‹ Histoire de BordeauxChapitre 139 sur 143 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Sur le fronton de la porte d'entrée en dehors sont les armes de France, supportées par deux figures en pierre représentant Mars et la Victoire. Des niches latérales contiennent les bustes de Henri III et de Henri IV. Toute cette sculpture est dégradée par le temps. L'appartement durez-de-chaussée, voûté commeles deux supérieurs, est composé d'une salle et de quelques petites pièces de dégagement. En face de la porte d'entrée commence l'escalier de la tour, et un peu à côté un plus petit qui descend à la citerne où se rendent les eaux de toute la pluie qui tombe sur l'édifice. Au premier étage est l'appartement nommé salle du roi, composé d'un vestibule , d'une vaste chambre, et de deux garde-robes. La chapelle loccupe le second étage : il y a un autel sans ornement. Un large cordon d'armoiries couvre ses murailles , et sur le carrelage on voit une couronne dessinée en marbre noir. Les bustes de Louis XIV et de Louis XV, sculptés par Lemoyne, ont été placés dans cette chapelle , avec une inscription latine qui annonce que le premier de ces rois a fait restaurer ce phare en 166S, et que le second y avait fait poser une lanterne plus élevée que l'ancienne en 1727. Au-dessus de la porte d'entrée est le buste de l'architecte de cette tour, Louis de Foix , entre les deux pièces de vers suivantes , le tout fait de sa main , d'après la tradition :

L*anliquc Rabylon , miraculeuse ville, Où est un grand désert d*une grande cité, Sur le ferme élément a esté immobile ; • Cordouan dans les eaux y demeure arresté.

Le colosse orgueilleux de Tlsle phébéane Tumba d*un tremblement de terre combattu , Et ce phare est fundé sur la plaine océanc Quy tremble incessamment sans qu'il soit abattu.

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Le bastiment en yain loDg et moins difficile Des pointes que Memphis hausse en forme de feux , Miracle ne put estre une chose inutile ; Cordouan est utile et tout miraculeux.

Qu*on cesse d'exhalter le Mausole en Carie; Ce monument marin est bien plus excellent. Cesluy~Ià contenoit une cendre amortie , Et cesluy-cy contient un feu vif et brusUnt.

Un homme audacieux put jadys mètre en cendre Le temple éphésian ; mais sur cet œuvre esclos Deux immortels en vain n*ont cessé d'entreprendre Jupiter par son foudre et Neptun par ses flots.

Jupiter, quy ne put conserver son image Au temple olympian , ne peut rien en ce lieu ; Henry fait voir icy combien peut davantage L'image d*un vray roy, que celuy d'un faux dieu.

Soit le palays du Méde , ou Finsulaire phare Quy soient mis en ce rang, que veut-on estimer? Bastir dessus la terre est-ce une chose rare ? Mais quy a jamays veu bastir dessus la mer?

Quand j^admire ravy ceste œuvre en mon ouvrage , Loyz de Foyx, mon esprit est en estonnement. Porte dans les pensers de ton entendement Le gentil ingénieux de ce superbe ouvrage. Là il discourt en luy, et d'un muet langage Te valoyant subtil en ce poinct mesmement Que tu brides les flots du malin élément Et du fougeux Neptun la tempeste et Torage. O trois et quatre fois bien heureux ton esprit De ce qu'au front dressé ce phare il entreprit, Pour te perpétuer dans l'heureuse mémoire ! Tu t'es acquis par là un honneur iufiny, Quy ne finira point que ce phare de gloire , Le monde finissant , ne se rende finy.

En sortant de cette chapelle on monte à la seconde ga^

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lerie extérieure au-dessus de laquelle s'élèvent en forme de pyramide trois étages percés chacun de quatre fenêtres. L'architecture extérieure est d'un genre séyère et sans aucun ornement, mais l'escalier intérieur est d'une beauté remarquable. Il conduit au sommet du phare etdans la lanterne qui le couronne en pyramidion. Cinq personnes y tiennent à l'aise. Cette lanterne tourne sur ellemême dans un châssis en fer maillé , au moyen d'un gros poids qu'on monte comme celui d'une horloge. Une dernière galerie extérieure fait le tour du châssis, dont les vitres sont d'une forte épaisseur. C'est là qu'attirés comme les papillons autour d'un flambeau , les oiseaux de passage viennent se casser la tète et tomber dans les galeries , où les gardiens de la tour les ramassent à pleins sacs.

L'appareil tournant est octogone , et leurs faces ont un mètre en carré ; le centre de chacune , formé de verres taillés pour concentrer les rayons , est occupé par une forte lentille. Au milieu est la lampe composée de trois mèches concentriques. Une pompe aspirante et foulante y porte l'huile et nourrit la flamme qui en consomme un kilogramme par heure. On distingue la lumière du phare de cinq à six myriamètres de distance et sur huit points à la fois, par les verres lenticulaires qui.la grossissent considérablement. Son mouvement est si lent qu'il s'écoule une minute d'une lentille à Tautre , ce qui permet de ne pas confondre le feu de Cordouan avec la clarté accidentelle des feux follets , ni avec la scintillation constante des étoiles.

Par un autre mécanisme on a fait un feu fixe avec la même lampe. Cent douze petits miroirs , déposés horizontalement au-dessous de sa lumière , renvoient les rayons lumineux sur cinq autres miroirs plus grands qui sont

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placés au-dessus de la lanterne. Ces nouveaux miroirs réfléchissent la lumière à un myriamètre et demi de dis- . tance ; et quand les navires qui viennent de la haute mer aperçoivent ce feu fixe, il est temps qu'ils s'éloignent , car les rochers les menacent.

L'ancien ingénieur delà marine à Bordeaux , J. Teulère^ fît exécuter à la tour de Cordouan les dernières réparations dont il avait conçu le plan. Elles étaient importantes , car elles durèrent depuis le mois d'avril 1788 jusqu'au mois d'août de l'année suivante , et coûtèrent la somme de cent soixante-trois mille deux cent trente-huit francs. Cet homme, distingué par ses talents en plus d'un genre , avait substitué à l'ancien mode d'éclairage du phare par le charbon de terre , des réverbères à réflecteurs paraboliques. M. Fernel, membre de l'institut, remplaça en 1827 les réflecteurs de son devancier par des verres lenticulaires qui augmentèrent singulièrement l'intensité de la lumière; elle était évaluée sous Teulère à trois cents becs d'Argant , et maintenant elle en vaut deux mille de plus«

Nous ne répéterons pas les conjectures variées qu'on a formées sur l'origine de l'établissement de la tour de Cordouan , parce que l'historien doit se borner à rappeler les faits quand il en existe de constatés. On trouve dans les Jetés de Rytner, page 166 du tome IV, une charte du 8 août 1409, par laquelle Henri IV, roi d'Angleterre, déclare que son oncle Edouard , prince de Galles , pendant qu'il gouvernait la Guienne ( de 1355 à 1371 ), avait fait construire à l'embouchure de la Garonne et à l'endroit le plus avancé dans la mer, une tour en pierres et une chapelle sous rinvocation de Nostre^Dame de Cordam , afin de préserver les navires des dangers qu'ils couraient au milieu des écueils et des bancs de sable gisants à l'entrée

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de cette rivière; qu'un ermite , nommé Geoffroy de Lesparre , y faisait sa résidence, et qu'il était chargé d'entre- Itenir des feux pendant la nuit pour la sûreté de la navigation en ce lieu. On lit dans la Chronique, année i^Sk : « Audict an, Louys de Foix (*j, architecte et ingénieur 4u « roy, commence à jeter les fondements d'une nouvelle (( tour de Gourdouan joignant l'ancienne , aux despens de (( toute la province )>. Voilà les seuls documents historiques qui constatent l'époque de la construction de ce phare. En archéologie comme en politique , que de gens débitent avec assurance de belles choses qui n'ont pas le moindre fondement !

(*) On doit regreUer que ni de Lurbe ni aucun de ses conti* nuateurs niaient pas laissé quelques détails sur la nature et la durée des travaux faits pour la construction de la tour de Cordouan , ni sur le célébré architecte qui la dirigea. Tout ce qu*on sait de Louis de Foix , c'est qu*il était natif de Paris ; quMl Ait chargé par le roi d'Espagne de bâtir le palais et le monastère de TEscurial , dont le fameux Yignole avait donné les dessins ; qu'en 1570 il redressa le lit et Fembouchure de TAdour, au moyen de la magnifique digue quMl fit construire et qui subsiste encore au-de»^ sous de Bayonne , et qu'il procura à cette rivière une embouchure plus directe pour conduire ses eaux dans TOcéan au Boucaut neuf. On dit que L. de Foix employa vingt et un ans à la construction de la tour de Gordouan , et qu'il y fut inhumé.

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