CHAPITRE TROISIEMfi
La partie la plus essentielle , la plos remarquable de Bordeaux , celle que l'étranger examinait davantage et dont l'habitant ainsi que l'administration s'occupaient le moins, quoique ce fût la source de la prospérité de cette ville , le port , n'avait pas encore ajouté à sa beauté naturelle aucun ouvrage d'art qui servit soit à décorer son magnifique hémicycle , soit à y établir les commodités que nécessiteht les mouvements d'un grand commerce maritime et territorial. La rade de Bordeaux , malgré le grand concours de navires français et étrangers qu'on y voyait , était dépourvue de quais propres, commodes, et nécessaires, pour faciliter le prompt transport des marchandises qui étaient l'objet des voyages de ces navires. Deux simples cales ( de la Douane et des Salinières) avaient été construites pour l'abordage dans le port ; et le restant de son étendue offrait un sol inégal et couvert de vase , qui n'était accessible que lors des hautes marées. Si la Garonne était un autre pactole pour cette ville, on peut dire que; l'or qu'elle y apportait était recueilli au milieu de la boue qui couvrait ses rives. Il y a plus : les richesses que lé commerce y faisait afQuer n'étaient point appliquées à des travaux publics ou particuliers qui vinssent contribuer à embellir la ville. Elle avait besoin de rencontrer un administrateur éclairé , inspiré par le goût du beau et par l'amour du bien public, qui vint apprendre à ses habitants à faire un noble usage de ces mêmes richesses, et qui forçât en quelque sorte ceux qui en étaient possesseurs à en jouir , seulement en se dégageant des langes de la barbarie , dans lesquelles l'indifférence et d'anciennes habitudes les retenaient enveloppés.
Tel était Bordeaux (*) , lorsque M. de Tourny entreprit d'élever cette ville au rang que sa position naturelle lai destinait , en la dotant des embellissements dont elle était dépourvue. Les travaux publics qui furent exécutés pendant son administration ne seront pas signalés par le hasard des circonstances , ou par suite d'une flatterie d'étiquette > comme il est souvent arrivé à certains magistrats, qui ont attaché leur nom à des monuments d'utilité locale , uniquement parce qu'ils se sont trouvés en charge lorsque ces monuments ont été inaugurés. Ceux qui furent élevés pendant l'intendance de M. de Tourny^ et dont cette ville s'enorgueillira toujours , ont été conçus par le génie de ce grand administrateur , dirigés par sersoins personnels, et achevés aux risques d&sa fortune et de son repos. Leur existence est réellement son ouvrage, et doit être regardé comme un de ses bienfaits.
En effet , lorsqu'il était pénétré de la nécessité de fonder une institution publique ou d'ériger un édifice d'une utilité réelle ^ M. de Tourny en soumettait à l'approbation du gouvernement le projet mûremeiit réfléchi dont il avait calculé les avantages et les moyens de parvenir à son achèvement ; puis il en prescrivait l'exécution immédiate, sans se laisser effrayer par les obstacles que cherchaient à lui opposer les personnes puissantes dont il heur-
(*) Cette peinture de rancien état de Bordeaux n^est point faite dMmagiDation. Ou peut s^assurer de sa réalité en consultant le Plan de Bordeaux tel qu'il était en 1737. U fait partie des gravures qui sont jointes à cette Histoire.
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tait les voes étroites , ou bien celles que la préyention ou rignorance empêchait d'apprécier les avantages de rétablissement projeté. Il y a plus: si les fonds assignés pour le former n'étaient pas encore réalisés , il n'hésitait pas d'avancer lui-même ces fonds, afin que l'exécution de son plan n'éprouv&t aucun retard. H y faisait travailler sous ses yeux , et activait par sa présence les ouvriers qu'il employait. C'est ainsi que l'administrateur qui comprend ses devoirs apporte dans les travaux publics confiés à ses soins la vigilance qui distingue le père de famille jaloux d'améliorer ses propriétés personnelles.
Lorsque M. de Tourny fut chargé de l'intendance de la Guienne , il occupait depuis douze ans celle du Limousin , où un mérite éminent lui avait concilié tout à la fois l'affection de ses administrés et la confiance du gouvernement. On peut dire qu'il avait fait un heureux essai de ses talents dans cette province. Elle lui doit l'ouverture et la restauration de ses grands chemins, qui passent pour les plus beaux du royaume. Le cours , la place, et la porte de Tourny, qui ont été formés à Limoges sur les anciens remparts au milieu d'un terrain marécageux qui les avoisinait, rappellent encore aux habitants de cette ville le souvenir du grand homme qui créa ces monuments par son affection pour le pays. Ainsi , une haute réputation de capacité administrative précéda M. de Tourny dans la nouvelle intendance qui lui fut confiée. Il arriva à Bordeaux le 31 août 1745. Nous allons le montrer constamment occupé de procurer à cette ville les embellissements dont elle lui parut susceptible ^ en rappelant la série des travaux publics qu'il a conçus et fait exécuter pendant le cours de sa mémorable administration; L'énumération de ces travaux nous parait digne .d'or-
ner les pages de cette Histoire , dont ils forment une des plus brillantes époques.
ni.
M. de Tourny eut l'avantage de rencontrer dans les membres de la jurade des hommes qui comprirent les vues qu'il manifestait pour Tembellissement de Bordeaux. Le premier objet de décoration qu'il fit adopter à cette administration fut la construction d'une nouvelle porte de ville qui serait ouverte dans le mur méridional de la ville. Sur ce côté de son enceinte, Bordeaux n'avait que deux issues, la porte Sainte-Eulalie et celle de Saint-Julien ; et depuis cette dernière porte jusqu'au quai de la Manufacture, deux quartiers très-populeux, ceux de Saint-Michel et de Sainte- Croix, se trouvaient privés de pouvoir communiquer avec les faubourgs de Paludatte et des Terres de Bordes aussi
. facilement que leur voisinage le réclamait. Les obstacles qui empêchaient cette prompte communication furent levés au moyen d'une nouvelle porte de ville.
Par sa délibération du 23 avril ilkk , la jurade arrêta que cette porte serait ouverte à l'extrémité de la rueClare, à l'endroit où aboutissent aux murs de la ville , dans 'une direction opposée^ les rues Entre-deux-Places et des Capucins , et au dehors de la ville , le chemin de Bègles et celui des Terres de Bordes. Cette délibération , que l'intendant avait provoquée, fut par lui approuvée au nom du gouvernement, en vertu de sa qualité. Quoique cet édifice
, soit en rapport avec la simplicité deà bâtiments de ce quartier , sa construction ne laisse pas d'être d'un bon style. Comme c'est la première porte de ville qui fut ajoutée à t^elles qui subsistaient déjà, le peuple l'appela et continue à
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l'appeler la Porie-Neme^ qu6iqu*oa lai eût imposé le nom de Porte des Capucins, à cause d*un couvent de cet ordre qui se trouvait dans le voisinage.
Au-devant de diaque face de cette porte il fut formé une place bordée de maisons toutes b&ties sur le même plan. €'est le premier modèle des façades uniformes qu'on ait prescrit à Bordeaux pour les places publiqueis et pour les constructions qui offraient une longue surface dans les passages remarquables. L'idée en appartient à M. de Toumy : elle Ta constamment dirigé dans tous les travaux qu'il a ordonnés. On doitregretter qu'une aussi heureuse conception n'ait pas été suivie depuis à Bordeaux » à l'égard des grands cours , des promenades, et des places publiques. En effet, ces vastes constructions doivent être considérées comme des objets de luxe en architecture : une ordonnance S3rmétrique leur imprime un caractère tout à la fois agréable et imposant.
La grande étendue du terrain qui s^ trouvait vide à l'extérieur de la Porte des Capucins permit à M. de Toumy de donner à la place qu'il forma en cet endroit une destination particulière d'utilité gAaérale. Il y établit un marché hebdomadaire pour la vente du bétail, qui futpeuaprès autorisé par l^tres^patentes du roi. Jusqu'alors les bouchers de Bordeaux allaient acheter au loin le bétail qui était nécessaire à l'approvisionnement de cette ville ; et sous ee rapport , elle était privée d'un avantage dont jouissaie»! beauceup de petits lieux de la province. Ce nouvel étabiiasenent public subsiste encore de nos jours.
En vx>yaiit travailler les ouvriers qu'il employait, M. de
sa HIBTOIBB DE BCmOEAUX.
Tourny s^aperçut que'le plus grand nombre d'entre eax ne possédaient pas le dessin , eonnaissance cependant bien essentielle pour la pecfeciion de leurs ^nYif tiges. Il j»e considérait pas cet art comme uniquement destiné à ^former des peintres, des scu^>tenra, et den graveurs-de profe^ion, ou à occuper de simples amateurs à dea-compo^tioo^fde pur agrément*. Il sentait que le crayon pouvaitjéliPe nvîs utilement à la main des artisans de tout genre > et; qu'avec ee secours ils apprendraient à confectionner a¥ec plusde régularité et moins de tâtonnements les divers ouvragsesqui sont l'objet des métiers les plus commuas. Convaincu des avantages que les ouvriers de toutes les classes retireraient de l'étude du dessin , il fonda , pour l'enseignement de cet art, en ilkk , une école gratuite dont l'administration municipale fut autorisée à faire les frais. Il confia la direction de cette école à M. deBazemon, peintre étranger, qu'il détermina à s'établir dans Bordeaux, parce qu'il avait recppnu en lui des talents propre^ à faire réussir cet étabUssiçment. Cet artiste a dessiné la vue des promenades.de Bordeaux, prise du côté du Château-Tjrompette , et celle du port de Bordeaux , prise à la porte des Salinières. Ces deux estam- ^pes ont été exécutées par Latré, le même qui a gfAvéJe plan de Bordeaux, représentant , en entourage ^ les pri|)* cipaux édifices de cette ville, ouvrage qui lui fut cpplSé par l'intendant Tourny en i7S5.
L'école de dessin prospéra tellement sous ce maître habile que , dès 17^8 , les jurais lui accordèrent une gratification pour le zèle qu'il avait apporté dans l'enseignement qui lui avait été confié. Il y a plus : cet établissement prit insensiblement un grand accroissement* Divers. artistes et amateurs des arts et du bien puldic se réunirent au bout de quelques années pour donner unonouvelle extension à cette
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école. Ils y formérenl une sodété libre de pemture, sculpture ; et architecture civile et navale. Chacun des artistes qui était membre de celte société enseignait gratoitement le dessin pour la' partie applicable à l'art qu'il professait, et les simples amateurs contribuaient» par une cotisation annuelle , à la formation des prix d'émulation qui étaient distribués aux élèves dont les progrès avaient été distingués. Cette école a subsisté longtemps avec honneur; et tout en propageant l'étude du dessin parmi les artisans des diverses classes, elle a formé des élèves dont certains se sont fait remarquer dans la carrière des arts. Ainsi les inslitutlocs conçues par l'homme de génie acquièrent toujours avec le temps une forme utile et durable.
Quoique les travaux entrepris en 4744 pour rembelllssement de Bordeaux ne paraissent pas considérables au premier coup d'œîl ,ils ne laissent pas cependant d'être importants "en ce qu'ils conduisirent à d'autres travaux nécessaires à l'accroîssement de l'enceinte de cette ville. Lorsque M. de Tourny en eut reconnu la position , il fut étonné de voir qu'elle se trouvait , comme une place de guerre , isolée de ses faubourgs par de larges fossés que bordaient des terres épaves , en partie couvertes^'eaux stagnantes ; et que ces terres étaient sillonnées en divers sens par des routes irrégulières qui rendaient difficiles et peu sûrs les abords de la cité. Il songea bientôt à former sur ces terrains vagues une large chaussée bordée d'une allée d'arbres , afin que les maisons qu'on élèverait le long dejcette chaussée eussent une communication plus directe avec celles des faubourgs , e1 les unissent insensiblement à la ville dont
ils se trouvaient séparés. Ces nouveaux boulevards devaient Être continués à mesure que les portes et les places publl** ques , dont l'intendant projetait la construction , s'élèveraient sur les nouveaux cours qu'il traça autour des murs de Bordeaux. On commença à travailler à former cette ligne en ilkS ; elle a été successivement prolongée depuis le Fort*Louis jusqu'à la place Féger. L'exécution de ces magnifiques boulevards est un des grands bienfaits dont Bordeaux est redevable au génie de M. de Toumy, qui dés lors plaça en quelque sorte des jalons pour indiquer les limites dans lesquelles il se proposait de circonscrire les embellissements dont il dota par la suite cette ville.
En 1746, M. deTourny fit commencer la reconstruction 'des portes d'Aquitaine, Dijeaux, et Dauphine^ et ouvrir les places publiques qui leur servent d'avenues. Chacune de ces anciennes portes se composait de deux tours crénelées, unies par des arceaux, et protégées par des ouvrages fortifiés, avec des ponts-levis jetés sur les fossés de ville qui bordaient auparavant l'enceinte entière de Bordeaux du côté des faubourgs. Elles formaient autant de bastions qui tombaient en ruine , et dont le plus récent datait du commencement du seizième siècle. Toutes ressemblaient plutôt à l'entrée des guichets d'un antique donjon qu'à des portes d'une ville de premier ordre , que son éloignement des frontières dispensait de toutes fortifications. Elles servaient de termes à des routes étroites et irrégulièrement tracées sur des terrains fangeux. Ces portes étaient bordées de vieilles maisons qui , groupées sans ordre , ne formaient