Mabillon ( De re diplomaticâ ) cite une charte donnée en 696 par Agirard, évêque de Chartres, et qu'il juge devoir se rapporter à la fondation de l'abbaye de Notre-Dame-du-Bourg-Moyen. Or, si cet écrivain ne se trompe pas , la dénomination de l'abbaye donne lieu de supposer que la localité lui était antérieure ; et si l'on admet ensuite l'induction que l'on doit tirer de la désignation de Burgm médius , on arrive à conclure que les trois bourgs remontaient au VII.' siècle. Nous parlerons plus tard d'un quatrième groupe d'habitations qui fut joint aux trois précédents.
Ces bourgs qui , en s'éCMidant , avaient fini par se toucher , formaient une ville. Mais au x.' siècle , elle n'était pas encore fortifiée. Sous les comtes de Champagne seulement, le Bourg-Moyen fut entouré de murailles flanquées de tours , qui le réunirent à la forteresse. Dans cette situation , les bourgs du Foix et de Saint- Jean n'étaient que des faubourgs. Il faut remarquer cependant que lors même qu'un système de fortifications commun lia le Bourg-Moyen .au château , celui-ci conserva long-temps encore le nom de Vêtus Castéllum, qui le distinguait de la place désignée ^ sous la période gallo-romaine , Castrum Blesensis.
Ainsi composée , la ville de Blois et sou château renfermaient cinq églises : Saint-Solenne , au lieu où s'élève maintenant l'église cathédrale de Saint-Louis; Saint-Calais , dans l'enceinte du château; Saint-Lubin, au bourg du Foix; la chapelle Saint-Jean , au bourg de oe nom , et Notre-Dame-du- Bourg-Moyen. L'église de Saint-Lubin passa long«-iem|)S pour être la plus ancienne de Blois,
ET DE SOK TKRRITOraE. il
et cette opinion paraissait logique, puisque le bourg du Foix où elle était bâtie datait d'cmé époque plus lignée que Torigine des deux autres bourgs. Mais M. de la Saussaye , dans son histoire da Chéteam de Biois , revendique avoc raison la priorité en foveur de Saint-Solenne , si , comme le rapporte Grégoire^ de Tours, une diapelle bâtie sur cet emplacement était consacrée à l'apôtre Pierre, dès Tannée 450. En adoptant cette version , il faut admettre que le premier des souverains pontifes fut dépossédé , vers le vi.* siècle , pour ménager un patronage à saint Sotenne , évéque de Chartres , et qu'alors la chapelle fit place à une église plus vaste.
Nous ne parlons ici ni de l'île de Vienne , ni de son église , dédiée à saint Saturnin , et qui , du reste , ne remonte pas aud^ du XI.* siède. Vienne , jusqu'au règne d'Henri IV, ne dépendit pdnt du comté de Blois, mais de la seigneurie de Sellessur-Cher,
Tel était le Blois physique quand Thîbault-le-Tricheur fut investi du comté. Peut-être nos lecteurs se peindront-ils la physionomie de cette réunion d'habitations, d'un aspect disgracieux, noircissant la rive du fleuve, et faisant contraster un appareil misérable avec son cours majestueux. Le château seul , dominant ces demeures d'une population retombée dans la barbarie, rappelait la puissance d'un grand peuple disparu de la terre.
Thîbault-le-Tricheur , prince batailleur et aventureux , habita trop rarement le comté de Blois pour y avoir apporté de sensibles améliorations. L'acte le plus important de son règne, quant à la ville dont nous écrivons l'histoire , fut la fondation de l'abbaye de Saint-Laumer , qui , dans la suite , devint éminente parmi les maisons conventuelles de Tordre de Saint-Benoit, En 874 , les religieux du monastère de Gorbion, dans le Perche, voulant soustraire aux profanations des Normands les reliques de saint Launomare ou Laumer, qu'ils avaient recueillies, vinrent invoquer l'abri du château de Blois pour ce trésor de leur
couvent. Les restes du bienheureux furent reçus dans la forteresse par des Bénédictins qui s'y trouvaient établis déjà * , et desservaient la chapelle de Saint-Calais. U est probable que les moines de Blois, ainsi que cela se voyait souvent alors , refusèrent plus tard de rendre saint Launomare à ceux de Corbion ; toujours est-il certain qu'ils en étaient encore détenteurs en 9^4 « et qu'érigeant leur possession en titre , ils songeaient à se constituer un revenu fondé sur cette possession. A la demande de ces Pères, le comte Thibault sollicita le roi Raoul , alors régnant, d'accorder aux Bénédictins du château l'église de Saint-Lubin**, au bourg du Foix , et de leur abandonner les droits que la couronne percevait dans ce bourg. Le monarque ayant accueilli favorablement cette demande***, l'abbaye fut fondée sous le vocable de Saint-Launomare ou Laumér ****, et selon toutes les apparences , sur l'autorité illégale d'une usurpation. Mais , ainsi que nous le verrons ailleurs , les Bénédictins de Blois effacèrent par des travaux utiles cette tache originaire , et répandirent le lustre d'une brillante renommée sur l'illégalité de leur institution. L'abbaye de Saint-Laumer ne fut donc établie qu'environ 234 ans après la maison chapitralé du Bourg-Moyen , fondée , selon Mabillon , en 696.
* Dès le VIII." siècle, l'ordre de Salot-Benoît était très répandu en France, et s'y était fait une position féodale qu'il soutenait quelquefois les armes à la main. On abbé du monastère de Fontenelle osa faire la guerre à Charles-Martel , qui lui fit trancher la tête. De là, la prétendue damnation de ce prince, à laquelle le clergé donna tant de retentissement.
♦♦ Saint Lubin, ou Léobin , était évoque de Chartres vers le milieu du vi.* siècle.
*** Un diplôme de l'année 924, qui se trouvait aux archives de l'abbaye de Saint- Laumer , fixe la date de cette concession. On y lit : Do et concedo , ait ilte rex , precibus amici mei Theobaldi^ indyti comitis ^ victis^ etc. , etc. Cette formule prouve que le comte Thibault était en très grande faveur auprès du roi Raoul.
♦*** De JMune mare , esprit éminent , en prenant tanne dans le sens de passion , aspiration , verve ; et donnant à mare la signification d'éminent. ( Origines de i?/ai«. Notice de M. delà Saussaye.)
AU rapport de Bernier , le roi Raoul ne se contenta pas d'octroyer aux Bénédictins de Blois les concessions demandées , il contribua même, de son épargne, à la construction d'une nouvelle église sur l'emplacement de Saint-Lubin. Il faut bien se garder toutefois de confondre cet édifice avec le monument très remarquable que l'on voit aujourd'hui , et qui , depuis la suppression des ordres monastiques , est consacré à saint Nicolas. Celui-ci ne date que de l'ère dite de transition , c'est-à-dire du XII.* siècle. Nous en reparlerons.
Eudes, second comte de Blois de la première maison, avait accordé à l'abbaye de Bourg-Moyen de grands privilèges, qui furent constatés et sans doute confirmés par une charte du pape Mnt-Yves, donnée en 4404. Thibault-le-Tricheur fut à son tour le bienfaiteur de cette abbaye. Ce même comte fit reconstruire en partie le château de Blois : alors, sans doute , disparurent les derniers vestiges de la forteresse romaine. La tour ronde qui s'élève au-dessus du faubourg du Foix , et dont la construction a bien le caractère des monuments du x.' siècle, est peutêtre une des parties reconstruites sous le comte Thibault : ce serait, en tout cas , le seul vestige des travaux de cette époque. Voici en quelle circonstance ils furent exécutés.
Gerberge , sœur de Thibault , épousa en 943 Alain Barbe- Torte , duc de Bretagne : les fiançailles furent célébrées au château de Blois; ce qui prouve que dès-lors ce château n'était plus seulement une forteresse , mais une demeure princière telle qu'on la concevait à cette époque, c'est-à-dire réunissant une magnificence grossière à tous les moyens de défense connus. Alain , étant mort peu d'années après son mariage, laissa à son beau-frère la tutelle de son fils, encore en bas âge. Thibault géra en intendant habile les domaines du mineur : c'est avoir dit que les revenus de celui-ci furent largement imposés parla cupidité du gérant; et de ce prélèvement peu licite le comte fit réparer ses donjons de Chartres, de Blois et de Ghinon.
La vie de Thibault-le-Tricheur s'écoula presque entièrement
20 EISTOIRE DE BLOIS
dans les gisxerres ^ ck rarement ce fut poirr mie bonne cause qu'il ccfflûbattit; Voulant reconnaître la générosité dont Hugues-le- Grand lui avait donné de magnifiques témoignages , et plus particniièremenl, peut-être, osant consacrer par Fépée sa souveraineté absolue , le comte de Btois joignit , comme nous l'avons dit précédemment^ ses armes à celles du duc de France, contre le roi Louis d'Outre-Mer. Vaincu e4; prisonnier de Thibault , ce moskarque subit les mépris- de son vainqueur , qui le fit enfermer au château de Toiars. Audacieux pillard, ce haut baron ravagea les terres de l'élise de Reims , sans s'inquiéter des foudres sacrées suspendues sur sa tête : elles l'atteignirent mais ne le tnwtblèrent pas davantage. Enfin , jaloux de joindre la Normandie à ses vastes domaines , le Tricheur essaya d'en faire la conquête ; il fut battu , et cet échec fut le point de départ d'une suite de défaites dont il brava la fatale série jusqu'à l'âge le plus avancé- La vieitiesse n'avait pdnt diminué en lui l'amour des combats; son cri de guerre , Chartres et passavant^ sortait encore paissant de sa poitrine à cette saison de la vie où toutes les passions so»t éteintes. Thibault I.*' , dit le Viena>, parce qu'il avait presque atteint sa centième année lorsqu'il mourut^ fut inhumé dans l'élise de Saiikt-Martiu, à Toars, vers l'année »78-
L'écrivain pMlosophe, en présence de cette figure historique, tracée d'un burin vigoureux par les chroniqueurs , peut étudiw avec sttccès le caractère des hauts barons du moye&-âge , dont ceh*i-ci fut le type le plus complet. Aucun d*eux ne réunit au même degré la bravoure à la finesse, Taudace à la perfidie. Nulle diffii^lté n'étonnait son humeur entreprenante ; nul scrupule ne le faisait hésiter dans ses projets; et lorsque le crime lui semblait une nécessité , sa conscience ne le lui présentait jamais comme un obstacle.
Un poète contemporain de Thibault-le-Tricheur a porté sur lui ce jugement , qui achève de le faire connaître :
ET DE Sm TERRlTOiRE. 2f
A hMMBe ne ai femme ne porta anilié, De franc ne de cbetif n'eut merci, nepU&é, Ne ne douta a faire mal œuvre, ne péciié.
Aussi le passage sur ïa terre de ce comte de Bloîs y taissa-t-i! un souvenir mêlé de terreur , dont la trace n'est pas encore effacée. Si le voyageur, attardé dans les bois de Chambord , reçoit l'îiospitalité sous la chaumière , il y retrouve la sombre et superstitieuse tradition attachée à la mémoire du comte Thibault. C'est le chasseur noir que voit le eréduîe Solognot , lorsqu'ayant marché sur U herbe qui égare, û passe , après minuit , près du pavillon de Montfrault. . . C'est encore lui qui traverse les airs avec un grand bruit de chiens , de chevaux et de cors , au-dessos des d^ris majestueux du château de Bury... Ces ruines sonfc la halte favorite de ce prince , chasseur intrépide à travers réternité , comme il le fut durant sa vie. Mais ici Thibault se fait entendre sans se montrer : si le campagnard esprit fort , le soldat , redevenu laboureur, qui combattit naguère à Censtantine ou dans la pfeine d'Isly, quitte un moment îa couche où sa jeune ^ouse tremblante se presse contre lui ; s'il veut voir, aux pàks rayons de la lune , la chasse du redoutable baron , le bruit aérien subsiste ; mais î! n'aperçoit ni chasseurs, ni meute, ni chevaux.
A Thibault-ie-Tricheur, succéda Eudes , son fils aîné. Leutgarde lui avait donné quatre autres enfants r Thibault , tué près de Chartres , dans une bataille contre les Normands ; Hugues , archevêque de Bourges; Emma, mariée à Guillaume ÏV, duc d'Aquitaine, et Hildegarde, unie à Bouchard de Montmorenci.
Eudes , premier do nom , dans la race des comtes de Champagne, eat pour contemporain et beau- frère Foulques-Nerra , comte d'Anjou , dont le nom retentit encore dans nos provinces de l'ouest. Ce prince , qui convoitait la Touraine , pensa que le successeur deTfiibault la défendrait mal. L'Angevin, secondé par Audebert , comte de Périgueux , s'empara en effet de Tours et de quelques autres places, en 988, après avoir déclaré la
â2 HISTOIRE DE 6L0IS
guerre à son parent, pour de frivoles dissidences d'intérêt domestique : vains prétextes d'hostilités auxquels Eudes ne se méprit point. Tours et plusieurs autres places tombèrent au pouvoir des alliés , après une molle résistance ; mais en 991 , Foulques fut chassé de cette capitale par ses habitants.
Cependant le comte de Blois, trop peu vengé, s'occupa d^* former à son tour une alliance avec plusieurs hauts barons redoutés. En 994 , il marcha contre Foulques-Nerra , avec Roger, comte de Ghâlons ; Hugues , vicomte de Ghâteaudun ; Rotrou , seigneur de Montfort; Hervé de Donzy , seigneur de Saint- Aignan,et6uicher, seigneur de Ghâteaurenault. Eudes voyait aussi sous sa bannière Gelduin , guerrier d'origine Scandinave , devant lequel bronchait la valeur de Foulques lui-même. Malgré cette puissante coalition , Eudes fut battu près de Ghâteaudun ; une partie de la Touraine subit de nouveau le joug du comte d'Anjou. Vainement Tours opposa-t-il une longue et vigoureuse résistance; la population, effrayée par un incendie, et craignant de n'avoir bientôt plus à défendre que des ruines fumantes, ouvrit ses portes aux Angevins en juillet 994. L'année suivante , le comte de Blois ressaisit plusieurs forteresses ; mais la mort le surprit avant qu'il eût triomphé décidément de son ambitieux voisin.
Eudes I.*' mourut à Tours en 995 , et fut enterré près de Leutgarde , sa mère, dans l'église de Marmoutiers. Berthe , fille aînée de Gonrard, roi d'Arles, et Mathilde de France, sœur du roi Lothaire, avaient donné six enfants au comte de Blois : Thibaut II et Eudes II , qui lui succédèrent l'un après l'autre; Théodoric, mort jeune ; Roger , évêque de Beauvais , Aloïse et Agnès.
Thibault II recueillit d'abord la succession de son père ; mais il ne régna pas long-temps. Ge comte , qui ne se maria point , mourut au retour d'un pèlerinage à Rome , et fut inhumé dans l'abbaye de Saint-Pierre-en-VaUée , près Ghartres , à côté de son frère Théodoric. Le seul événement remarquable accompli de son temps , dans le comté , fut la fondation , en l'an \ 000 , de
la collégiale de Saint-Sauveur , à Tune des extrémités du plateau sur lequel s'élève le château de Blois. Cette fondation eut lieu au moyen des fonds que fournirent douze prêtres; le nombre des prébendes était de vingt-huit.
Eudes II , qui succéda à son frère , fut surnommé le Champenois , parce qu'à l'héritage de ThibauIt-le-Tricheur , il joignit le comté de Champagne, en 1019; le comte Etienne, son parent , étant mort sans enfants. La vie d'Eudes II fut aussi agitée que celle de Thibault II avait été calme et dévotieuse. Ses prédécesseurs lui laissaient une tâche difficile , celle de reconquérir ses terres de la Touraine sur le terrible Foulques-Nerra. Eudes se flatta d'obtenir ce résultat durant un pèlerinage à Jérusalem, que le redoutable Angevin accomplissait pour la seconde fois. Nous avons dit que les comtes de Blois et de Tours s'étaient assuré la bonne épée de Gelduin , dont ils avaient fait leur vicaire dans la forteresse de Saumur,qui leur appartenait. Nous le répétons , devant ce guerrier , le comte d'Anjou lui-même sentait fléchir son courage : souvent il s'était écrié en voyant étinceler son casque surmonté d'une plume de héron : fugiamus salmuriense dœmonium (fuyons le diable de Saumur). Or, le comte Eudes II , secondé par ce vaillant chevalier , ravagea l'Anjou dans le temps que Foulques priait et se flagellait près de la tombe du Christ. Mais à son retour, ce haut baron s'étant allié avec Herbert, dit Eveille-Chien, comte du Maine, prit une revanche facile et prompte , ses troupes n'ayant pas cessé d'occuper une partie de la Touraine. Dans l'été de 1016 , Foulques réunit ses forces à Amboise et à Montrichard , tandis que le comte Eudes, après avoir passé le Beuvron aux Montils, s'avançait à la tête de son armée , vers la plaine de Pont-Levoy , où devait le joindre Gelduin , avec ce qu'il avait pu tirer de soldats des remparts de Saumur. Pendant que ces dispositions s'exécutaient, le comte du Maine , par une marche habile , ignorée du comte de Blois , remontait le cours du Cher jusqu'à Bourré, et se disposait à prendre position sur les hauteurs boisées qui dominent en ce lieu le
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cours de la rivière. Enfin , le 6 jaillet, au lever du soleil, les ennemis se trouvèrent en présence dans le vaste champ qui sépare Pont-Levoy de la forêt de Mont richard , à laquelle Foulques-Nerra appuyait son centre. Rigord a décrit en poète le combat adiarné que se livrèrent en ce jour les deux comtes : le chroniqueur vous fait voir ce Gelduin aux traits farouches , montant un coursier dont le regard étincelle comme le sien , et parcourant les rangs de ses guerriers pour les haranguer à la manière des chefs Scandinaves , dont il descend. Devant lui se développent les cohortes angevines : leurs casques , frappés des premiers rayons du soleil , projettent des reflets lumineux sur le sombre massif du bois.... Soudain Eudes et Gelduin fondent sur leurs ennemis avec une telle impétuosité , que la première ligne ne peut résister à ce choc et se replie sur la seconde , qui est enfoncée à son tour. Foulques , grièvement blessé et renversé sous son cheval mort, tombe au pouvoir du Blésois, avec une partie de son armée.
Mais si la victoire a été prompte , elle est chèrement payée : la plaine de Pont-Levoy est rouge du sang des soldats d'Eudes et de Gelduin , autant que du sang angevin ; et Tarmée victorieuse , trop confiante dans son triomphe , se livre au plus imprudent repos.... Tout-à-coup Herbert, débouchant des massifs qui dérobent sa troupe , tombe sur le flanc gauche des vainqueurs , délivre Foulques et ses Angevins , et fait un horrible carnage de ceux qui se reposaient sur une décevante moisson de lauriers... Près de six mille combattants, tués ou prisonniers, disparurent en un instant des rangs du comte de Blois. Ces hommes , qui plus d'une fois avaient assiégé le château de Montrichard à peine achevé^ y entrèrent, mais désarmés et captifs. Cette forteresse , dont on voit encore le donjon projetant sur le ciel sa masse carrée , avait alors pour commandant Roger, surnommé le Diable , comme Gelduin.
Celui-ci , long-temps après ïa bataille de Pont-Levoy, concevait à peine que les comtes du Maine et d'Anjou fussent par ve-
nus à k vaincre. II dut cependant se résigner au souvenir et aux conséquences de cet échec , lorsque , chassé de Saumur par Foolques-Nerra , ce descendant des aventuriers danois dut accepter d'Eudes II , le château de Ghaumont et les terres sur les€[udles le c<»nbat avait été livré? C'est ainsi que Gelduin devint seigûeur de Pont-Levoy et fondateur de Timportante abbaye du lieu.
Nous avons cru devoir rapporter, avec quelque détail , l'un des événements majeurs de la vie du comte Eudes II, parce qu'il s'accomplit sur les terres mêmes de son comté de Kois. Mais beaucoup d'autres épisodes semblables s'enchaînèrent dans la carrière toute martiale et constamment malheureuse de ce prince, même lorsqu'il combattit les comtes de Vendôme, pour des différends de voisinage qui se renouvelèrent souvent entre eux et les comtes de Blois.
Cependant la Touraine était toujours au pouvoir du comte d'Anjon. Eudes, soutenu par Henri, fils du roi Robert , commandant un corps de troupes royales , marcha contre l'Angevin et succomba de nouveau à Montbazon et près d'Amboise. Le succès consolide les alliances \ mais les défaites jettent souvent la désunion parmi les alliés. Eudes fut assez mauvais politique pour se brouiller avec la couronne : en 4030 , il osa marcher contre le roi , son suzerain ; Henri , ayant succédé à son père l'année suivante , punit le comte rebelle. Trois fois son armée fîit taillée en pièces , à la grande satisfaction de Foulques-Nerra, qui sut profiter de cette triple défaite pour se maintenir en Touraine.
Plus sage , Eudes H eut montré quelque persévérance à reconquérir ses états , au lieu de tenter une nouvelle conquête ; il n'en fut point ainsi. Raoul III , son oncle , roi de Bourgogne , rayant déshérité en faveur de Conrard, son autre neveu , ce comte de Blois combattit pendant cinq ans pour ressaisir cet héritage, et fol tué en 4037 près de Biar-le-Duc, dans une bataille qu'il avait livrée.
Eudes II était devenu comte de Sancerre en 4015, par réchange de ce comté contre, celui de Beauvais. Ce seigneur prenait, dans ces chartes , le titre de comte palatin , cornes palatii. Ce titre , dont les comtes de Champagne avaient toujours joui depuis la bataille de Fontenay, en 844 , fût confirmé à Eudes II par le roi Robert , comme une prérogative particulière. Eudes fut marié deux fois : la première avec Mahaud, fille de Richard I.*% duc de Normandie , morte sans enfants; la seconde avec Ërmengarde d'Auvergne. U eut de cette dernière Etienne et Thibault , qui partagèrent ses états , et une fille nommée Berthe , qai fut mariée à Alain III , duc de Bretagne.
Eudes fut toujours en armes , toujours absent du comté de Blois , où, durant son règne agité , la charrue se reposa souvent faute de bras pour la mouvoir. La collégiale de Saint-Solenne fut cependant fondée dans cette période ; mais le comte ne participa point à cette fondation : elle eut lieu, en 4016 , sous les auspices de la comtesse Lagarde, de Hugues, archevêque de Bourges , et du comte Odon , son frère. Nous avons vu que , dès le v.« siècle, il existait sur l'emplacement de cette église une chapelle consacrée primitivement à saint Pierre.
Etienne , Tainé des fils d'Eudes II , ayant pris possession des comtés de Champagne et de Brie, à Thibault III , fils putné du comte défunt, échurent les comtés de Blois, deChartreset de Tours. Mais dans ce dernier flottaient de toutes parts les bannières angevines. Thibault eut à combattre, pendant deux années encore, le redoutable Foulques-Nerra , et cette guerre fut d'autant plus malheureuse , que le comte Eudes ne s'était pas réconcilié avec le roi Henri I.*' Thibault , aussi mal inspiré que l'avait été son père, refusa l'hommage pour ce même comté de Tours que les Angevins occupaient. La mort de Foulques, arrivée en 1 039 , ne changea rien à la situation des choses : l'Anjou devenait le partage de Geoffroi-Martel , fils du précédent comte , qui ne le cédait à son père ni en valeur ni en ambition. Foulques avait occupé la Touraine par le pouvoir des armes ;
son successeur conçut le dessein de réunir décidément ce comté à ses domaines. Or, Thibault, non moins audacieux, ou plutôt non moins imprudent que le comte Eudes U , ayant fait marcher ses troupes contre le roi, son suzerain , celui-ci joignit les siennes à celles de.Geoffroi-Martel, après l'avoir investi, parunédit, du comté de Tours , dont il dépouillait le comte de Blois. ^v^
Etienne, comte de Champagne, s'était joint à son frère contre la redoutable coalition qui le menaçait; les troupes réunies des princes de la maison de Champagne marchèrent en 4044 pour délivrer Tours. Mais Geoffroi-Martel s'avança au-devant de ses ennemis : les deux armées se rencontrèrent , le 24 août, à la pointe du jour, non loin du bourg de Montlouis. Le combat fut engagé à Faurore , et l'on se battait encore au milieu des ombres du crépuscule. Enfin, la fortune des armes se déclara pour Geoffroi ; Thibault III , vaincu, fait prisonnier, fut enfermé dans une tour de son propre château de Loches. Vœ victis : le comte de Mois dut céder pour sa rançon tous ses droits sur la Touraine ; à peine obtint-il de se réserver l'abbaye de Marmoutiers *.
Ainsi le comté de Tours, après avoir appartenu l'espace d'un siècle aux comtes de Blois , échut , en 4 044 , à la maison d'Anjou, qui le conserva jusqu'à la réunion de ce pays à la couronne. Dessaisi de la Touraine par le droit terrible de l'épée , Thibault III , oubliant cpie son frère avait été pour lui un allié fidèle , usurpa sur le fils de ce prince les comtés de Champagne et de Brie en l'an 1 047 : telle était la foi des hauts barons du moyen-âge.
Plus d'une fois le comte de Blois jeta en soupirant ses regards sur cette belle province de Touraine qu'il avait perdue ; en \ 057, il fit une nouvelle tentative pour la ressaisir ; mais le sort des combats le trahit encore. Alors , décidé à s'éloigner de ce pays dont la perte provoquait sans cesse ses regrets , Thibault III se retira dans son comté de Champagne , où il mourut en 4089.
• Chroniques de France^ par Nicolas Gilles, folio 74. Voyez aussi VJrt de véri" fier les dates el la Chronique de Tours,
La ville de Blois et son territoire ne durent guère que des calamités à Thibault III : durant les débats incessants a^tés entre ce prince et les comtes de Vendôme , pour la délimitation de leurs possessions respectives, les terres furent souvent saccagées, les chaumières incendiées, les bestiaux enlevés ; et comme kl balance des succès pencha rarement vers le comte de Blois , ses malheureux vassaux subirent le plus souvent la triste conséquence de ses défaites.
Il est à remarquer que sous le règne de Thibault III , les monuments historiques commencent à faire mention de la Porte- Chartraine. C'était par cette porte, communiquant à la route de Chartres , romaine encore dans quelques parties , que sortaient les troupes du comte de Blois , lorsqu'il guerroyait contre celui de Vendôme. Or, Texistence d'une porte révèle nécessairement celle d'une muraille, qui ne pouvait enceindre que le Bourg-Moyen.
Thibault III avait été marié deux fois : de Gersinde, fille d'Herbert-E veille-Chien , comte du Mans, qu'il répudia, il n'eut point d'enfants. Mais Alix , fille de Raoul , comte de Crépi , sa seconde femme , lui donna quatre fils : Hugues, qui lui succéda aux comtés de Champague et de Brie; Etienne, son successeur aux comtés de Blois et de Chartres; Philippe , évéque de Chalons-sur-Marne , et Eudes, dont la vie eut peu d'éclat , au moins dans le comté de Blois.
Etienne , éclairé peut-être par les échecs militaires de son père et de son aïeul , paraissait peu jaloux de rechercher la gloire du champ d'honneur. Content de ses vastes possessions dans lesquelles on comptait^ dit-on, autant de diâteaux qu'il v a de jours dans Tannée , il ne songeait ni à conquérir de nou^ velles terres , ni même à ressaisir celles que ses ascendants avaient perdues. La ville de Blois dut à ce comte quelques fondations, particulièrement en l'année 4089, époque de son avènement. Une charte de cette année, relative à la fondation du prieuré de Saint-Jean-des-Blois, et stipulant les dons
faits par le comte Etienne à cette église , présente ce passage : t J'ajoute tout ce qui m'appartient depuis la Porte-Saint-So^ » /ennc jusqu'à TEpine-Blanche. » Voilà donc indiquée, dans un titre du xi/ siècle , une porte située à l'est de la ville ; comme la Porte-Chartraine . elle appartenait au Bourg-Moyen, ce qui achève de prouver qu'à cette époque il était fortifié. Le prieuré dont il s'agit ici reçut de grandes charités du comte Etienne ; il lui abandonna en outre deux moulins placés sous le pont de Blois ; puis il donna le tout à l'abbaye de Pont-Levoy, fondée au commencement du siècle par Gelduin, le diable de Saumur, devenu seigneur de Ghaumont.* Dans la suite,, les revenus du prieuré de Saint-Jean furent ressaisis et servirent à fonder le séminaire de Blois.
En 1 090, le comte Etienne et la comtesse Adèle , sa femme , firent aux habitants de Blois la remise d'une certaine corvée à laquelle chacun d'eux était assujetti, et qui s'effectuait en transportant à dos et dans un butet , soit des terres , soit des matériaux pour le service du comte : ce qui s'appelait le droit de Mage. En échange de cette remise , ces habitants s'obligèrent à fortifier le château du seigneur. Ceci ne peut s'entendre que de fortifications à établir pour la défense du château reconstruit lui-même, à peu près entièrement, sans doute , depuis le comte Thibaultr-le-Tricheur, et par continuation des travaux qu'il avait commencés. Si Ton s'attache à la l^tre de cette convention, on est tenté de croire que l'édifice rebâti n'occupait pas précisément la même place que la forteresse romaine ; car, dans ce cas , on eut restauré l'enceinte primitive au lieu de clore d'une muraille nouvelle la demeure seigneuriale. Quoi qu'il en soit, on put lire durant plusieurs siècles , la transaction conclue entre le comte Etienne et la communauté de Blois, inscrite au-dessus des portes Guichard, du Pont et Côté*.
* te comte Eodes H , sa fomme Ermangarde , puis I«s comtes Thibault III et fitieiMie, ratiièrentia fondation de rat^ay« de Pont-Levoy,
Le comte Etienne fit les dispositions que nous venons de rapporter avant la première croisade dont il fit partie , selon le témoignage des ancienschroniqueurs.il s*y fit même remarquer par des faits glorieux: et commanda souvent en chef. Ce fiit ruiysse de cette autre Iliade : sa prudence le fit surnommer le Sage, le Père du conseil et le Pacifique, tout guerrier qu'il était. Le Tasse dit de lui :
Il conte de carnuti indi succède Potente di consiglio , è prô di mano.
Mais si Etienne fut un des plus empressés à prendre le» armes pour la délivrance du saint sépulcre , il ne se montra pas l'un des plus constants à poursuivre cette tâche sacrée. Parti eni095, il ramenaàBlois quatre mille hommes de ses troupes pendant le siège d'Antioche, c'est-à-dire avant la fin de 1096. Alors les nobles, ignares, grossiers et enclins au pillage , ne pouvaient perpétuer le prestige de leur grandeur qu'à force de bravoure : le baron le plus illustre par la naissance tombait bientôt dans le mépris s'il ne soutenait avec l'épée le lustre de son nom ; et la désignation de couard était une tache indélébile imprimée à son blason. Les vassaux du comte Etienne , en le voyant reparaître à Blois , dans le temps que toute noble bannière devait flotter en Orient, l'accueillirent par d'amères railleries ; la comtesse Adèle y joignit des reproches plus sérieux : elle était fille de Guillaume I.*', roi d'Angleterre, et voyait, disait-elle, sa gloire ternie par le retour de son mari. Mais on peut soupçonner que cette princesse était mue par un tout autre motif: ambitieuse , avide de domination, elle aspirait à gouverner pendant que le comte combattrait. Obsédé par cette femme altière , Etienne se croisa de nouveau après un séjour de quelques années dans ses états , et fut tué en i 4 Oâ , dans un combat contre les Sarrasins. ^^^^W.
Etienne avait eu d'Adèle cinq fils et trois filles : les fils étaient Guillaume , qui épousa une fille de la maison de Sully^
ET Dfi SON TERRITOIRE. 31
dont il prit le nom ; Thibault IV , successeur de son père au comté deBlois; Etienne, qui fut roi d'Angleterre en 1135; Henri, moine de Gluny , puis évêque de Weucester ; et Humbert, mort jeune. Les filles étaient : Alix , qui épousa Milles^ comte de Bray ; Mahaud , qui fut mariée à Richard , comte de Castre ; et Eléonore , que Raoul , comte de Vermandois , répudia après quelques années de mariage.
Thibault IV, par les intrigues de sa mère, qui le préférait à Guillaume , son frère aîné , fut investi, au préjudice de celuici , des comtés de Blois , de Chartres et de Brie ; le comté de Champagne appartenant encore à Hugues , frère du comte défunt. Plus les possessions de Thibault IV étaient étendues, plus Tambitieuse Adèle se flatta de conserver Tascendant qu'elle avait pris sur ce prince. En effet , elle gouverna en son nom pendant près de vingt ans ; ayant toujours eu soin de l'engager dans toutes les ligues formées contre le roi de France. A cette époque, comme toujours , on acquérait le surnom de grand par des exploits retentissants , quelque cause que Ton servît ; Tépée rebelle devenait illustre, ainsi que Tépée fidèle; on frappait toujours juste quand on frappait fort. Nous ne croyons pas que l'opinion ait beaucoup varié à ce sujet depuis que nous nous prévalons d'une civilisation épurée. Thibault IV fut donc surnommé le Grand, dans le temps même qu'il n'agissait que £ar l'impulsion de sa mère. Mais enfin, s'étant souvenu qu'il était dès long-temps majeur, il voulut gouverner par lui-même; Adèle comprit alors que son règne était passé; elle se retira à l'abbaye de Marcilly en H2S2, y prit le voile , et mourut en 1137.
Thibault IV avait acheté de son oncle le comté de Champagne , en 1125; il y fit plusieurs fondations pieuses, dont la mention détaillée n'appartient pas à notre sujet. L'abbaye de Bourg-Moyen compta ce prince parmi ses bienfaiteurs : sans doute ce fut à sa sollicitation que Ives , évêque de Chartres excommunia ceux ou celles qui troubleraient cette commu-
nauté d ans ses possessions et privilèges , bien afifeiiblis durant le long espace de temps qui s'était écoulé depuis sa fondation *. La même abbaye de Bourg-Moyen obtint, sous le règne de Thibault IV (iU4), une bulle du pape Eugène III, qui lui confirma la possession du prieuré de Saint-Honoré de Blois , dont la fondation était déjà ancienne à cette époque.
Thibault IV mourut en 1 i 5i , laissant de Mathilde, son épouse, quatre fils : Henri , comte de Champagne et de Brie; Thibault , comte de Blois et de Chartres; Etienne, comte de Sancerre, et Guillaume aux blanches mains , qui fut successivement évéque de Chartres, archevêque de Sens, puis de Reims, enfin cardinal , et l'un des hommes les plus savants du xii.' siècle. Mathilde avait aussi donné à Thibault six filles : Agnès, femme de Renaud , comte de Bar ; Marie , unie à Eudes , duc de Bourgogne; Elisabeth, mariée au vaillant Roger, duc de PouiQe; Mahaud , épouse de Rotrou, comte de Perche ; Marguerite , qui fut religieuse à Fonte vrault; enfin Adèle, que le roi Louis Vil épousa en troisièmes noces , après avoir répudié Eléonore de Guienne.
Thibault V, dit le Bon^ second fils du comte défunt, lui succéda dans Içs comtés de Blois et de Chartres , à la condition d'en faire hommage à Henri L«, son frère , comte de Champagne. Thibault V fit diverses fondations dans le comté de Blois ; il accorda beaucoup de biens et de privilèges aux églises, aux abbayes, et fit à ses vassaux la remise de plusieurs redevances. Ce prince fonda THôtel-Dieu de Blois avec le titre de prieuré dépendant de Bourg-Moyen. Le titre de fondation, dont la date n'est plus connue , portait qu'un chevalier nommé Megret avait abandonné tous ses biens à cet hospice. En 1278, le chapitre de Bourg-Moyen permit aux frères de la Maison- Dieu d'exercer les droits curiaux sur leurs malades, à condi-
* Cartulaîre de Bourg-Moyen, page m.
tion que leur cloche ne pèserait que dix livres , ne serait élevée que de trois pieds^ et qu'on ne pourrait la voir de dehors. Et voilà ce que, dès le xiii.» siècle , étaient devenues l'humilité et la charité des moines.
Un autre prieuré, dont on voit encore quelques ruines dans la forêt de Boulogne, près Blois, avait été fondé aussi par Thibault V, en 1 1 63 ; plusieurs comtes et comtesses ratifièrent cette fondation et l'augmentèrent à diverses époques. Le prieuré de Boulogne fut supprimé, vers 4764, parl'évêque de Blois; de ses revenus on constitua plusieurs bourses en faveur des aspirants au sacerdoce. Ajoutons que ce prieuré , dont nous ne parlerons plus , fut illustré par le séjour d'Armand-Jean Le BouthiUier de Bancé , devenu si célèbre comme abbé de la Trappe , après l'extinction de sa brûlante passion pour la duchesse de Montbazon sur la tombe de cette dame.
Parmi les libéralités que Thibault Y fit aux établissements religieux de son comté , nous citerons le don de cinquante sous de la monnaie blésoise aux moines infirmes de Saint-Laumer : cette somme était à prendre dans les moulins à foulon de la ville, qui , à cette époque , flottaient sur l'espace occupé aujourd'hui par la rue de la Foulerie. Cette concession prouve un fait important : c*est qu'à la fin du xii.* siède on battait monnaie à Blois; et Bernier affirme que les comtes jouissaient de cette prérogative depuis les rois de la seconde race. La première monnaie du comté , selon cet historien , portait pour légende : Blesianis Castro, Thibault, par un titre de la même époque, abandonna aux mêmes retigieux infirmes la dîme des poissons péchés dans son écluse de Saint-Victor.
Un titre , jadis conservé dans les archives des Bénédictins de Blois, assignait une date assez précise à l'établissement du quartier de Blois appelé le Bourg-Neuf : nous voulons parler d'une charte de Thibault V, dans laquelle il s'exprimait ainsi : « Je leur i> ai donné aussi (aux moines de Saint-Laumer) (un terrain sans » doute) dans mon censif de Bourg-Neuf, bâti nouvellement au
)) dehors de la Porte-Chartraine *.... » Cette partie de la ville remonte donc au xii.« siècle , et probablement à la seconde moitié de cette période.
En \\66, Thibault V, après avoir approuvé la fondation de Saint-Lazare à Blois , due au comte Robert , autorisa Regnaud- Grespin à donner à cette communauté sa grange de Yitime. Le même prince donna, en i 187 , au même couvent, un moulin situé sur le port, devant la maison de Jousselin de Saint-Brice ; puis la quatrième partie du poisson blanc qui se trouvait aux écluses dudit port. Ces concessions révèlent une circonstance digne d'intérêt , c'est que des personnages nobles commençaient à se grouper près de la cour de Blois.
Thibault V , que ses contemporains surnommèrent le Bon, mérita cet heureux surnom trop peu envié. Les comtes de Blois passaient ordinairement la belle saison au château des Montils , forteresse dont on ne voit plus que les ruines sur une hauteur dominant le cours du Beuvron , à trois lieues environ de Blois. Plusieurs chartes sont datées de cette résidence : Tune d'elles , donnée par Thibault V,affranchit les habitants dubourgdes Montils. Plus tard , Alix de Bretagne , épouse du comte Jean de Ghâtillon , fonda un hôpital aux Montils. Jeanne de Blois , fille de cette princesse , dota à son tour cette maison par son testament daté de 4291 .
Nous devons citer encore quelques unes des principales donations et remises faites par Thibault Y aux habitants et aux églises de Blois.
On a vu précédemment que l'île de Vienne dépendait de la seigneurie de Selles en Berry ; cependant les comtes de Blois exerçaient sur cette île une certaine autorité , suzeraine sans doute. Thibault V abandonna aux religieux de Saint-Laumer la moitié de sa dîme sur deux moulins et écluses situés en Vienne.
♦ Dedi etiam eis in censu burgi novi œdificati,.,»,. extra portam carnotensem.
H parait que l'usage des comtes de Blois ( maison de Champagne ) était d'inscrire au-dessus des portes de leur capiu^le les concessions qu'ils faisaient aux habitants de cette ville : ainsi Ton voyait au-dessus de la porte Saint-Fiacre , qui conduisait au vieux pont, et que Ton a démolie vers la fin du xviii.* siècle, une inscription que nous croyons devoir reproduire comme type des chartes consacrant ces sortes d'immunités. Voici cette inscription , telle que le savant Eloi Johauneau l'a lue sur la copie de Berhier :
Francise senescalis, comes Theobaldus , et Aalix comitissima , pro^ amore Dei^ et pro animabus antecessorum suorum , perdonaverunt hominibus istius patriœ capitonem equorum et telarum in quibus manducabant ; necnon vinea , et prata et viridarios et alberetas in manu cepit, Ita quàd comes habebit in foris facto vinearum X sol. habebit aurem etiam hominis foris facientis , nisi poterit X soi. reddere, Habebit in foris facto pratorum et de vaccâ VI denarios et de porco et ove idem. Perdonaverunt etiam quàd m^onetam minus valentem dent , ne facient; nec comagium ultra capi. Divine igitur potende supplicamus ut quicumque sacram paginam^ et quod sandtum est violare, vel ullatenus infirmareprœsumpsérint œtemâ malediccione et Dei ultionum ira feriantur implacabili.
Cette inscription consacre une vérité dont nos générations sceptiques ont trop restreint la généralité : c'est que les temps féodaux avaient aussi leur bon côté. Si les seigneurs pouvaient être absolus dans le mal , ils pouvaient l'être aussi dans le bien , et l'étaient plus souvent qu'on n'a voulu l'avouer sous l'empire de cette prétendue popularité de nos jours, qui n'est ni moins exclusive ni moins despotique que le régime féodal , sans jamais être aussi généreuse , à moins que ce ne soit en paroles. Cependant les bontés de Thibault n'étaienjt pas sans mélange : on voit, par cette même inscription, qu'il faisait couper une oreille à ceux qui ne pouvaient lui payer dix sous , et sur une
accusation , sans la moindre vraisemblance , il fit brûler les Juifs établis à Blois *,
Thibault V avait épousé, en 4164, Alix, fille cadette de Louis-le-Jeune et d'Eléonore de Guienne; ce fut sans doute à ce mariage qu'il dut le titre de grand-sénéchal de France. Mais la paix ayant été faite en 1469 , entre les rois de France et d'Angleterre , Richard , duc d'Anjou , fils de ce dernier, revendiqua cette charge qui lui appartenait. Cependant Thibault la conserva honorairement jusqu'à sa mort; ce comte prenait dans ses actes le titre de Procurator Francorum regnù
Ce comte fut un vaillant chevalier; il accompagna Philippe- Auguste au siège de Ghâteauroux et s'y distingua **.
Thibault se croisa , en 1 1 90 , aussi avec Philippe- Auguste , et fut tué l'année suivante au siège de Saint-Jean-d'Acre. Alix de France lui avait donné sept enfants : Thibault , mort en basége ; Louis , comte de Blois et de Chartres; Henri , mort jeune ; Philippe, qui ne laissa point de postérité; Marguerite , femmj
* Voki la traduction de rinscription : « Le eomte Thibault , sénéchal de France, et la comtesse Alix , ponr Tamour de Dieu et pour les âmes de leurs ancêtres , ont fait la remise entière aux hommes de ce pays, du droit de prise de chevaux, et des tentes de toiles dans lesquelles ils mangeaient ; et a mis sous sa main les -vignes , les prés , les vergers et les aubrais ; de manière que le comte aura pour le forfait des vignes , dix sous ou une oreille môme de l'homme qui aura forfait, s'il ne peut payer dix sous ; quMl aura pour le forfait des prés et pour une vache six deniers ; pour un porc ou pour une brebis six deniers. Us ont octroyé aussi quMls donnent (les hommes) en paiement une monnaie qui n'a pas le poids, s'ils ne l'ont pas faite (altérée) , et que le droit de carnage ne soit plus dorénavant perçu. Nous supplions donc la divine puissance pour que quiconque osera violer, ou en aucune manière infirmer cette page sacrée et ce qui y a été statué, soit frappé de ia malédiction éternelle et de la colère Unplacable des vengeances de Dieu. »
^ Guillaume-le-Breton a dit de ce comte :
Etpreeipue ThtobaltUis
Prœmtis ejusdem f rater , cui Belsia tota ,
Cui Btetenst toUtm suberat eastnimque Duneiut,
Et spedosa niinis rtgio, cattellaque plura.
d'OthoD , duc de Bourgogne; Elisabeth; enfin, Alix de Blois, religieuse à Fontevrault , et qui devint en 1218 abbesse de cette célèbre communauté.
Louis , fils aîné de Thibault V , laissa peu de traces de son gouvernement dans le comté de Blois; mais s'étant croisé en 4 1 99 , il fit la guerre avec quelque éclat dans la Palestine. Villehardouin lui reproche cependant d'avoir engagé imprudemment la bataille d'Andrinople en 1205; il paya cette faute de sa vie , et périt dans ce combat. Il avait eu trois enfants de Catherine , fille de Raoul , comte de Clermont en Beauvoisis : Thibault , Raoul et Jeanne de Blois , morte jeune.
Thibault VI, comte de Blois en 1205, était alors mineur : ce fut Catherine , sa mère, qui gouverna en son nom. Nous ne voyons aucun fait important ressortir du règne de ce prince , qui mourut en 1218, sans postérité, quoiqu'il eût été marié * trois fois. Après sa mort , Mar^erite , fille de Thibaul^Vj^ pritT le titre de comtesse de Blois et de Chartres. Ce fut durant son règne que les habitants du bourg du Foix, vassaux de l'abbaye de Saint-Laumer ^ achetèrent leur affranchissement pour la somme de deux mille livres ; la charte qui consacre ce rachat est de Tan 1224. Les bâtiments réguliers , et l'église en partie, avaient été brûlés dans cette année ; l'argent compté aux religieux par les habitants affranchis servit à rebâtir ces édifices : nous parlerons ailleurs de cette reconstruction. -f
( Catheri ne) comme le neveu auquel elle succédait^ fut mariéen-^f^** ' trois fôîsT^s deux premiers maris, Hugues d'Oisy et Othon de Bourgogn e , ne lui donnèrent point d'enfants ; mais elle eut de ôautnier , sire d'Avesnes *, Marie , qui épousa Hugues de Châtillon ; elle lui porta le comté de Blois.
* Gautl^ter d'Avesnes et Marguerite reprirent aux frères de l'Hôtel-Dieu de Blois le château de Montfrault, qui leur avait été donné, selon Bernier , par les comtes de la première race. Ces religieux reçurent des terres eu échange de ce château et de ses dépendances.