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ASSEMBLÉE DE 1700. — CONDUITE DE BOSSUET ENVERS LES PROTESTANTS

Mémoires de Bossuet à Louis XIV pour l'assemblée de 1700. — Discours de Bossuet à l'assemblée. —Bossuet prêche devant le roi et la reine d'Angleterre. — Du Problème ecclésiastique.— Principes de conduite de Bossuet envers les protestants après la révocation de l'édit de Nantes. — Embarras des évêques. — Changement de conduite du gouvernement envers les protestants. — Lettre et mémoires du roi aux évêques. — Influence de Bossuet dans les résolutions prises par Louis XIV. — Mémoire de M. de Basville. — Mémoire des évêques du Languedoc à Bossuet. — Lettres de M. de Torcy aux évêques et aux intendants.

Une assemblée du clergé était convoquée à Saint- Germain-en-Laye pour le 2 juin 1700; Bossuet en fut l'oracle , comme il l'avait été de celle de 1682. 11 est impossible de ne pas admirer la sagesse , la dignité , la fermeté et la suite que Bossuet montra dans l'exécution du plan qu'il s'était proposé pour l'honneur de la religion , de l'Église et du clergé de France. Mais il sentit qu'il ne pouvait en assu-

rer le succès qu'avec l'appui du roi. Il lui adressa en conséquence deux mémoires , dont l'un était intitulé : De l'état présent de V Église ; et l'autre : Sur la ?norale relâchée.

Bossuet s'exprimait ainsi : « Les évêques manqueraient au plus essentiel de tous leurs devoirs , et comme évêques , et comme sujets , s'ils ne prenaient soin d'informer le plus juste de tous les rois du péril extrême de la religion entre deux partis opposés , dont l'un est celui des jansénistes , et l'autre celui de la morale relâchée.

« Le jansénisme nous paraît principalement par une infinité d'écrits latins et français qui viennent des Pays-Bas. On y demande ouvertement la révision de l'affaire de Jansénius et des constitutions d'Innocent XI et d'Alexandre VIL On y blâme les évêques de France de les avoir acceptées et de faire encore aujourd'hui servir cette acceptation de modèle dans l'affaire du quiétisme. On y renouvelle les propositions les plus condamnées du même Jansénius , avec des tours plus artificieux et plus dangereux que jamais.

« Pour la morale relâchée , elle se déclare ouvertement dans les écrits d'une infinité de casuistes modernes , qui ne cessent d'enchérirles uns sur les autres , sous prétexte d'une prétendue probabilité, qui , étant née au siècle passé , fait de si terribles progrès, qu'elle menace l'Église de son entière ruine , si Dieu la pouvait permettre...

« Ce mal est d'autant plus dangereux , qu'il a pour auteurs des prêtres et des religieux de tous ordres et de tous habits , qui , ne pouvant déraciner les désordres qui se multiplient dans le monde, ont pris le mauvais parti de les excuser et de les déguiser, et qui s'imaginent encore rendre service à Dieu en gagnant les âmes par une fausse douceur. Quoi qu'il en soit, le mal est constant; et deux cents opinions proscrites depuis trente ans par la Sorbonne , par les autres universités, par les évêques et par les papes même ne le rendent que trop certain... »

Bossuet joignit à ces mémoires les extraits de quelques-unes des propositions qu'il avait le dessein de déférer à l'assemblée du clergé ; et elles étaient en effet de nature à exciter la juste indignation d'un prince qui , sans doute , n'avait pas toujours su commander à ses passions, mais qui avait toujours porté dans son cœur le sentiment de la vertu , de l'honneur et de l'équité.

Louis XIV , en recevant ces mémoires de la main de Bossuet , se borna d'abord à lui répondre qu'il les examinerait avec application ; et , toujours inspiré par cette droiture naturelle qui lui faisait sentir la vérité et la justice comme par goût et par instinct , il lui fit dire, quelque temps après, « qu'il autorisait l'assemblée à travailler à la censure et à procéder à la condamnation des casuisles fauteurs de la morale relâchée , mais à la condition

expresse que les auteurs condamnés ne seraient pas nommés. »

Bossuet , ainsi qu'il l'avait annoncé au roi , se proposait également de faire rentrer les jansénistes dans le silence et de proscrire les auteurs et les partisans de la morale relâchée. Les premiers, dit le chancelier d'Aguesseau , ne trouvèrent aucun défenseur dans l'assemblée -, mais l'honneur des jésuites se trouvait en quelque sorte compromis par une multitude de propositions extraites de leurs écrivains , qu'on allait reproduire au grand jour pour les frapper avec plus d'ignominie.

Aucun évêque de l'assemblée n'était certainement disposé à prendre la défense de ces maximes révoltantes , qui étaient depuis longtemps une espèce de scandale public. Cependant quelques prélats , affectionnés d'une manière plus particulière aux jésuites , tentèrent d'inutiles efforts pour éluder une décision. Malgré cette opposition , la très-grande majorité de l'assemblée nomma une commission pour traiter de la doctrine et de la morale , et Bossuet en fut nommé le président.

Cette commission employa deux mois entiers à l'examen des propositions qui lui avaient été soumises, au nombre de cent soixante-deux; et ce fut pendant cet intervalle que la sagesse , l'habileté et la patience de Bossuet furent mises à de grandes épreuves. Enfin , le 26 août, le cardinal de Noailles

vint présider l'assemblée , et Bossuet fit le rapport du travail de la commission. Il donna une idée générale des deux points sur lesquels allaient porter les délibérations de l'assemblée , la foi et la morale. Il dit :

« Qu'il était digne de l'assemblée , conforme à l'esprit dont elle était animée , d'attaquer les erreurs même opposées , qui mettaient la vérité en péril 5 que si l'on n'avait à consulter que la sagesse humaine , on aurait à craindre de s'attirer trop d'ennemis de tous côtés ; mais que la force de l'épiscopat consistait à n'avoir aucun faible ménagement...

« Qu'on devait sans doute regarder comme un malheur la nécessité de rentrer dans des matières déjà tant de fois décidées, et d'avoir seulement à nommer le jansénisme ; mais que , puisqu'on ne se lassait point de renouveler ouvertement les disputes par des écrits répandus de toutes parts avec tant d'affectation , en latin et en français . l'Église devait aussi se rendre attentive à en arrêter le cours ; que l'autre sorte d'erreurs , qui regardaient la morale relâchée , n'était pas moins digne du zèle des évêques. »

Bossuet avait dirigé avec tant d'intelligence et d'activité le travail de la commission pendant les deux mois qu'elle avait consacrés à l'examen des propositions, et son rapport à l'assemblée offrait tant de précision et de clarté, que six jours suf-

firent pour la mettre en état de prononcer son jugement.

Dans la séance du 4 septembre , toute l'assemblée signa le préambule , la censure , les deux déclarations , la conclusion et la lettre circulaire à tous les évêques de France. Tous ces actes étaient l'ouvrage de Bossuet. Ce qu'il y eut de remarquable , c'est que ce jugement fut porté à l'unanimité dans une assemblée dont tous les membres étaient divisés par des préventions opposées , et qui semblaient ne devoir jamais s'accorder sur une censure qui frappait également tous les partis. Dans cette circonstance , Bossuet montra combien il était supérieur à toutes les petites passions qui dégradent trop souvent des hommes et des caractères estimables. Il réprima avec force la triste activité des jansénistes , qui , pour appeler sur eux l'attention publique , étaient tout à coup sortis de ce long silence qu'ils avaient tant demandé et qu'ils avaient obtenu. Il opposa une digue insurmontable au torrent des opinions monstrueuses de ces casuistes , qui avaient déshonoré la morale de l'Évangile ; et tel est le caractère de justice et de vérité que Bossuet a donné à la censure de l'assemblée de 1700 , qu'on lui accorda presque autant d'autorité parmi les théologiens, qu'aux décrets mêmes des conciles particuliers les plus révérés.

Bossuet avait assisté toute la matinée du 21 septembre à la dernière séance de l'assemblée du

clergé , et le même jour, à quatre heures après midi, il prêcha devant le roi et la reine d'Angleterre. II n'avait pu refuser de déférer aux instances de ces augustes infortunés , à qui Louis XIV avait préparé une magnifique retraite au château de Saint-Germain.

« On admira , dit l'abbé Ledieu , la magnifique péroraison de ce discours, que les circonstances des temps et des personnes rendaient si délicate et si difficile. Cette péroraison commençait par une prière touchante adressée à Dieu , par laquelle il demandait les bénédictions du Ciel pour le roi. la reine , le prince de Galles et la princesse sa sœur. Il appuya sur les espérances que le roi devait avoir de remonter sur le trône pour l'intérêt de la religion ; il releva son courage par la toute-puissance de Dieu , dont il rapporta des exemples aussi consolants que touchants pour de tels auditeurs. Il commença par David, simple berger, désigné roi , depuis exilé chez ses ennemis, chassé même de chez eux , et ensuite élevé sur le trône ; Joas , encore au berceau , sauvé des fureurs d'Athalie , élevé dans le temple sous la main de Dieu , et de là conduit sur le trône , sans guerre , sans commotion, sans d'autre sang répandu que celui de la sanguinaire Athalie; Louis d'Oulre-Mer, réfugié, revient prendre possession du trône de ses pères. On devine facilement les réflexions et les motifs d'espérance et de consolation que Bossuet fit sortir

d'un tel exemple, par la conformité et le contraste même qu'il offrait avec la situation où se trouvait le jeune prince de Galles.

« Il faisait apparaître la toute-puissance de Dieu opérant sans cesse toutes les merveilles de la grâce sur les cœurs, non-seulement pour les détacher d'eux-mêmes, mais encore de toutes les grandeurs du monde. Là , sans paraître parler au roi et à la reine de leur affliction , il faisait voir pour leur consolation que cette toute-puissance de Dieu se faisait sentir particulièrement dans les tribulations et les infortunes ; qu'alors l'esprit humain ne trouvant plus de ressource à ses maux , elle se plaisait à opérer ses plus grandes merveilles , pour apprendre à la créature sa dépendance du Créateur.

« Tout le discours était d'une sublime théologie, et partout également consolant pour des rois dans un si grand malheur, sans jamais néanmoins trop arrêter leurs regards et leur pensée sur l'abîme de leur chute, mais leur montrant toujours des miracles de la toute-puissance de Dieu.

« On voyait passer de temps en temps comme des éclairs et des traits de la plus vive éloquence , et l'orateur revenait aussitôt au style simple et familier dune homélie ; car ce fut le caractère de ce discours, plein de la parole de Dieu et des exemples les plus familiers de l'Évangile. ••

Pendant les séances de l'assemblée du clergé à Saint-Germain , Bossuet eut souvent occasion de

voir le roi Jacques II. Ce prince lui dit plusieurs fois qu'il avait eu l'intention de l'appeler à Londres, si l'état des affaires le lui eût permis , pour conférer avec les chefs de l'Église anglicane. Bossuet sentit son zèle s'échauffer, quand il entendit Jacques II lui exprimer ses vœux et ses regrets. Il répondit à ce prince « qu'il aurait passé les mers avec joie pour obéir aux ordres de Sa Majesté et seconder de tout son pouvoir ses religieuses intentions. »

Bossuet revenait souvent avec regret et avec douleur sur cette pensée, il disait « qu'il se serait flatté de gagner bien des choses sur les Anglais , à cause du respect qu'ils avaient pour la sainte antiquité. » Il croyait également pouvoir tirer un grand avantage de leurs divisions domestiques sur la religion.

Depuis la paix de Clément IX , les jansénistes avaient gardé le silence ; leurs principaux écrivains avaient cessé d'exister ; mais leurs successeurs eurent l'indiscrétion de rompre le silence. Un neveu du fameux abbé de Saint-Cyran fit paraître une Exposition de la foi, dans laquelle on prétend qu'il renouvelait les erreurs condamnées dans les cinq fameuses propositions. Le cardinal de Noailles rendit une ordonnance de condamnation contre cet ouvrage. Mais comme il avait approuvé , étant évêque de Châlons , les Réflexions du Père Quesnel sur le Nouveau Testament , où

se trouvaient les mêmes erreurs , cela donna lieu à un libelle contre lui , intitulé : le Problème ecclésiastique .

« L'auteur , alors inconnu , de ce libelle satirique , dit le chancelier d'Aguesseau , opposait Louis-Antoine de Noailles , évêque de Chàlons, à Louis-Antoine de Noailles , archevêque de Paris , et demandait malignement lequel des deux on devait croire, ou l'approbateur des Réflexions du Père Quesnel sur le Nouveau Testament , ou le censeur du livre de Y Exposition. Il se jouait avec assez d'esprit dans cet ouvrage de la contradiction qu'il croyait trouver entre l'évêque et l'archevêque , entre l'approbation de ce qu'on appelait le jansénisme dans le Père Quesnel et sa condamnation dans le livre de Y Exposition. »

Le véritable auteur de ce fameux ouvrage fut enfin démasqué quelques années après. Dom Thierri de Viaixnes , bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes, et janséniste des plus outrés , qui fut mis à la Bastille par ordre du roi , avoua dans la suite qu'il avait composé le Problème.

Le parlement condamna ce libelle , et Bossuet composa un ouvrage, qui ne fut pas toutefois publié dans son nom , pour défendre le cardinal de Noailles de l'accusation de contradiction qu'on lui reprochait.

Nous allons parler de la conduite de Bossuet envers les protestants, après la révocation de l'édit

de Nantes ; mais auparavant il est bon d'entrer dans quelques détails historiques sur cet acte si important du règne de Louis XIV.

On a trop souvent affecté d'isoler la législation politique de Louis XIV envers les protestants de celle de tous les gouvernements protestants envers les catholiques. Pendant cinquante ans , on a voulu représenter Louis XIV comme livré par la superstition à un système d'intolérance et de persécution qui offensait les principes de philosophie et de civilisation où l'Europe était alors parvenue, et l'on oublie que le même système politique était alors commun à tous les gouvernements de l'Europe -, on oublie que toutes les lois exclusives ou prohibitives que Louis XIV introduisit dans son administration , étaient alors et ont été jusqu'à ces derniers temps en vigueur dans tous les États protestants ; que ce n'est même que depuis un très-petit nombre d'années que les catholiques ont été émancipés en Angleterre , et qu'ils ne sont pas même encore aujourd'hui sur un pied d'égalité parfaite avec les protestants. Nous n'avons certainement pas l'intention de justifier les actes de violence et de tyrannie qu'entraîna la révocation de l'édit de Nantes -, mais ces actes appartiennent au marquis de Louvois , et ils étaient tout à fait opposés aux vues modérées de Louis XIV.

Si l'on veut observer avec exactitude les variations de la politique qui a longtemps gouverné

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l'Europe, il faut se reporter au siècle dont on a lu l'histoire, avec l'esprit , les principes et les préjugés même qui dominaient à cette époque.

La paix de Westphalie (1648) avait mis enfin un terme aux guerres de religion et à cette suite de crimes et de calamités qui remplirent le seizième siècle et la moitié du dix-sep'ième Le système religieux et politique de chaque gouvernement parut tendre au même but : ce but était d'amener avec le temps , sans violence et sans efforts , l'uniformité de profession du culte qui avait prévalu dans chaque pays.

On s'attacha donc , dans les gouvernements où la religion protestante était devenue dominante, à exclure les catholiques de toute participation aux honneurs, aux dignités, aux offices et aux prérogatives de l'ordre politique. Tout culte public leur fut interdit , et souvent même le culte domestique ne fut pas toléré. C'est ainsi que l'Angleterre, la Hollande, Genève, les cantons suisses protestants, les puissances du nord , et un grand nombre de princes du corps germanique , portèrent des lois plus ou moins sévères, plus ou moins prohibitives contre les catholiques soumis à leur domination , et que , de leur côté , les empereurs de la maison d'Autriche, les princes catholiques d'Allemagne, les rois de Pologne, les cantons catholiques de Suisse portèrent des lois du même genre contre les prolestants.

L'Espagne et l'Italie n'eurent rien à changer à leur ancienne législation. Des barrières impénétrables avaient interdit l'accès de ces contrées aux partisans des opinions que le commencement du seizième siècle avait vues naître. La France se trouvait dans une position absolument différente de celle de tout le reste de l'Europe. Des lois de proscription et des lois de paix avaient alternativement succédé à des guerres sanglantes et à des traités frauduleux. Enfin Henri IV avait établi une législation plus stable , qu'il sut maintenir tout le temps qu'il vécut. Mais , après sa mort , l'inquiétude de quelques seigneurs puissants fit servir la religion aux intérêts et aux calculs de leur ambition. Il fallut que le génie de Richelieu mît une digue aux flots de l'océan , pour réprimer les fureurs encore plus redoutables des guerres religieuses.

Il était certainement dans le caractère et dans la politique du cardinal de Richelieu d'aspirer à établir en France l'uniformité du culte et de la croyance ; mais il chercha à ramener les protestants par des instructions pacifiques , et à assurer la prépondérance du culte catholique, en s'altachant à donner à l'Église de France des évêques dignes de l'estime et du respect des prolestants eux-mêmes. Le cardinal Mazarin suivit le même système ; et , pendant les dix années qui suivirent la mort de ce ministre, Louis XIV ne s'écarta pas

du plan tracé par le cardinal de Richelieu ; et il eut le bonheur de trouver dans Bossuet le génie le plus habile et le plus capable de triompher des préventions des protestants par les seules armes de la science et de l'éloquence.

Mais vers 1670. le ministère de Louis XIV commença à adopter des mesures qui indiquèrent d'une manière plus sensible l'intention où était ce prince d'accélérer , par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, la réunion de tous ses sujets au culte qu'il professait. Les arrêts et les édits se succédèrent avec rapidité , pour priver successivement les protestants de tous les avantages dont ils étaient en possession. A toutes les mesures qui tendaient à restreindre l'exercice du culte extérieur , se joignirent bientôt des exclusions personnelles. Nonseulement tout accès aux charges et aux dignités fut fermé aux protestants , mais ils furent privés de la faculté d'exercer toutes les professions qui pouvaient donner des titres ou des droits à la considération et à la confiance publiques. Les faveurs , les grâces , les distinctions honorables devenaient en même temps la récompense de ceux qui rentraient dans le sein de l'Église catholique.

Tel fut le plan de conduite dans lequel Louis XIV parut devoir se renfermer tant que vécut Colbert, et ce système politique était le même , mais plus indulgent et plus tolérant que celui qui était suivi par les gouvernements protestants envers

leurs sujets catholiques. Le succès sembla justifier la sagesse de ce plau , et il est certain qu'au moment où Louis XIV prononça la révocation de l'édit de Nantes, les provinces placées au centre du royaume ne comptaient presque plus de protestants. On pouvait se persuader que ceux qui restaient encore dans les provinces éloignées ne tarderaient pas à obéir au mouvement général. L'exemple de ce qui venait de se passer à Nîmes , où M. d'Aguesseau avait vu plus de soixante mille protestants de la ville et du diocèse changer de religion en trois jours, pouvait excuser cette fatale illusion. Dans cette persuasion, Louis XIV et son conseil ne parurent pas douter que l'uniformité de culte ne pût s'établir par un simple acte de gouvernement. D'ailleurs la révocation de l'édit de Nantes ne fut , dans l'opinion du conseil de Versailles, que la dernière rédaction de toutes les lois , de tous les édils , de tous les arrêts et de tous les règlements qui , chaque année et chaque jour, avaient apporté des restrictions à la constitution politique et religieuse des protestants en France.

Au reste , l'erreur de Louis XIV et de ses ministres fut l'erreur commune de toute la nation , suivant l'expression de M. de Saint-Lambert , qu'on n'accusera pas d'avoir cédé facilement à des préventions religieuses. L'opinion générale parut alors tellement consacrer cette mesure , que Louis XIV reçut les félicitations de tous les ordres

de son royaume. Madame de Sévigné , qui ne prévoyait pas qu'elle écrivît pour la postérité , disait à sa fille , dans une de ses lettres : « Vous aurez vu sans doute l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n'est si beau que tout ce qu'il contient , et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable. » Lorsqu'on entend madame de Sévigné , on est toujours sûr d'entendre les discours et les jugements de Paris et de la cour.

On peut seulement assurer avec confiance que l'idée de faire servir la violence à accélérer la conviction des protestants était loin du cœur et de la pensée de Louis XIV. Si les événements ne secondèrent point ses vœux et ses espérances , si ce prince s'est trompé, il s'est trompé avec tous ses ministres , avec tous les grands hommes de son siècle, avec tous les corps de son royaume. Cette erreur fut l'erreur commune de toute la France , et c'est parce qu'on a confondu trop légèrement les temps et les faits , qu'on s'est livré dans la suite à des déclamations exagérées contre un monarque qui fera toujours honneur à la nation française.

Mais si les vues de Louis XIV furent aussi pures et aussi sages que son âme était noble et généreuse, un homme d'un caractère malheureusement bien différent s'empara de leur exécution.

Le marquis de Louvois avait cru , peut-être de

bonne foi , comme tant d'autres , qu'il n'y aurait plus de protestants en France aussitôt que Louis XIV aurait prononcé qu'il n'y en avait plus. Mais lorsqu'une résistance inattendue , à laquelle se mêlèrent quelquefois des actes séditieux , eut exaspéré l'âme inflexible et impitoyable de ce ministre, il ne fut que trop disposé à adopter ces mesures violentes et arbitraires si conformes à son caractère et à ses principes absolus du gouvernement. La conversion des protestants cessa pour lui d'être une affaire de religion , et il ne voulut plus voir en eux que des rebelles à contenir et à punir. C'est à cette époque qu'on vit exercer , au sein même de la France, les lois terribles de la guerre contre des citoyens français , et qu'on mit la licence des soldats aux prises avec l'irritation d'un peuple enflammé du zèle de sa religion , et égaré par des suggestions étrangères.

Quoiqu'il soit difficile de rencontrer la vérité au milieu des exagérations de tous les partis , on ne peut douter , par les témoignages des contemporains les plus sages et les plus modérés , que les Cévennes et le Vivarais n'aient été le théâtre de scènes terribles , et que tous les gens de bien n'aient eu à gémir de l'abus criminel qu'on osa faire du nom de Louis XIV , pour autoriser des actes de violence aussi contraires à son caractère qu'à ses intentions , et à déplorer les calamités qui en furent la suite.

Les calculs exagérés que l'on a présentés sur l'émigration des protestants à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes , ont contribué à entretenir l'erreur assez généralement répandue que Louis XIV avait prononcé le bannissement de tous les protestants de son royaume. Ceux qui ont hasardé si légèrement cette accusation , seront étonnés sans doute d'apprendre que Louis XIV employa , au contraire , toute son autorité pour les y retenir. Il est vrai que l'édit de révocation enjoignait aux ministres de cette religion qui se refuseraient à y renoncer, de sortir de France, et l'on ne leur accordait que deux mois pour s'expliquer sur leur disposition. Nous ne prétendons pas justifier Louis XIV d'avoir adopté une mesure si rigoureuse , à l'exemple toutefois de tous les gouvernements protestants . qui avaient prononcé la même peine et de plus sévères encore contre les prêtres catholiques. Il eût été certainement plus digne d'un prince qui était fait pour donner l'exemple et non pour le recevoir, de s'élever au-dessus de l'inquiétude que pouvait causer la présence de quelques ministres protestants. Mais le bannissement des ministres devint l'une des principales causes de l'émigration d'un grand nombre de prolestants. La plupart d'entre eux appartenaient à des classes que leurs relations habituelles rapprochaient le plus de leurs pasteurs.

Les puissances ennemies ou jalouses de la

France . contribuèrent aussi à séduire par des offres généreuses cette classe utile d'ouvriers et d'artisans , dont l'existence indépendante reposait bien plus sur leur industrie personnelle et sur leurs talents, que sur des propriétés territoriales. Le double motif de priver la France de sujets utiles et de s'enrichir de ses pertes, invitait les gouvernements étrangers à les accueillir avec empressement ; mais très-peu de propriétaires protestants quittèrent le royaume.

Les écrivains protestants de l'époque portent le nombre de leurs coreligionnaires réfugiés à deux cent mille. D'autres le portent à trois cent mille et plus. Il est permis de conserver au moins des doutes sur des calculs aussi vagues , exagérés sans doute par l'esprit de parti , et dont l'évaluation , qui diffère d'une manière si remarquable dans le chiffre , ne repose sur aucune base qui puisse en garantir la certitude.

Plusieurs années après la révocation de I'édit de Nantes , le duc de Bourgogne fit des recherches pour fixer avec précision le nombre des réfugiés français, et il dit textuellement , dans le mémoire qu'il a laissé , « que ce nombre ne monte , suivant le calcul le plus exagéré, qu'à soixante-sept mille sept cent trente-deux. » On supposera peut-être que le petit-fds de Louis XIV a été induit en erreur, par le soin même que l'on dut prendre pour ne pas affliger la bonté de son cœur \ mais en s'en tenant

même à son calcul , il n'est point de cœur français qui ne doive gémir sur le sort de soixante-huit mille Français, fuyant leur terre natale , s'arrachant à leurs familles , à leurs proches , à leurs habitudes , à toutes les affections de la nature, pour aller chercher une existence incertaine dans une terre étrangère.

Il est certain que Bossuet , ni aucun évêque , à l'exception peut-être de M. de Harlay, archevêque de Paris , ne furent admis aux délibérations qui décidèrent la révocation de l'édit de Nantes. On a vu Bossuet dans tous les temps de sa vie suivre le même système de conduite envers les protestants, et ne demander jamais pour leur conversion que des moyens d'instruction et d'encouragement. On l'a vu fidèle à ces principes après comme avant la révocation de ledit de Nantes. On l'a vu toujours occupé à préserver son diocèse de toutes les mesures de rigueur qui étaient alors si communes dans quelques provinces du royaume.

Un ancien chanoine de Meaux ( le sieur Payen ) rapportait comme témoin oculaire , « qu'après la révocation de l'édit de Nantes, Bossuet, informé des différents lieux où se réunissaient les protestants répandus dans son diocèse , allait au moment où l'on s'y attendait le moins les surprendre charitablement, faisait arrêter son carrosse loin du lieu où ils s'étaient réunis , s'y rendait à pied , frappait à la porte, et entrait tout à coup. Un étonnement

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mêlé de crainte se peignait sur tous les visages. Mais Bossuet s'empressait de les rassurer en leur disant avec douceur : « Mes enfants , là où sont les brebis, le pasteur doit y être. Mon devoir est de chercher les brebis égarées et de les ramener au bercail. De quoi est-il question aujourd'hui ? » Après avoir écoulé leurs raisons, il entrait en matière, et les instruisait. Ce fut de cette manière douce , confiante et paternelle , qu'il parvint à en convertir plusieurs.

Les plus célèbres ministres protestants se sont plu à lui rendre justice à cet égard. Le ministre du Bourdieu , l'un des plus distingués , écrivait à un magistrat de Montpellier , protestant lui-même : « Je vous dirai franchement que les manières honnêtes et chrétiennes par lesquelles M. de Meaux se distingue de ses confrères , ont beaucoup contribué à vaincre la répugnance que j'ai pour tout ce qui s'appelle dispute. »

Depuis la révocation de l'édit de Nantes , on voit que , parmi les réfugiés , ceux d'entre eux qui n'étaient pas aveuglés par l'esprit de parti, avaient conservé la même opinion du sentiment de Bossuet; et lorsqu'ils se croyaient obligés de combattre sa doctrine, ce n'était qu'en rendant hommage à son génie et à ses vertus. On reniai que dans un ouvrage qu'ils firent imprimer à Berne en 1686, sous le titre de Séduction éludée , qu'ils ne parlent de lui que « comme d'un prélat illustre , que

Dieu , dont l'immense libéralité n'a non plus d'égard à l'apparence des religions qu'à celle des personnes, a orné et enrichi d'une infinité de merveilleux dons; pour lequel aussi ils avaient une vénération particulière, ayant toujours eu parmi eux une grande considération pour son mérite. »

La révocation presque imprévue de l'édit de Nantes jeta les évoques et le clergé dans un grand embarras relativement à l'administration des sacrements. La loi avait été si imprévoyante , qu'elle n'avait rien annoncé , ni rien statué sur le plus important de tous les actes civils, celui qui peut seul assurer la transmission des propriétés et tous les droits de l'ordre civil , le mariage des protestants. Ce silence forcé venait de la nature même de la question. Le mariage étant un sacrement dans l'Église catholique , le gouvernement avait senti qu'il ne pouvait , ni ne devait ordonner aux ministres de cette Église de conférer un sacrement à une classe d'hommes qui se refuseraient à en reconnaître le caractère et les effets.

On peut assurer que c'est ce vice essentiel de l'édit de révocation , qui , pendant plus d'un siècle, a donné le plus de sollicitude et d'anxiété aux évèques dont les diocèses comprenaient un grand nombre de protestants , et aux tribunaux qui avaient à prononcer sur les effets civils de leurs mariages.

Après la paix de Riswick et la mort du marquis

de Louvois , le gouvernement s'occupa du sort des protestants. Le cardinal de Noailles , d'un caractère doux et pacifique, et Bossuet , qui n'avait jamais voulu employer envers les protestants que les armes de la science et les moyens d'instruction, firent prévaloir auprès du roi les conseils de la douceur et de la modération.

Le gouvernement commença par donner aux commandants et aux intendants des provinces de nouvelles instructions , qui furent en grande partie l'ouvrage de Bossuet. Une déclaration , rendue au mois de décembre 1698 , modifiait en plusieurs points les lois et les arrêts qui avaient suivi l'édit de révocation. Celte déclaration défendait tout exercice de la religion prétendue réformée et toute assemblée des ministres ; mais elle n'ordonnait plus, et se contentait d'exhorter les nouveaux convertis à l'assistance la plus exacte qu'il serait possible à l'office divin et à l'observation des commandements de l'Église. Le roi assurait la restitution de tous leurs biens à tous les protestants sortis du royaume , qui consentiraient à revenir pour se faire instruire. Un grand nombre de protestants profitèrent du bienfait de cette déclaration , rentrèrent dans leurs biens , et restèrent protestants, sans qu'on les ait jamais recherchés sur l'engagement qu'ils avaient contracté de se faire instruire.

L'exécution de cette loi ne fut plus commise à

une autorité arbitraire et illimitée. Une instruction très-étendue , adressée aux intendants , révoquait la plus grande partie des pouvoirs qu'ils avaient eusjusque alors. Le roi annonçait que son intention était de laisser désormais agir les magistrats ordinaires. Il défend surtout qu'on oblige les nouveaux convertis à approcher des sacrements , comme quelques officiers , par un faux zèle , l'avaient fait en quelques endroits. Les magistrats doivent laisser aux supérieurs ecclésiastiques et aux confesseurs le soin de discerner les dispositions de ceux qu'ils jugent pouvoir être admis à la participation des sacrements.

La copie de cette Instruction fut envoyée aux évêques; et le roi leur écrivit une longue lettre dans laquelle il est facile de reconnaître, comme dans l'Instruction, le langage et les principes de Bossuet. Le roi leur marquait que c'était principalement de leur ministère qu'il attendait la confirmation du grand ouvrage de la réunion , par la sainteté de leur vie , l'exemple de leurs vertus , par leur charité apostolique , et surtout par leur application infatigable à instruire le peuple soumis à leur conduite.

Les avis et les instructions que renferme ce mémoire, montrent assez combien les principes sur lesquels on devait travailler désormais à la réunion des protestants étaient différents de ceux qu'on avait suivis jusque alors.

Mais on éleva en Languedoc quelques objections sur l'exécution de l'article 5 de la déclaration de 1698, qui exhortait seulement les nouveaux convertis à l'assistance la plus exacte qu'il serait possible au service divin. Il en résulta même une discussion entre M. de Lamoignon de Basville , intendant du Languedoc , les évêques de cette province et Bossuet. Bossuet n'avait ici que voix consultative ; mais dès que la religion ou la discipline était intéressée dans une question quelconque , et paraissait demander une décision ou une règle de conduite , c'était toujours Bossuet qu'on interrogeait comme un oracle vivant , comme l'interprète de la doctrine et de l'esprit de l'Église.

L'intendant et les évêques du Languedoc pensaient que, si l'on n'obligeait pas les nouveaux convertis à assister à la messe , ils ne seraient jamais instruits, et ne s'accoutumeraient point aux exercices de la religion catholique; que, privés de leur ancien culte , étrangers à celui qu'ils étaient sensés avoir adopté , « ils formeraient une espèce de corps dans l'État, séparé des autres sujets du roi, qui demanderait dans tous les temps de grandes précautions. »

Bossuet répondait : « que les anciennes lois des empereurs chrétiens, contre les hérétiques, n'avaient point établi une distinction particulière de la messe d'avec les autres exercices de la reli-

gion ;... que ce n'est pas dans la messe seule que consiste l'exercice de la catholicité... Il demandait pourquoi on ne proposait pas d'employer la même contrainte pour obliger les hérétiques à se confesser que pour les obliger d'aller à la messe ; que c'était sans doute parce qu'on ne les y croyait pas disposés , et qu'on craignait de les engager à un sacrilège , en les engageant à la confession contre leur conscience... D'où Bossuet concluait qu'on ne pouvait présumer de la bonne foi dans les nouveaux convertis, que quand ils se soumettaient également à tous les exercices de la religion catholique... Mais que, lorsqu'on les voyait déterminés à refuser la confession et ses suites, on devait prendre une pareille détermination pour une marque évidente d'incrédulité , et que les contraindre à la messe en cet état , c'était les induire en erreur , avilir la messe dans leur esprit , déroger aux actes les plus nécessaires, comme la confession , et leur faire croire que la religion catholique consiste en un culte extérieur auquel même on peut annoncer qu'on ne croit pas. »

M. de Basville répliqua à la réponse de Bossuet : il persistait dans son opinion , et présentait plusieurs moyens modérés et sages pour parvenir à son but. Mais quelque modération que M. de Basville parût apporter dans les mesures qu'il proposait , elles ne purent obtenir l'approbation de Bossuet. Il écrivait à l'évêque de Mirepoix :

« Je suis fâché de me trouver d'un avis différent du vôtre et de celui de M. de Basville sur la contrainte des mal convertis pour la messe. Si néanmoins vous avez des raisons à opposer aux miennes , qui jusqu'ici m'ont paru décisives, je tâcherai d'y entrer. »

M. de Basville communiqua les lettres et l'opinion de Bossuet à quelques évêques du Languedoc, reconnus comme les plus éclairés sur cette matière et les plus modérés dans leur conduite envers les protestants. C'étaient l'évêque de Mirepoix , dont nous venons de parler ; le célèbre Fléchier, évêque de Nîmes; M. de Nesmond , évêque de Montauban, et l'évêque de Bieux. M. de Basville envoya leurs mémoires à Bossuet.

Les considérations présentées par les évêques du Languedoc rentraient en grande partie dans celles que M. de Basville avait déjà exposées ; mais ils les appuyaient de quelques raisonnements qui appartenaient d'une manière plus particulière à leur ministère.

Il paraît que Bossuet ne répondit pas à ces mémoires. Il ne crut pas devoir déroger à ses principes manifestés dans les instructions ; il sentit cependant, par les observations de ses collègues , que l'état du Languedoc demandait des tempéraments qui ne fussent point en contradiction avec la direction que l'on voulait suivre désormais, et qui pussent cependant conserver dans cette grande

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province le fruit de quinze ans de soins et de travaux.

M. de Torcy fut chargé d'écrire le 1er novembre 1700, aux. intendants des généralités de son département , une lettre que Bossuet paraît avoir dictée. On y retrouve les propres expressions de ses réponses à M. de Basville. « Sa Majesté, écrivait M. de Torcy, ayant reconnu que les voies d'exhortation et de douceur font souvent plus d'etîet que les autres moyens , croit qu'elles doivent être préférablement employées. // faut sur toute chose éviter que personne soit forcé d'aller à la messe. »

Les mémoires de M. de Basville et des évêques du Languedoc avaient fait assez d'impression sur Bossuet et sur les ministres pour qu'on ne crût pas devoir étendre jusqu'à cette province les dispositions annoncées dans la lettre de M. de Torcy. On écrivit seulement à M. de Basville que le roi désirait qu'on apportât les plus grands adoucissements aux anciennes lois , et se confiait à sa sagesse et à sa discrétion sur le régime à suivre envers les nouveaux convertis.

Malheureusement ce retour à un système de douceur et de modération ne produisit pas d'abord les utiles effets qu'on avait droit d'en espérer. Le fanatisme des camisars , qui éclata trois ans après , et qui fut entretenu par les intrigues des puissances de l'Europe, armée tout entière contre

Louis XIV , transforma le Bas-Languedoc en un champ de carnage; ce prince se vit obligé d'employer de grands généraux pour mettre fin à une guerre si peu digne de leur gloire , de leurs noms et de leurs talents.

Dans le temps même où Bossuet discutait avec M. de Basville et les évêques du Languedoc la question des protestants , il fit paraître sa première Instruction pastorale sur les promesses de Jésus- Christ à son Église. Elle est adressée à tous les fidèles de son diocèse ; mais elle est destinée d'une manière plus particulière à l'instruction des nouveaux convertis.

Après avoir exposé les deux sortes de promesses que Jésus-Christ a faites à son Église , dont les unes s'accomplissent visiblement sur la terre , et les autres ne doivent obtenir leur parfait accomplissement que dans la vie future, Bossuet développe le sens littéral et précis des célèbres paroles de la promesse : « Toute puissance m'est donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc : enseignez les nations , les baptisant au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit , leur apprenant à garder toutes les choses que je vous ai commandées; et voilà , je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. »

Il établit que les trois caractères de la véritable Église consistent dans la succession légitime des pasteurs , dans la profession de la même foi , et

dans l'administration des mêmes sacrements.

Que ces paroles de Jésus-Christ : Je suis avec vous tous les jours, excluent de la manière la plus formelle toute espèce d'interruption , soit dans la succession légitime des pasteurs , soit dans l'enseignement fidèle de la même doctrine -, et qu'en ajoutant à ses premières paroles : Jusqu'à la consommation des siècles, Jésus-Christ n'a voulu mettre d'autre terme à la visibilité et à la perpétuité de son Église que celui de l'univers.

Que c'est ce double caractère qui a toujours manqué à toutes les sectes d'hérétiques , parce qu'on connaît leur origine et leurs auteurs, que les hérésies ont été prédites dès les premiers jours du christianisme naissant ; qu'elles ont même été jugées nécessaires dans les vues de la Providence pour épurer la foi des vrais fidèles.

Qu'il en est de même des Églises schismatiques, qui portent avec elles un caractère de nouveauté et d'instabilité.

« Deux choses , dit Bossuet , affermissent notre foi : les miracles de Jésus-Christ , à la vue de ses apôtres et de tout le peuple , avec l'accomplissement visible et perpétuel de ses promesses.

« Les apôtres n'ont vu que la première de ces deux choses , et nous ne voyons que la seconde.

m Ainsi notre foi est affermie des deux côtés; ni les apôtres, ni nous, ne pouvons douter.

« Les miracles qu'ils ont vus leur garantissaient

la fidélité des promesses ; et l'accomplissement des promesses nous garantit la vérité des miracles. »

Les protestants veulent toujours disputer par l'Écriture , et ils ne songent pas que l'Écriture elle-même nous est venue par l'Église. Les Évangiles , les épîtres apostoliques et les autres Écritures n'ont pas formé les Églises , mais leur ont été adressés , et se sont fait recevoir avec l'assistance du témoignage de l'Église. L'Église les a précédés, les a reçus, les a transmis à la postérité avec leur véritable sens.

Bossuet rappelle ensuite en peu de mots tout ce qu'il avait déjà développé avec plus d'étendue dans ses nombreux ouvrages de controverse contre les protestants, sur ce défaut d'un centre d'unité et d'autorité qui les conduit nécessairement à l'indifférence des religions ; sur la communion sous les deux espèces ; sur le service divin en langue latine.

C'est au sujet de ce dernier article que Bossuet leur cite l'exemple de toutes les Églises grecques , qui célèbrent encore aujourd'hui l'office divin dans la langue de saint Basile , de saint Chrysostôme et des autres Pères , dont elles retiennent le langage dans le service public , quoiqu'il ne subsiste plus dans l'usage vulgaire , et qu'il ne soit pas même entendu du peuple ; l'exemple des Juifs , qui, par respect pour le texte original des Psaumes de David , les chantaient en hébreu dans Jérusalem et dans le temple, depuis même que cette

langue avait cessé d'être vulgaire -, et c'est ce qu'ils font encore aujourd'hui par toute la terre , de tradition immémoriale ; enfin l'exemple de Jésus -Christ lui-même, qui ne dédaigna pas d'assister à un tel service , et qui l'honorait de sa présence toutes les fois qu'il entrait dans les synagogues.

On pourrait ajouter que ce n'est que lorsqu'une langue est morte qu'elle devient immuable ; et peut-être , par cette raison , les langues mortes sont-elles mieux appropriées à l'expression d'un culte qui , par sa nature même , doit rester invariable , que des langues variables et changeantes qui , à peine formées , se dénaturent et deviennent quelquefois inintelligibles aux siècles suivants.

« D'ailleurs, disait Bossuet aux nouveaux convertis , il ne tient qu'à vous , pendant que l'Église chante , d'avoir entre vos mains les Psaumes , les Écritures , les leçons , les prières de l'Église traduites dans la langue que vous parlez et que vous entendez. >•

Bossuet finit cette Instruction pastorale par l'expression touchante du sentiment qui la lui avait dictée. Il invite les anciens catholiques à n'employer à la conversion de leurs frères errants que les douces invitations , les prières et les exemples 5 et il adresse aux protestants le langage paternel dont saint Augustin se servait pour toucher les hérétiques de son temps.

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