CHAPITRE SEGORD
Les premiers^ travaux entrepris pour rembellissement du port de Bordeaux furent projetés en |1728. Le 2 janvier de cette année , les jurais délibérèrent qu'une porte de ville serait ouverte au bout de la rue du Chai des Farines, afin de lui procurer une issue sur le port; qu'il serait construit une ligne de maisons uniformes depuis la porte Saint -Pierre jusqu'à celle du Chapeau -Rouge; et qu'il serait formé au-devant de la porte Despaux (*) une place publique, au centre de laquelle on érigerait une statue au roi régnant.
Un arrêt du conseil , du 7 février 1750 , homologua cette délibération, et y apporta quelques modifications pour améliorer le projet conçu par les jurats. Elles avaient été déterminées par l'inspection des lieux qu'était venu visiter, par ordre du gouvernement, le célèbre architecte Gabriel , qui avait déjà donné des plans d'embellissement pour plusieurs villes de France. Cet arrêt porte , 1® qu'une porte de ville , au bout de la rue du Chai des Farines , sera ouverte sur le port ; 2** que depuis le palais de la cour des aides jusqu'à, la porte du Chapeau-Rouge^, il sera construit une ligne de maisons uniformes ; 5® qu'en face de la porte Despaux, dont la démolition est ordonnée, il sera formé une place de soixante toises de largeur et de quarante-cinq de profondeur, au centre de laquelle s'élèvera la statue du roi; 4® que chaque extrémité de l'hémi-
(*) Cette ancienne porte de ville était à reiirémité orientale dé la me Saintr-Remi , et tirait son nom de ce qu*on y vendait deséchaias pour les vignes, lesquels s'appellent paux en gascon.
cycle de cette place qui ouvrira sur le port sera terminée par un pavillon supportant des groupes en bronze ; 5® qu'il sera formé une nouvelle rue parallèle à la rue Saint-Remi, laquelle sera élargie à mesure qu'on reconstruira les maisons jusqu'à la rue Sainte-Catherine ; 6® que les maisons qui formeront la façade de la<nouveIle place seront d'architecture uniforme , et que celles que l'on bâtira depuis cette place jusqu'au palais de la cour des aides seront également uniformes (*) , mais sur un plan d'élévation différent de celles de la place , lequel plan est annexé à l'arrêt précité. Il autorisa en même temps la ville à employer , pour la partie des dépenses qui la concernent dans ces travaux d'embellissement , soit une somme annuelle de soixante mille livres prise sur les revenus communaux, soit le produit des emplacements que l'administration municipale pourra vendre, bordant les murs de ville sur toute la ligne où s'exécuteront ces travaux.
On ne<pouvait les suivre que bien lentement avec d'aussi faibles moyens que ceux dont le gouvernement venait de permettre à la ville de faire usage. Il était réservé à un de ses plus illustres administrateurs de faire terminer ces travaux , et de leur donner même ce développement imposant qui a procuré au port de Bordeaux la magnifique façade qu'on admire maintenant. La jurade néanmoins fit commencer immédiatement, sur la place Royale, les constructions qu'elle était autorisée à entreprendre ; et le 8 août 1733 elle posa en cérémonie, au centre de cette place,
f ) Elles sont sur le cAté occidental des rues de la Douane et du Quai Bourgeois, où Ton voit encore quelques-unes de ces malsons bâties à un étage que couronne une petite mansarde. Elles formaient la façade uniforme du port d*après le plan de 11730, antérieurement à la construction de la façade actueiie du quai.
CHAPltRE SECOND. 71
lâ première pidrré da piédestal sur leqael devait s'élever la statue équestre de Louis XV.
Cette statue fut inaugurée solennellement din ans après. Elle avait été fondue à Paris , d'après le modèle sculpté ' par le célèbre Lemoyne. Elle représentait le roi en costume antique, à cheval, et dans l'attitude du commandement. L'ouvrage était en bronze d'une seule pièce et audessus de grandeur naturelle. Le piédestal en marbre blanc avait six mètres de hauteur. Il fut achevé en I76S. Ses ornemeiits consistaient en trophées militaires groupés sur les angles. La face antérieure offrait l'inscription sui-^ vante , dont les expressions caractérisaient l'amour que les Français portaient à Louis XV dans le commencement de son règne :
LUDOVICO XV, SJBPE VICTORI , SEMPEA PAGIFICATOÏII ;
sucs OMNES, QUAM LATE REGNUM PATET »
PATERNO PECTORE GEREim;
SUORCM Df ARIMOS rEIfITUS HABrrARTI»
Les deux grandes faces étaient ornées de bas-relie6, dont l'un représentait la bataille, de Fontenoy (il mai 4745), et l'autre la prise de Port-Mahon (27 juin i7{S6). La dernière face contenait les noms des officiers munici^ paux qui étaient en place lors de l'éreclioû de ce monu-> ment. Il a été abattu par le peuple le 32" août 1792 , et il n'est échappé à la destruction que les deux bas-reliefs , vrais chefe-d'œuvre de sculpture , que l'on voit au musée de Bordeaux. Quoique les faits d'armes représentés sur ces bas-relie6 eussent été choisis pour flatter le maréchal de Richelieu qui s'y était distingué , il parle assez [lestement de ce monument dans ses Mémoires , ainsi que de la ville
n HISTOIRE DE BORDEAUX.
de Bordeaux dont il était gouverneur. Les grands se moquent quelquefois des flagorneries dont on les accable.
CHAPITRiE TROISIÈME.
BOBDBAUX AVATfT ET PKIfDANT L'ADMIKISTEATION DU G&LfcBRS
INTBNUANT TOUBIOT.
I. Etat de la ville de Bordeaux en 1743. — H. Arrivée de M. de Tourny dam cette ville. — III. OuveHure de la porte des Capucins et formation des deux places de ce nom. — IV. Fondatùmde V école de dessin. — V. Formation des boulevards autour de Bordeaux. — VI. Construction des portes et places d'Aquitaine, Dijeaux, et Dauphine. — VU. Etablissement du Jardin Public, — YIU. Famine à Bordeaux en ilkl et 174*8. — IX. ConstrtiC' tion des porte- et p2ace de Tourny , de la porte du Cha- *peaurRouge , et plantation des allées de Tourny. — X. Achèvement de là place Royale. — XI. Arc de triomphe de la place Bourgogne. — XII. Construction de la porte et de l'hôtel de la monnaie. — XIII. Construction simultanée de la façade du port de Bordeaux. — XIV. Dernier tror vaux publies ordonnés par M. de Tourny pour Vembelli9Semewt de cette ville.
. Pour se faire une idée positive des accroissements qu'a pris une ville, il est nécessaire de reconnaître ce qu'on remarquait dans son enceinte à l'époque où' ces accroisse^ mentsont commencé à s'effectuer. Cette conftidération nous détermine à indiquer la position architectonique de Bordeaux en 1743 , c^est-à*dire à esquisser l'état matériel de cette ville par rapport à ses travaux publics et aux
grands édifices qu'elle renfermait dans ses murs lorsque M. de Toumy vint y exercer les fonctions d'intendant de la province. A cette époque commence une nouvelle ère industrielle et artistique pour les habitants de cette ville , dont l'activité s'était déjà développée depuis le commen- cernent du siècle par un commerce étendu dans les deux mondes.
Au milieu du dix-huitième siècle, cette ville conservait encore les formes gothiques qu'elle avait dans lé temps où elle était passée sous la domination française. Les richesses dont le commerce était parvenu à la doter depuis n'avaient nullement servi à appeler dans ses murs les arts qui décorent les cités de nouveaux monuments» et qui élèvent des habitations agréables aux citoyens auxquels la fortune permet de connaître le luxe. Quelques parcelles de ces richesses, récemment appliquées à des travaux publics (ceux dont il a été question au chapitre précédent), avaient seulement contribué à &ire ressortir l'aspect mesquin de Bordeaux. L'enceinte de cette ville était circonscrite, du côté opposé au port, par des murailles crénelées et par d'anciennes tours , au pied desquelles s'élargissaient des fossés baignés d'eaux bourbeuses, ou remplis d'immondices. Ces espèces de fortifications, démantelées pour la plupart, rappelaient les déplorables temps des discordes civiles , et prévenaient défavorablement contre l'intérieur de la ville. Aucune avenue riante ne se présentait à ses abords pour aider, par des routes commodes, ses communications avec la campagne environnante. Du côté de la rivière, envoyait adossées aux murs de la ville, dans toutel'étendue du port, de petites maisons de la plus chétive apparence » et dont les moins anciennes ne se prolongeaient pas même sur la. ligne doiicemeat courbée que la Garonne dessine au-de-'