CHAPITRE III
Bossuet prononce l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre. — Détails sur la mort de Mme Henriette d'Angleterre. — Bossuet l'assiste à ses derniers moments. — 11 prononce l'oraison funèbre de cette princesse. — Bossuet est nommé précepteur de monseigneur le Dauphin. — Bossuet est sacré évêquc de Condom. — Il se démet de cet évêché. — Il est nommé à l'abbaye de Saint-Lucien de Beauvais. — Bossuet publie son livre de l'Exposition- — Discussion élevée à l'occasion de ce livre. — Innocent XI l'approuve. — Bossuet est reçu à l'Académie française. — Son discours de réception.
Henriette de France, reine d'Angleterre, était morte presque subitement trois jours avant la nomination de Bossuet à l'évêché de Condom. La mort de cette princesse devint une grande époque dans la vie de Bossuet ; elle ouvrit à son génie une carrière où il a laissé loin derrière lui tous ceux qui ont essayé de la parcourir.
Jamais un plus beau sujet ne pouvait s'offrir à l'éloquence , que l'histoire d'une reine , « fdle , femme et mère de tant de rois , dont les catastrophes avaient rempli tout l'univers , et dont la vie seule offrait toutes les extrémités des choses humaines. » Louis XIV jugea que Bossuet seul pou-
vait remplir tout ce que l'on devait attendre d'un tel sujet. Bossuet fit plus ; il alla au delà de ce que l'imagination aurait osé espérer du sujet et de l'orateur même. 11 a montre , dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, j u-squ'où la pensée et la parole de l'homme peuvent s'élever, sans qu'il leur soit peut-être donné de s'élever plus haut.
Ce fut le 16 novembre 16G9, quarante jours après la translation du corps à Saint-Denis , que Bossuet prononça ce chef-d'œuvre d'éloquence , auquel on ne peut rien comparer. Ce discours renferme les plus hautes leçons de la religion et de la politique réunies au récit des plus grandes catastrophes qui eussent j usque alors épouvanté l'imagination des hommes, et il est resté comme un monument historique du genre le plus imposant. Peut-on trouver rien de plus magnifique et de plus majestueux que cet exorde, dont le texte expose tout le sujet : El nunc, reges, intelligitc ; crudimini, qui judicalis terram; Et maintenant entendez , ô rois de la terre ; instruisez-vous , arbitres du monde.
« Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires , à qui seul appartient la gloire , la majesté et l'indépendance , est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois , et de leur donner, quand il lui plaît , de grandes et terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'i les abaisse , soit qu'il communique sa puissance
aux princes, soit qu'il la relire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leur devoir d'une manière souveraine et digne de lui... »
Dans tous les ouvrages de Bossuet, et surtout dans celte oraison funèbre, c'est la grande idée de Dieu qui domine tout ; c'est sa suprématie qui règle tout. Quelle profondeur de réflexions, lorsque Bossuet remonte à la première cause de la terrible catastrophe qui coula le trône et la vie à Charles Ier, et qu'il montre celte cause dans les innovations religieuses d'Henri VIII !
Henri VIII avait cru donner à l'autorité royale plus de force et d'élendue en concentrant dans ses mains toute la puissance spirituelle et temporelle ; mais il est à remarquer que c'est précisément depuis celle époque que la puissance royale s'est affaiblie en Angleterre, et que le roi d'Angleterre n'est plus que le premier magistrat de la nation ; et Bossuet en donne la raison.
« Qu'est-ce que lépiscopat, quand il se sépare de 1 Église , qui est son tout, aussi bien que du sainl-siége , qui est son centre, pour s'attacher, contre sa nature, à la royauté, comme à son chef? Ces deux puissances, d'un ordre si différent, ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement quand on les confond ensemble. On énerve la religion quand on la change, et on lui ôte un certain poids, qui seul est capable de tenir les
peuples. Ils ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe si on leur ôte ce frein nécessaire ; et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. Tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses , quand l'autorité de la religion est anéantie. »
Avec quelle fierté de pinceau Bossuet trace ensuite le tableau des malheurs de Charles Ier !
« Que si vous me demandez comment tant de factions opposées ont pu conspirer ensemble, vous allez l'apprendre.
« Un homme s'est rencontré , d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique , capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits audacieux qui semblent être nés pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux , et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas , quand il phiît à Dieu de s'en servir ! Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples , et de prévaloir contre les rois. >•
Bossuet n'a pas nommé une seule fois Crom-
well. Il fait mieux ; il le montre à tous les esprits , il le rend présent à tous les regards , il lui laisse tous les lauriers qui ombrageaient son front tant de fois victorieux , et il lui arrache le masque qui couvrait tant de crimes et d'hypocrisie; c'est la plus noble vengeance du génie et de la vertu.
Toujours fidèle à sa doctrine , sans jamais se permettre d'interroger la Providence sur ses desseins ultérieurs , Bossuet ne voit dans les événements humains que l'ordre immuable de ses décrets. « Quand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins , rien n'en arrête le cours -, ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. »
Jusque dans le profond abaissement où le comble du malheur a réduit Charles Isr , Bossuet sait conserver à cet infortuné monarque un caractère de grandeur que l'histoire n'a pas démenti.
Il semble, selon les idées communes, que la vertu perde quelque chose de son éclat et de sa dignité lorsqu'elle entraîne toujours le malheur à sa suite. Il n'en est pas ainsi avec Bossuet; l'adversité est le piédestal qui la montre à une plus grande hauteur.
Soit qu'il représente la reine d'Angleterre venant prendre possession du sceptre de la Grande- Bretagne, voyant, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ;
Soit qu'il la montre « poursuivie par des ennemis implacables , n'ayant ni assez de vent ni assez de voiles pour favoriser sa fuite, et l'océan étonné de se voir traversé tant de fois avec des appareils si divers ; »
Soit qu'il la ramène dans sa patrie « pour étaler à la France et au Louvre même , où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère ; »
Elle est toujours cette reine « qui , n'ayant pu vaincre la violence de la destinée , en a noblement soutenu l'effort ; qui a été si supérieure à la fortune , que la fortune n'a rien pu sur elle , dont le courage n'a été abattu ni par les maux qu'elle a prévus , ni par ceux qui l'ont surprise ; qui se montra telle que , dans la plus grande fureur des guerres civiles , jamais on ne douta de sa parole 7 ni on ne désespéra de sa clémence , et que si Dieu n'eût point été inflexible , si l'aveuglement n'eût pas été incurable , le parti le plus juste aurait été | le plus fort...
« Mais , ô mère ! ô femme ! ô reine admirable et digne d'une meilleure fortune ! si les fortunes de la terre étaient quelque chose, il faut céder à votre destinée. »
On doit remarquer que, dans des éloges si magnifiques, Bossuet ne sacrifie rien ni au respect du rang, ni à l'admiration ; c'est l'histoire elle-même i qui lui présente ces traits d'un grand caractère ; il! ne fait qu'en disposer l'ordonnance.
On conçoit toute la difficulté qu'il y avait à parler de la mort de Charles Ier en présence même de sa fille ; par un prodige de l'art et du génie, Bossuet retrace toutes les circonstances de cette catastrophe sanglante, et il triomphe de celte difficulté de la manière la plus noble et la plus touchante.
« Qui pourrait , dit-il en parlant de la reine , exprimer ses justes douleurs? Qui pourrait raconter ses plaintes? Non, Messieurs, Jérémie luimême , qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités , ne suffirait pas à de tels regrets. »
Ce qui donne toujours aux paroles de Bossuet un accent si grave et si imposant , c'est qu'il est toujours plein de la Divinité ; c'est que Dieu est toujours en action , et les hommes ne sont que les exécuteurs de ses décrets. S'il parle du retour inespéré de Charles II au trône de son père , il dédaigne de descendre dans les détails, les intrigues, les manœuvres qui préparent cette restauration. Il ne parle ni de la pompe triomphale qui environna ce monarque à son retour , ni du bonheur de la famille royale. Bossuet remonte plus haut , et, avec une simplicité qui forme le plus étonnant contraste avec la grandeur de l'événement , il se contente de dire : « Quand l'heure que Dieu avait marquée fut arrivée, il alla prendre , comme par la main, ce prince pour le conduire à son trône. »
La Harpe, dans son Cours de littérature, a ob-
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serve avec raison que nul écrivain n'a tiré un plus grand parti que Bossuet de ces idées de mort , de destruction, d'anéantissement, fréquentes chez les anciens , qui connaissaient le pouvoir qu'elles ont sur notre imagination. Mais ces idées lugubres ont, dans le christianisme , un résultat bien différent que chez les anciens. Ils appelaient la pensée de la mort comme un avertissement de jouir du moment qui passe , et qui peut être le dernier ; mais une religion qui ne considère le temps que comme un passage à l'éternité offre à l'éloquence des instructions d'un ordre bien plus relevé ; et nulle part elles ne sont plus frappantes que dans Bossuet.
Ce fut par l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre que Bossuet se montra en France le créateuij de ce genre d'éloquence , quoiqu'il y ait eu des oraisons funèbres avant Bossuet; mais personne avant lui n'avait donné à la religion un caractère si auguste, à la raison un accent si éloquent, à là politique autant de profondeur, à l'histoire autan de majesté.
Quand l'oraison funèbre de la reine d'Angletcm fut prononcée , elle excita une telle admiration elle laissa une émotion si profonde dans l'âme d« Madame Henriette, sa fille, qui venait d'entendr le magnifique et déplorable récit des malheurs d' sa famille , qu'elle conjura Bossuet de consentir ; la faire imprimer. Il fallait une considération auss puissante pour triompher de la répugnance qu'i
avait généralement à publier ses ouvrages, ce qui explique pourquoi tant d'écrits de Bossuet n'ont paru qu'après sa mort.
Sept mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de la reine d'Angleterre, que Bossuet eut à remplir pour la fille le triste devoir dont il venait de s'acquitter d'une manière si remarquable envers la mère.
Henriette -Anne d'Angleterre (Madame, duchesse d'Orléans) était la dernière fille de l'infortuné Charles Ier, comme la reine Henriette-Marie de France , sa mère , était la dernière fille de Henri IV. Henriette d'Angleterre avait reçu le jour au milieu des camps ; son enfance et sa jeunesse s'étaient écoulées dans les dangers et les privalions. Enfin elle se vit tout à coup appelée, par son mariage avec le frère du roi, à occuper la seconde place dans la première cour de l'Europe. A peine eut-elle paru sous ce nouveau titre à la cour de Louis XIV, qu'elle devint l'objet de tous les hommages et d'une espèce de culte public.
Mais voilà qu'au milieu de tant d'honneurs et des enchantements de la plus brillante destinée , la mort vint soudain frapper cette grande victime « pour faire voir, dans une seule mort, la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. »
Le 29 juin 1670 , dans l'après-midi , cette princesse , après avoir pris un verre d'eau de chicorée , sentit tout à coup des douleurs aiguës ; des symp-
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tomes alarmants se manifestèrent aussitôt , et jugeant elle-même que le coup de la mort était porté, elle demanda à l'instant M. de Condom, déclarant qu'elle voulait mourir entre ses mains. Quand Bossuet arriva à Saint-Cloud , où demeurait la princesse, elle avait encore toute sa présence d'esprit; et , lorsque , prosterné au pied de son lit , et fondant en larmes, il adressa à haute voix au ciel des prières où respiraient la foi, la confiance et l'amour , ces paroles si consolantes adoucirent l'amertume de ses derniers moments. Elle parut se ranimer à sa voix ; elle l'écoutait avec avidité ; et les yeux et les lèvres fixés sur le crucifix que Bossuet tenait dans ses mains , elle rendit le dernier soupir à trois heures après minuit, le 30 juin 1670, neuf heures seulement après qu'elle eut senti les premières atteintes du mal sous lequel elle succomba.
Bossuet avait fait parler son génie dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre ; il laissa parler son âme tout entière dans celle de la princesse sa fille. On croit entendre Fénelon lorsqu'on entend Bossuet laisser tomber avec ses larmes sur le cercueil d'Henriette ces paroles touchantes où sa douleur se montre sous des images si tendres , si douces et si tristes.
« Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples , et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces.... Elle a passé du
matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait avec quelles grâces , vous le savez I Le soir nous la vîmes séchée : et ces fortes expressions par lesquelles l'Écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines , devaient être pour cette princesse si précises et si littérales... Nous disions avec joie que le ciel l'avait arrachée , comme par miracle , des mains des ennemis du roi son père pour la donner à la France. Don précieux , inestimable présent , si seulement la possession en avait été plus durable. Mais pourquoi ce souvenir vient- il m'interrompre ? Hélas! nous ne pouvons arrêter les yeux sur sa gloire , sans que la mort s'y mêle aussitôt , pour tout offusquer de son ombre. 0 mort! éloigne-toi de notre pensée , et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre bonheur!... Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l'avenir , et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités... Toujours paisible, toujours généreuse et bienfaisante, son crédit n'aurait jamais été odieux. On ne l'aurait point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée ; elle l'eût attendue sans impatience , comme sûre de la posséder... Qui eût pu penser que les annéeseussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive? Non, après ce que nous venons devoir,
la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe , la gloire n'est qu'une apparence-, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement ; tout est vain en nous... Au lieu de l'histoire d'une belle vie , nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable et triste mort... Que d'années la mort va ravir à cette jeunesse ! que de joie elle enlève à cette fortune ! que de gloire elle ôte à ce mérite! . . . Mais ne mêlons point de faiblesse à une si forte action-, ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire. Elle fut douce envers la mort , comme elle l'était envers tout le monde. Nous ne vîmes en elle , dans ses derniers moments, ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres , ni ces émotions d'une âme alarmée , par lesquelleson se trompesoi-mème... Tout était simple, tout était tranquille , tout partait d'une âme soumise ; ni la gloire , ni la jeunesse n'auront un soupir... Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu'au dernier soupir qu'afin de faire durer les témoignages de sa foi. J'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres le signe de notre rédemption. Et vous, qui m'entendez , commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes , dans ces superbes palais à qui elle donnait uu éclat que nos yeux recherchent encore -, toutes les fois que , regardant cette
place qu'elle remplissait si bien , vous sentirez qu'elle y manque, songez que cette gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie. »
Mais au milieu de ces épanchements d'une âme pleine de sa douleur , on reconnaît Bossuet à ces traits fiers et hardis , à ces pensées fortes et profondes qui sont le véritable caractère de son génie.
S'il nous montre Henriette d'Angleterre calme et tranquille dans les bras de la mort « sans la braver avec fierté , contente de l'envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble , » il se hâte d'ajouter : « Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage, nous l'avons perdue! C'est la grande vanité des choses humaines ; après que par le dernier effort de notre courage nous avons, pour ainsi dire , surmonté la mort , elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblons la défier. La voilà , malgré ce grand cœur , cette princesse si admirée et si chérie ! la voilà telle que la mort nous l'a faite. Encore ce reste tel quel va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration; elle va descendre à ces sombres lieux , à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre , avec ces rois et ces princes anéantis , parmi lesquels à peine peut-on la placer , tant les rangs y sont pressés! tant la mort est prompte à remplir ses places!... peut-on bâtir sur ces ruines ? »
Si Bossuet parle de la grandeur et de la gloire à laquelle la confiance des deux rois élevait Henriette d'Angleterre , il s'interrompt tout à coup : « La grandeur et la gloire ! Pouvons-nous entendre encore ces noms dans ce triomphe de la mort? Non , je ne puis plus soutenir ces grandes paroles , par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même pour ne pas s'apercevoir de son néant.... Que peuvent la naissance, la grandeur , l'esprit , puisque la mort égale tout , domine tout , et que d'une main si prompte et si souveraine , elle renverse les têtes les plus respectées ?... Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune , quand ils verront dans un moment leur gloire passer à leur nom , leurs titres à leurs tombeaux , leurs biens à des ingrats , et leurs dignités peut-être à leurs envieux ? »
Dieu , la religion , un autel , des tombeaux, tous ces vastes sujets de méditation qui écrasent ou qui humilient l'imagination des autres hommes , semblent être le domaine de Bossuet et la patrie de son génie. On sent qu'il respire plus à son aise à la hauteur où le place ce grand spectacle du temps et de l'éternité ; et c'est de celle hauteur qu'il considère les rois , les trônes et toutes les grandeurs de la terre , comme placées sous la main de Dieu pour servir de simples témoignages de sa toute-
puissance, lorsqu'il juge à propos de les briser, de les anéantir et de les faire disparaître , comme la paille légère emportée par le vent.
Bossuet , en envoyant , quelques années après , l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et celle de madame Henriette à l'abbé de Rancé , lui écrivait : « J'ai laissé ordre de vous faire passer deux oraisons funèbres, qui, parce qu'elles font voir le néant du monde , peuvent avoir place parmi les livres d'un solitaire , et qu'en tout cas il peut regarder comme deux têtes de mort assez touchantes. »
Ces mots , jetés au hasard dans une lettre qui n'était pas destinée à voir le jour , révèlent la pensée habituelle de Bossuet. Jamais la puissance et la grandeur ne venaient se présenter à son esprit , qu'il ne vît la mort à côté d'elles.
Henriette d'Angleterre avait obtenu de Bossuet de faire imprimer l'oraison funèbre de sa mère ; il ne put refuser , aux instances du duc d'Orléans , et au vœu unanime du public , de donner la même publicité à l'oraison funèbre de Madame.
Bossuet ne reçut ses bulle s pour l'évêché de Condom , qu'au commencement de septembre 1670. Au moment où il se disposait à son sacre, et à aller remplir ses fonctions de premier pasteur d'un diocèse situé aux extrémités du royaume, un événement imprévu changea sa destinée et le cours de sa vie entière.
Deux ans avant l'époque dont nous parlons , la voix publique l'avait appelé à la place de précepteur du Dauphin, fils de Louis XIV-, des amis puissants avaient agi à son insu pour fixer le choix du monarque; mais M. de Montausier , gouverneur du jeune prince, présenta M. le président de Périgny , et le roi déféra à la recommandation du gouverneur de son fils. D'ailleurs Bossuet ne s'était fait connaître jusque alors que comme un théologien habile et éclairé , et un prédicateur distingué ; mais ces qualités ne suffisent pas pour être propre à l'éducation de l'héritier d'un trône. L'oraison funèbre de la reine d'Angleterre révéla ce génie profond et observateur , aussi versé dans l'étude de l'histoire et de la politique que dans celle de la théologie. Celle d'Henriette d'Angleterre , en faisant couler les larmes de foule la France , avait achevé de fixer l'attention publique sur Bossuet.
M. de Périgny mourut le 1er septembre 1670, et le 13 du même mois , le roi nomma Bossuet précepteur du Dauphin. Ce fut M. de Péréfixe, archevêque de Paris , qui vint lui en apporter la nouvelle au doyenné de Saint-Thomas-du-Louvre , où il logeait depuis tant d'années. Bossuet hésita entre ce nouveau ministère et celui auquel il se croyait plus immédiatement appelé par une première disposition de la Providence. Il jugeait avec raison que l'une de ces deux places était incompatible
avec l'autre , et il ne se décida à se faire sacrer que sur les instances du roi , et après avoir consulté les ecclésiastiques les plus pieux et les plus éclairés de Paris.
La cérémonie du sacre eut lieu à Pontoise , où se tenait alors l'assemblée du clergé de France , le 21 septembre 1670, avec une solennité qui rappelait , dit l'abbé Ledieu , celle des anciens sacres, et comme en plein concile. Le lendemain , 22 septembre , il prêta serment entre les mains du roi pour l'évêché de Condom, et le surlendemain, 23, en qualité de précepteur de Monseigneur le Dauphin.
Cependant Bossuet , tourmenté de l'idée de ne pouvoir concilier les fonctions qui l'attachaient à la cour, avec les devoirs que lui imposait sa qualité d'évêque , se démit de son évêché le 31 octobre 1671. Dès le moment où il avait été nommé, il s'était démis, sans aucune réserve, des bénéfices qu'il possédait dans l'église de Metz 5 de sorte qu'occupant une des premières places de la cour, il se trouvait n'avoir que des revenus très-modiques. Mais Louis XIV, qui avait le sentiment de toutes les convenances , crut avec raison qu'il ne pouvait laisser le précepteur de son fils , et un évêque tel que Bossuet, dans un état de gêne. A son retour de sa glorieuse campagne de 1672, il lui donna l'abbaye de Saint-Lucien de Beauvais, qui valait alors vingt mille francs de rente.
Nous avons vu que ce qui avait le plus contribué à la conversion de Turenne , c'était la lecture de I'Expositiox de la foi catholique , et il sentait par son expérience combien ce livre serait utile à la conversion de ses anciens coreligionnaires. Aussi ne cessait-il de presser Bossuet de le rendre public ; il résista pendant trois ans à ses instances , et ne céda qu'au vœu unanime des évêques et des docteurs qui se joignirent à Turenne pour obtenir de Bossuet une publication si importante.
Ce fut en décembre 1671 que fut imprimé , pour la première fois , le livre de V Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique sur les matières de controverse , avec l'approbation de l'archevêque de Beims et de dix. autres évêques.
Il n'est peut-être aucun livre de religion qui ait été imprimé aussi souvent et qui ait été traduit en autant de langues. Deux éditions furent épuisées dans un mois , et en très-peu de temps il fut traduit en anglais , en irlandais , en flamand , en hollandais , en italien , en allemand et en latin. Cette dernière traduction fut faite par l'abbé Fleury, sous les yeux et avec l'approbation de Bossuet.
Bien ne peut être comparé à la sensation qu'excita dans toute l'Europe chrétienne Y Exposition de Bossuet. Toutes les Églises catholiques s'empressèrent de l'adopter comme une expression commune pour la profession de leurs sentiments. Cet exposé si simple, si clair, si lumineux des dogmes
de l'Église romaine , répondait à tontes les accusations imaginaires que les protestants avaient portées contre sa doctrine , sa discipline et ses institutions.
Les ministres protestants s'effrayèrent de l'effet qu'allait produire cet ouvrage parmi les hommes simples et de bonne foi qui appartenaient à leur secte. Pour prévenir cette espèce de défection , ils entreprirent la réfutation du livre de Bossuet ; cette tâche était difficile ; aussi se bornèrent-ils à prétendre que Bossuet avait dénaturé la doctrine de l'Église romaine dont il s'était établi l'interprète 5 ils allaient jusqu'à souhaiter que tous ceux de cette Église voulussent bien s'accommoder aux adoucissements de ce livre , et qu'ils écrivissent dans le même sens; puis, ne tenant aucun compte de l'approbation de tant d'évêques et de docteurs, ils prétendirent que les approbations particulières ne prouvaient rien tant que l'oracle de l'Église de Rome ri aurait pas parlé. Enfin cette dernière ressource leur fut ravie , car le pape , qui jusque alors s'était contenté d'une approbation tacite, puisque le livre avait été traduit en italien , et imprimé à Borne même par les presses de la Propagande, l'approuva formellement par un bref du 4 janvier 1673, adressé à Bossuet.
Jamais aucun ouvrage dogmatique n'avait été inspiré par un sentiment plus noble que celui qui anima Bossuet en écrivant le livre de Y Exposition.
Sa seule pensée , son seul désir avait été de réunir toutes les communions et toutes les sectes que le schisme de Luther et de Calvin avait séparées de l'Église romaine. Jamais ouvrage n'obtint un plus beau succès. On ne peut calculer le nombre des protestants que ce livre ramena à la religion de leurs pères. Sans doute les approbations honorables qu'il avait reçues des prélats catholiques durent flatter Bossuet; mais ce qui dut le plus toucher son cœur, fut ce concours immense de protestants de tous les rangs et de toutes les parties de l'Europe , qui , désabusés par son Exposition , venaient recevoir ses dernières instructions, et abjurer à ses pieds les préjugés et les erreurs de leur naissance.
Aussitôt qu'une place vacante permit à l'Académie française de recevoir Bossuet dans son sein , elle mit un tel empressement à le conquérir, que dans son discours de réception il crut devoir la remercier « d'avoir abrégé en sa faveur ses formes et ses délais ordinaires. » Il fut reçu le 8 juin 1671 ; malgré la forme circonscrite que l'usage avait alors tracée pour le discours de réception , on remarque dans celui de Bossuet quelques traits qui lui échappent comme malgré lui, et qui ont en même temps le mérite de la diction , de la noblesse et de la convenance.
« La langue française , dit Bossuet à l'Académie , doit avoir la hardiesse qui convient à la li-
berté mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement et du choix. La licence doit être restreinte par les préceptes. Mais , toutefois , vous prendrez garde qu'une trop scrupuleuse régularité , qu'une délicatesse trop molle n'éteignent le feu des esprits , et n'affaiblissent la rigueur du style.
« C'est par vos soins et par vos écrits que la justesse est devenue le partage de notre langue. Elle ne peut rien endurer ni d'affecté ni de bas. Sortie des jeux de l'enfance et de l'ardeur d'une jeunesse emportée , formée par l'expérience et réglée par le bon sens , elle semble avoir atteint la perfection que donne la consistance.
« Mais si vous voulez conserver au monde cette véritable éloquence , résistez à une critique importune qui , tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité , tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements, ne laisserait à la fin aucun lieu à l'art , nous ferait retomber dans la barbarie -, faites paraître à sa place une critique sévère , mais raisonnable , et travaillez à vous surpasser tous les jours vous-mêmes , puisque telle est tout ensemble la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain , que nous ne pouvons égaler nos propres idées, tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité! »
A ce dernier trait on reconnaît l'empreinte du cachet de Bossuet. En nous montrant l'infinité de Dieu dans l'impossibilité où sont les hommes d'é-
galer leurs propres idées , il découvre dans un principe de littérature un principe de la plus haute philosophie. Et, en effet, quelque perfection qu'on ait pu donner aux langues les plus riches et les plus harmonieuses, on est souvent arrêté par l'impossibilité de traduire et d'exprimer tout ce que l'on conçoit et tout ce que l'on sent. Cette impuissance des idiomes inventés par les hommes , ou qui leur ont été transmis , nous avertit sans cesse qu'il existe au-dedans de nous un principe d'intelligence indépendant de tous les organes naturels et supérieur à leur action.
Bossuet remplit toute sa vie ses devoirs d'académicien avec la même assiduité qu'il apportait à tous les emplois et à toutes les fonctions qui lui furent confiés pendant le cours de sa longue carrière. L'abbé de Choisy rapporte , dans Y Eloge qu'il prononça de ce grand homme , en présence de l'Académie , que Bossuet ne manquait jamais d'assister aux assemblées publiques -, qu'il venait même souvent aux conférences particulières des académiciens , et que , tout savant qu'il était , il a dit plusieurs fois à ses confrères , qu'il trouvait toujours parmi eux le plaisir et l'instruction.
Mais c'est surtout dans le système d'éducation que Bossuet créa pour le fils de Louis XIV, qu'on le trouvera toujours fidèle à cette noble alliance de la religion, de la philosophie , de la morale , des sciences et des lettres.