CHAPITRE CINQUIÈME. iW
d'anciens membres des sociétés populaires, reconnaissant qu'elles nuisaient à la tranquillité intérieure de Tétat, les abolit toutes. On comptait en activité quinze sociétés populaires dans le département de la Gîronde>> sans compter celle de femmes du grand marché de Bordeaux , qui subsista pendant quelques mois dans cette ville , sous le titre de Société d'Amies de la constitution.
En 1795 il s'éleva dans toute la France des cris de vengeance eontre les agents du régime de la terreur. Des actes de la convention avaient en quelque sorte sanctionné ces cris, lorsqu'elle ordonna l'arrestation ou le désarmement,, dans les sections de Paris , des terroristes et des agents dé la tyrannie qui avait précédé le 9 thermidor. L'exécution de cette mesure {^) occasionna le mouvement de réaction qtii s'opéra alors à Bordeaux. L'impulsion fut en quelque sorte donnée par les terroristes eux-mêmes. Lorsqu'ils commencèrent à être poursuivis par la clameur publique, certains imaginèrent pouvoir détourner l'orage qui les menaçait en dénonçant publiquement ceux de leurs complices qu i étaient déjà connus pour être plus criminels qu'eux. Ceux qu'ils signalèrent cotnme des hommes de sang répliquèrent à leurs dénonciateurs; et de ce conflit de récriminations surgirent des édaircissements positife sur les horreurs dont les véritables auteurs n'étaient que vaguement soupçonnés. Les représentants qui gouvernaient à Bordeaux ne purent alors se dispenser d'ordonner l'arrestation des te^oristes qui se trouvaient le plus violemment incriminés. Il y en avait une vingtaine d'incarcérés, quand le décret d'amnistie pour délits révolutionnaires vint ouvrir
n On l'exécuta en juin 1895. Diaprés une liste formée par les autorités administratives de Bordeaux , le nombre des terroristes désar- ■ mes s'élevait à cent neuf.
990 HISTOIBB DB BORBBAUX.
la porte de leurs prisons. Plusieurs d'entre eux voulurent alors braver l'opinion générale en se montrant en public; ils portèrent la peine de leur imprudence : cinq d'entre eux périrent saus les coups des vengeances personnelles.
Sous l'empire de la constitution de 4796, Bordeaux fut divisé en trois arrondissements , qui avaient chacun leur administration municipale. L'action de la police personnelle et de sûreté était exclusivement confiée à trois fonctionnaires réunis sous le nom de bureau central , nommés par le directoire exécutif. Dans les derniers temps de leur existence administrative , ces fonctionnaires se trouvaient forcés d'exécuter avec rigueur les mesures révolutionnaires que le gouvernement ordonnait sans aucun ménagement, depuis le coup d'état qu'il avait frappé en 1797, et qu'on appelait la journée du 18 frtActidor. Les visites domiciliaires et les arrestations qui se multipliaient alors à Bordeaux exaspéraient les habitants. Ces mesures vexatoires furent publiquement approuvées dans une affiche placardée dans toute la ville le k août 4799, et qui avait pour titre : Plus d* anarchistes, ou la mort. On y menaçait du courroux des patriotes énergiques quiconque improuverait l'ordre actuel des choses , tout en accusant la jeunesse bordelaise de chercher à fomenter des troubles par sa résistance aux prescriptions de l'autorité. Ce placard n'était ni signé ni imprimé sur papier de couleur , comme devait l'être toute affiche particulière. Quelques personnes qui avaient voulu l'arracher pour un bien de paix s'étaient vu. insulter par des hommes qui semblaient préposés pour le garder. On murmurait généralement
CHAPITRIS GIlHQUIEIie. âOi
contre l'autorité, qui par son inaction paraissait approuver la publication d'un écrit propre à compromettre de nouveau la tranquillité de la ville.
Ces murmures déterminèrent le bureau central à pren* dre un arrêté portant que cette affiche serait arrachée, eomm« étant imprimée en contravention aux lois. Cependant on la voyait toujours placardée au coin des rues« Un pareil état de'choses n'apaisait pas la fermentation publique. Le bureau central , qui pouvait en appréhender les suites, iSt garder les portes de rH6tel de Ville où il. siégeait, et faire des patrouilles par une compagnie spéciale qu'il forma , la garde nationale n'étant pas en activité depuis quelque temps. La vue de la force armée dont il s'entoura irrita d'autant plus les habitants qu'elle était composée d'hommes appartenants à une société populaire qui s'était récemment formée sous le nom deCerôle de la Granf quille, et qu'on savait être une continuation du cidevant club national. Cette réunion avait pris ce nom à cause qu'elle s'était formée dans le clocher de l'église de Saint-Michel , où elle tint ses premières assemblées.
Le 7 du même mois, on publia à Bordeaux la loi dite des étages, que les troubles qu'elle occasionna firent peu après rapporter. Le bureau central mit dans la publication de cette loi plus de solennité que de coutume. Il la fit lire d^ns tous les carrefours de la ville par un commis^ saire de police qu'escortait un détachement de la garde spéciale focmée la veille. Le cortège étant parvenu sur la place de la Comédie attira la curiosité des personnes qui se trouvaient dans ce quartier. Des spectateurs ayant fait entendre des observations sur la forme insolite de cette promulgation , le Commissaire qui en était chargé ordonna brusquement à son escorte de dissiper le groupe des obsè^-
fi02 HISTOIRE DE BORDEAUX.
vateurs en tirant sur cenx qai le composaient. Un cri d'indignation s'éleva contre ceux qui donnaient et exécutaient de pareils ordres , et les témoins de cette scène désignèrent quelques-uns d'entre eux pour aller se plaindre au bureau central d'un acte aussi répréhensible.
Le groupe des envoyés se grossit à mesure qu'il ajrançait vers l'Hôtel de Ville. A leur arrivée, un administrateur du bureau central vint sur la porte de cet hôtel. Un simple guichet était ouvert , et au-devant tous les hommes du pos^e étaient sous les armes, contre l'usage ordinaire. Par cette ouverture on apercevait, au milieu de la cour, deux canons braqués vers la porte d'entrée. L'administrateur qui parut devant cette porte invita les citoyens qui faisaient entendre le cri ie justice! à désigner six d'entre eux pour exposer leurs griefs à l'administration. Au moment où les députés désignés allaient être introduits auprès du bureau central , arriva le détachement qui avait tiré sur la place de la Comédie. On murmurait contre lui. Il se rallia alors à la garde du poste de l'Hôtel de Ville , qui était en ligne au*devant de la porte ; et tous ces gens armés firent deux décharges consécutives sur la foule , sans qu'elle eût fait de provocations , et avant qu'aucune sommation lui eût été adressée au nom de la loi par le moindre des agents de l'autorité. Huit ou dix personnes furent plus ou moins grièvement blessées dans cette fusillade. Le groupe qui s'était formé devant le bureau central se dispersa aussitôt avec effroi , et la consternation se répandit dans toute la ville. Elle parut comme déserte pendant le restant de la journée; on n'apercevait dans les rues que «les patrouilles qui circulaient d'un air sinistre.
Deux jours après, l'administration départementale publia, à l'occasion de cette fusillade , une proclamation
MICHEL BK MONTAIGNK,
Maire de Bordeaux