‹ Histoire de Bossuet, évêque de MeauxChapitre 4 sur 14 · DE L EDUCATION! DE MGE LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

DE L EDUCATION! DE MGE LE DAUPHIN

Études de Bossuet pour l'éducation du Dauphin-— Lettre de Bossuet au pape Innocent XI sur l'éducation du Dauphin.— Détails sur cette éducation. — Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. — Etudes de Bossuet sur l'anatomie. —De l'union de l'âme et du corps. — De la connaissance de Dieu — Du Discours sur l'histoire universelle. — De la politique sacrée. — Réflexions sur l'éducation du Dauphin et sur celle de son fils, le duc de Bourgogne.

L'élévation de Bossuet à la place de précepteur du Dauphin fut un véritable triomphe pour les amis de la religion et des lettres. De son côté , en se chargeant de l'éducation du fds de Louis XIV , il conçut un plan digne d'une si noble mission. Pour s'y préparer , il se livra à une étude approfondie de tous les auteurs grecs et latins. Homère excitait surtout son enthousiasme ; il le plaçait audessus de tous les portes et de tous les orateurs, et toujours l'appelait le divin Hotnère. Il était tellement pénétré des beautés que renferment les

ouvrages de ce grand poète, qu'il savait par cœur presque toute V Iliade et ï Odyssée , et qu'il en récitait souvent des vers en dormant. On cite même un vers grec qu'il flt encore tout endormi , et en pensant sans doute aux malheurs d'Ulysse.

Totç §v<7Tvy o\>aïi> v.'/Qoç, izâvroc , xoà Xo'-yoç.

Tout est à charge aux malheureux, même leur pensée.

Virgile et Horace ne lui étaient pas moins familiers ; mais il préférait Virgile à Horace , parce que la muse du premier était toujours mélodieuse et chaste , tandis que le second , tout en se donnant pour stoïcien , se montrait trop souvent cynique.

Il était tellement familiarisé avec la langue latine , que toutes les fois que l'on disputait devant lui sur le sens de quelque mot , il tranchait sur-lechamp la difficulté , en citant des exemples tirés des meilleurs auteurs du siècle d'Auguste.

Bossuet a tracé lui-même l'histoire de ses travaux pour l'éducation de Monseigneur le Dauphin, dans une lettre adressée au pape Innocent XI , qui avait témoigné le désir de connaître son système d'instruction. Cette lettre , un de ses plus beaux titres de gloire , et le plus magnifique plan de l'éducation d'un prince , ne fut publiée qu'après

sa mort, en 1709 , par les soins de l'abbé Bossuet, son neveu.

Pour se concilier l'attention du jeune prince et obtenir sa confiance , Bossuet s'attacha d'abord à l'intéresser et à l'accoutumer à son langage et à ses manières, en évitant de lui présenter l'appareil prématuré d'un travail trop pénible et d'études trop sèches et trop décourageantes. Il se borna dans les premiers temps à l'entretenir de récits et d'histoires appropriés aux circonstances du moment, et à captiver son esprit par des fables ingénieuses qui excitaient et piquaient sa curiosité. Par cette espèce d'appât, qui séduit toujours les enfants , il cherchait à lui inspirer peu à peu le goût de la littérature et l'attrait de l'étude.

Bossuet , persuadé qu'il était important d'accoutumer son élève à la même personne , aux mêmes manières, à la même méthode d'instruction , ne se reposait sur personne du soin de surveiller les études du jeune prince , et il se chargeait lui-même de toutes les leçons et des plus petits détails de son éducation littéraire.

La religion , comme on le pense bien , fut la base de l'éducation que Bossuet donna à son royal élève. Chaque jour l'instruction sur la religion précédait toutes les autres études. On lisait un chapitre de l'Écriture sainte au commencement de chaque étude du matin et du soir , et le prince demeurait découvert tout le temps de cette lec-

ture. Dans l'explication des livres sacrés , Bossuet prévenait son élève que ces livres renfermaient beaucoup de choses au-dessus de son âge , et même au-dessus de l'esprit humain ; qu'elles y i étaient placées pour humilier l'amour-propre des hommes et pour exercer leur foi ; mais que leur divin auteur a laissé dans l'Église un interprète nécessaire et infaillible de toutes les vérités qui suffisent à la règle des mœurs , à l'exercice de la foi , à la pratique des vertus , et à l'accomplissement de tous les devoirs que Dieu exige de chaque homme. Aussitôt qu'il jugea son élève capable de comprendre le sens moral des mots: il ne cessa de lui répéter les mots de piété , bonté et justice , en lui montrant les rapports de ces qualités entre elles , et les conséquences qui en émanent dans l'ordre de la religion et du gouvernement.

Voulant exclure ce qu'une étude minutieuse de la grammaire présente ordinairement de trop rebutant pour les enfants , il s'appliqua à lui faire connaître la propriété des termes et l'élégance de la diction , dans l'usage de la langue latine et de la langue française. Par cette méthode , le jeune prince était parvenu à entendre facilement les auteurs latins , dont on lui faisait apprendre par cœur les morceaux les plus agréables , surtout des poêles. Pour éviter un inconvénient trop commun dans les éducations publiques et particulières , celui de ne faire connaître les auteurs que par

fragments ou morceaux détachés, il lui faisait lire chaque ouvrage en entier , de suite et comme tout d'une haleine , afin qu'il en découvrît le but, l'ensemble et l'enchaînement de toutes les parties. On conçoit facilement que Bossuet ne s'était prescrit cette méthode que pour les ouvrages des anciens qui n'excédaient pas une certaine étendue.

On voit , par la manière dont Bossuet s'exprime sur César , combien il admirait le génie de cet homme extraordinaire, qui avait tant de vices et de vertus, et qui n'avait pas un défaut. Il le représente « comme un excellent maître pour faire de grandes choses et pour les écrire , il le suit dans toutes ses marches, il le voit choisir la position de ses camps , ranger ses troupes en bataille , saisir d'un coup d'œil le plan d'une attaque , l'exécuter avec la rapidité de la foudre, louer et châtier toujours à propos ses soldats, les exercer constamment au travail et à la discipline , les tenir toujours en haleine , enflammer leur courage par l'assurance de la victoire, conduire ses armées sans jamais porter la désolation dans les pays qu'elles parcouraient , les soumettre au joug d'un ordre invariable , s'assurer de la fidélité de ses alliés par la confiance qu'il leur inspirait en sa seule parole , changer ses plans d'attaque et de défense selon les temps et les lieux , et selon le génie des ennemis qu'il avait à combattre ; affecter quelquefois de la réserve et de la circonspection , mais déployer le

plus souvent une activité qui ne laissait à l'ennem surpris ni le temps de délibérer , ni celui de fuir toujours humain et généreux après la victoire toujours inexorable pour ceux qui avaient tromptj sa clémence; apporter dans le gouvernement de* peuples soumis une douceur et une modération qui leur faisaient aimer sa victoire même, et lui garantissaient leur fidélité. »

A ce portrait si brillant de César succède , sous des couleurs plus douces et plus sensibles , celui de Térence. Il peint les avantages et les agréments « qu'on reçoit des vives images de la vie] humaine , qui passent devant les yeux en lisanl Térence. » Dans ce tableau trop fidèle de la société, et surtout des passions et des erreurs de la jeunesse, Bossuet faisait remarquer à son jeune élève « les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion retracés par cet admirable; peintre avec tous les traits convenables à chaque] personnage, des sentiments toujours naturels, enfin cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d'ouvrages. »

Mais , malgré sa prédilection pour Térence , Bossuet ne se montrait pas moins sévère à son égard en prémunissant le cœur et l'esprit du jeune Dauphin « contre la licence avec laquelle il s'est quelquefois exprimé, et cet abandon de sentiment qui n'est pas sans danger par les impressions qu'il peut faire naître ou laisser. »

L'étude de la géographie fut une récréation pour le maître et pour le disciple. Il la lui montrait en voyageant avec lui sur les cartes , tantôt en suivant le courant des fleuves , tantôt les sinuosités des côtes maritimes , ou bien on cinglait en haute mer, on reconnaissait les ports et les villes fameuses dans les temps anciens et modernes ; on examinait leurs monuments ; on étudiait les mœurs des peuples que l'on visitait ainsi.

C'est par ces études préliminaires que Bossuet conduisit son élève à l'étude de l'histoire , qu'il appelait la maîtresse de la vie humaine et de la politique. Mais ne pouvant lui donner une connaissance approfondie et trop détaillée de l'histoire ancienne, il la lui présenta sous un point de vue général , selon le plan qu'il a si magnifiquement exécuté dans son Discours sur l'Histoire universelle. Pour prévenir la confusion qu'aurait pu laisser dans son esprit cette succession rapide de tant d'événements , Bossuet y attacha des tables chronologiques et géographiques , composées avec le plus grand soin. Par le moyen de la table chronologique , le Dauphin retrouvait l'époque précise des événements dont il venait d'entendre le récit, et la table géographique retraçait en même temps à ses yeux le théâtre où ces grandes scènes s'étaient passées. Il suivit à peu près le même plan pour l'histoire générale depuis la chute de l'empire romain.

Mais la partie de l'histoire qu'il fit principalement étudier au Dauphin , fut celle du pays qu'il était appelé à gouverner. Personne n'a peut-être jamais possédé la scienee de l'histoire dans son ensemble et dans ses détails au point où Bossuet a porté cette partie si intéressante des connaissances humaines. On admire en lui non-seulement le talent avec lequel il sait enchaîner les faits , et cette conception élevée qui rapporte tout à l'action de la Providence , mais surtout cette critique impartiale et exacte qui lui fait trouver la vérité au milieu des incertitudes et des passions qui corrompent trop souvent le jugement des historiens.

La méthode qu'il employait pour enseigner l'histoire au Dauphin, était de lui réciter de vive voix, tous les matins , une suite de faits et de réflexions propres à se graver dans sa mémoire. Il lui faisait immédiatement répéter ce récit ; ensuite ce prince employait quelques heures à le rédiger en français, puis à le traduire en latin. Bossuet corrigeait ensuite la rédaction française et la traduction latine , et tous les samedis le Dauphin relisait ce qu'il avait composé pendant la semaine. Les manuscrits originaux de ces thèmes sur l'histoire de France ont été conservés jusqu'à nos jours. La version latine et française est entièrement écrite de la main du Dauphin , et l'on y remarque de nombreuses corrections et des additions très-considérables de la main de Bossuet.

Il avait évité de s'appesantir sur les premiers âges de la monarchie , qui ne pouvaient présenter à son élève aucun intérêt , ni aucun sujet d'une instruction utile. Mais dès qu'il parle de la troisième race, il entremêle son récit de réflexions dignes d'attirer l'attention de son élève. Au mérite d'une extrême exactitude , cet ouvrage en joint un autre qui honore le caractère de l'auteur , c'est celui de l'impartialité et d'une justice exacte et sévère.

On reconnaît que la main de Bossuet dirigeait la plume du Dauphin dans le tableau qu'il fait des obsèques de Charles VI.

« Charles VI mourut à Paris aussi malheureusement qu'il avait vécu. Dans l'abandon où il demeura , il ne conserva aucun reste de sa première majesté. Charles, son fils et son successeur légitime, était éloigné. Sa pompe funèbre fut déplorable en tout ; on n'y vit point paraître les princes du sang en deuil , selon la coutume. La plupart étaient prisonniers en Angleterre ; les autres étaient dispersés de ça et de là , ayant en horreur la domination étrangère. A la fin du service de Charles , on entendit avec douleur crier au héraut : Dieu fasse paix à l'âme de Charles VI , roi de France ; Dieu donne vie à Henri VI, roi de France et d Angleterre , notre souverain seigneur. Tous les bons Français gémissaient d'entendre nommer un étranger au lieu du léari-

80 niSTOinE

time héritier de la couronne , comme si on eût enterré avec le roi toute la maison royale. Chacun avait l'esprit occupé des malheurs où la France était plongée , et les maux qui la menaçaient paraissaient encore plus grands que ceux qu'elle avait soufferts. »

On sépare ordinairement l'étude de la rhétorique de celle de la logique. Bossuet les fit marcher de front en les considérant comme les deux parties d'un même tout , qui réunissait la force et la grâce. C'est ainsi qu'un corps parfaitement constitué laisse apercevoir , sous des formes élégantes et gracieuses , la force et la vigueur qui animent ce parfait ensemble.

La logique et la morale , disait Bossuet , servent à cultiver les deux principales opérations de l'esprit humain , qui sont la faculté d'entendre et celle de vouloir. Pour la logique , il avait suivi Platon et Aristote ; pour la morale , il l'avait puisée dans sa véritable source , dans l'Écriture et dans les maximes de l'Évangile , sans toutefois négliger d'expliquer la morale d'Aristote, et cette doctrine admirable de Socrate , vraiment sublime pour son temps , qui peut servir à donner de la foi aux incrédules , et à faire rougir les hommes corrompus.

Quant à la philosophie , il s'attacha à celle de ces maximes qui portent avec elles un caractère certain de vérité , et qui peuvent être utiles à la

conduite de la vie humaine. Quant aux systèmes et aux opinions philosophiques , il se contenta d'en présenter l'histoire au jeune prince, sans lui faire prendre parti pour telle ou telle opinion , pour tel ou tel système, persuadé que « celui qui est appelé à commander , doit apprendre à juger et non à disputer. »

« Mais après avoir considéré , dit Bossuet dans sa Lettre à Innocent XI , que la philosophie consiste surtout à rappeler l'esprit à soi-même pour s'élever ensuite jusqu'à Dieu , nous avons d'abord cherché à nous connaître nous-mêmes. Cette étude préliminaire, en nous présentant moins de difficultés, offrait en même temps à nos recherches le but le plus utile et le plus noble ; car pour devenir un vrai philosophe, l'homme n'a besoin que de s'étudier lui-même ; et sans s'égarer dans les recherches inutiles de ce que les autres ont dit et ont pensé , il n'a qu'à se chercher et s'interroger luimême , et il trouvera celui qui lui a donné la faculté d'être , de connaître et de vouloir. »

C'est d'après cette idée que Bossuet composa son admirable traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même. Dans cet ouvrage , il semble avoir atteint et posé les bornes de l'entendement humain ; et , comme ces voyageurs audacieux qui , parvenus aux limites de la terre , se sont arrêtés à la vue d'un abîme sans bornes , il a vu et dit tout ce qu'il est donné aux hommes , voyageurs aussi

sur la terre , de voir et d'entendre. On a remarqué que Bossuet, toujours si éloquent et si magnifique lorsqu'il veut parler à l'âme et à l'imagination, n'emploie que les expressions les plus simples et les plus accessibles à l'intelligence lorsqu'il veut parler à la raison. On a remarqué également que le traité de la Connaissance de Dieu et de soimême réfute d'avance et frappe de la plus juste censure tous les systèmes des philosophes du dixhuitième siècle , qui se sont acharnés à ébranler tous les fondements de l'ordre naturel , religieux , moral et politique.

Après avoir défini ce qu'il entend par le mot de nature , qui signifie la sagesse profonde qui développe avec ordre, et selon de justes règles, tous les mouvements que nous voyons , il étudie Y homme , le plus remarquable de tous les ouvrages de la nature. L'homme , a dit Platon , est une âme se servant de son corps * , et de cette seule définition, il concluait la différence du corps et de Y âme.

Bossuet considère en premier lieu l'âme et ses facultés, puis il considère le corps et ses organes. Cette dernière partie de son travail le conduisit à | étudier l'anatomie ; ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'après avoir suivi les leçons de Duverney ,

* Un philosophe de nos jours a défini l'homme : une intelligence servie par des organes. Celte définition nous paraît moins générale, et par conséquent moins complète cl moins juste que celle de l'Iaton.

habile anatomiste de cette époque , il a composé en français un traité d'anatomie , le premier qui ait été écrit dans cette langue, et qui se distingue par l'ordre , la simplicité et la clarté.

Bossuet parle ensuite de l'union de l'âme et du corps , de cette espèce de miracle perpétuel, général et subsistant , qui paraît dans toutes les sensations de l'âme et dans tous les mouvements volontaires du corps 5 miracle dont il est difficile et peut-être impossible à l'esprit humain de pénétrer le secret , mais dont on ne peut contester la vérité. Il explique ensuite les étonnants phénomènes qui résultent de cette correspondance constante des sentiments de l'âme avec les mouvements du corps , et de l'empire que l'âme conserve ou peut conserver sur le corps lors même qu'il est le plus violemment ému par les passions, phénomène si extraordinaire que l'habitude et l'irréflexion peuvent seules nous rendre inaltenlifs à ce miracle de tous les jours et de tous les moments.

Bossuet arrive enfin au véritable objet qu'ils'est proposé , celui de faire connaître Dieu par la connaissance que l'homme a de lui-même. Fidèle au plan qu'il s'est tracé , il écarte toutes les preuves que la révélation , la philosophie , le spectacle de l'univers et le consentement unanime des peuples pouvaient lui offrir. Il ne met en action qu'un seul homme, et cet homme montre un Dieu.

« La parfaite harmonie qui existe entre l'âme

et le corps humain n'a pu être établie et dirigée que par une cause intelligente !.... Que servirait à lame d'avoir un corps si sagement construit , si elle n'était avertie de ses besoins et de la diversité des objets par les sensations et les passions? Mais elle ne profiterait pas de ces avertissements sans un principe secret de raisonnement , qui lui fait comprendre les rapports des choses, et juger de ce qu'elles lui font éprouver. »

A ce principe de raisonnement est jointe une volonté maîtresse d'elle-même à laquelle le corps est soumis comme un instrument fabriqué pour elle par une puissance qui est hors de nous -, et toutes les fois que nous nous servons de cet instrument, soit pour parler ou pour respirer, ou pour nous mouvoir en quelque façon que ce soit , nous devrions toujours sentir Dieu présent.

Quelle est cette puissance qui existe hors de nous ? Elle ne peut être que Dieu , dit Bossuet.

Il le démontre par l'existence de ces vérités éternelles dont chaque homme a le témoignage et la conviction , et qui ne peuvent exister qu'en Dieu.

Parmi ces vérités éternelles que tout le monde conçoit, une des plus certaines est celle-ci : « Qu'il y a quelque chose qui existe d'elle-même , et qui est par conséquent éternelle et immuable. »

« Qu'il y ail un seul moment où rien ne soit, éternellement rien ne sera. »

Le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même est un des ouvrages de Bossuet le moins connu, et un de ceux qui méritent le plus de l'être. Ce n'est point ici un théologien qui combat des erreurs ou établit des points de doctrine ; c'est un philosophe qui prend place à côté de Descartes , de Newton , de Pascal , de Leibniz , de Malebranche. On peut croire enfin que ceux, qui ont voulu réduire les ouvrages de Bossuet à ses oraisons funèbres et à son Discours sur l'Histoire universelle , ou ne connaissaient pas le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même , ou n'ont affecté un silence si extraordinaire que parce qu'il était plus facile de n'en pas parler que de le réfuter.

Pour les mathématiques , Bossuet, qui n'avait jamais eu de goût pour cette science , ainsi que nous l'avons remarqué au commencement de cette histoire, emprunta les secours de François Blondel , moins connu comme mathématicien que par le monument delà porte Saint-Denis, qui l'a placé au rang des grands architectes. Blondel apprit au jeune prince l'art d'attaquer et de défendre une place; la construction des forts, la castramétation , la mécanique , l'équilibre des liqueurs et des corps solides, les Éléments d'Euclide et le système du monde.

Bossuet présenta au Dauphin quelques notions de la jurisprudence , pour graver de bonne heure dans son esprit un respect inviolable pour le droit

sacré de ia propriété , en lui montrant que tout l'ordre social , toutes les institutions politiques et civiles , et le trône lui-même , reposent sur cette base fondamentale à laquelle on ne peut toucher sans tout renverser.

Bossuet , après avoir rendu compte au pape Innocent XI des travaux et des études de monseigneur le Dauphin , termine sa lettre par lui annoncer son Discours sur l'Histoire universelle.

«. Maintenant que le cours de ses études est presque achevé , nous avons cru devoir travailler principalement à trois choses.

« Premièrement , à une Histoire universelle qui eût deux parties , dont la première comprît depuis l'origine du monde jusqu'à la chute de l'ancien empire romain , et au commencement de Charlemagne ; et la seconde , depuis ce nouvel empire établi par les Français.

« 11 y avait déjà longtemps que nous l'avions composée , et que même nous l'avions fait lire au prince ; mais nous la repassons maintenant, et nous avons ajouté de nouvelles réflexions qui font entendre toute la suite de la religion , et les changements des empires, avec leurs causes profondes , que nous reprenons dès leur origine.

« Dans cet ouvrage, on voit paraître la religion toujours ferme et inébranlable depuis le commencement du monde \ le rapport des deux Testaments lui donne cette force , et Y Évangile , qu'on

voit s'élever sur les fondements de la loi , montre une solidité qu'on reconnaît aisément être à toute épreuve. On voit la vérité toujours victorieuse , les hérésies renversées , l'Église , fondée sur la pierre , les abattre par le seul poids d'une autorité si bien établie, et s'affermir avec le temps ; pendant qu'on voit, au contraire, les empires les plus florissants non-seulement s'affaiblir par la suite des années , mais encore se défaire mutuellement , et tomber les uns sur les autres.

« Nous montrons d'où vient d'un côté une si ferme consistance , et de l'autre un état toujours changeant et des ruines inévitables.

« Cette dernière recherche nous engage à expliquer en peu de mots les lois et les coutumes des Égyptiens, des Assyriens et des Perses ; celles des Crées , celles des Romains , et celles des temps suivants; ce que chaque nation a eu dans les siennes qui ait été fatal aux autres et à elle-même, et les exemples que leurs progrès ou leur décadence ont donnés aux siècles futurs.

« Ainsi nous tirons deux fruits de l'histoire universelle.

« Le premier est de faire voir tout ensemble l'autorité et la sainteté de la religion par sa propre stabilité et sa dupée perpétuelle ; le second est que, connaissant ce qui a causé la ruine de chaque empire , nous pouvons , sur leur exemple, trouver les moyens de soutenir les États , si fragiles de leur

nature , sans toutefois oublier que ces soutiens mêmes sont sujets à la loi commune de la mortalité, qui est attachée aux choses humaines , et qu'il faut porter plus haut ses espérances.

« Par le second ouvrage , nous découvrons les secrets de la politique, les maximes du gouvernement, et les sources du droit dans la doctrine et dans les exemples de l'Écriture sainte. On y voit non-seulement avec quelle piété il faut que les rois servent Dieu ou le fléchissent après l'avoir offensé; avec quel zèle ils sont obligés de défendre la foi de l'Église , à maintenir ses droits et à choisir ses pasteurs ; mais encore l'origine de la vie civile ; comment les hommes ont commencé à former leur société ; avec quelle adresse il faut manier les esprits -, comment il faut former le dessein de conduire une guerre, ne l'entreprendre pas sans bon sujet -, faire une paix , soutenir l'autorité , faire des lois et régler un Etat. Ce qui fait voir clairement que l'Écriture sainte surpasse autant en prudence qu'en autorité tous les autres livres qui donnent des préceptes pour la vie civile , et qu'on ne voit en nul endroit des maximes aussi sûres pour le gouvernement.

« Le troisième. ouvrage comprend les lois et les coutumes particulières du royaume de France. En comparant ce royaume avec tous les autres, on met sous les yeux du prince tout l'état de la chrétienté et même de toute l'Europe.

« Nous achèverons tous ces desseins autant que le temps et nos moyens pourront le permettre. »

Ces dernières lignes annoncent que Bossuet avait commencé à s'occuper de ce troisième ouvrage comme des deux premiers , et qu'il les faisait concourir tous les trois au même but. Mais il n'en est resté aucune trace ni parmi ses manuscrits , ni parmi ceux de l'abbé Ledieu. On regrettera toujours de ne pas avoir un tableau de la France et de l'Europe comparées sous tous les rapports de la législation et des mœurs , tracé de la même main qui a peint les Égyptiens, les Grecs et les Romains , et qui a posé les fondements de la véritable politique sur la religion et les grandes leçons de l'histoire.

Bossuet ne s'était d'abord proposé que de donner un abrégé de l'histoire ancienne, accompagné de réflexions en forme de préface , pour l'usage du Dauphin. Mais , sur les observations de quelques amis éclairés , l'accessoire devint le principal , et la partie historique ne fut plus que l'introduction. C'est ainsi que fut composé le Discours sur l'Histoire universelle, qui, depuis près de cent soixante ans qu'il a paru , excite une admiration toujours nouvelle et toujours croissante.

Une grande leçon a été donnée au monde , et de grandes réputations, des systèmes séduisants, n'ont pu résister à cette terrible expérience. Tout a changé de face en Europe depuis que Bossuet a

parlé. Lois, mœurs, habitudes, opinions, tout a été renversé et détruit. Bossuet seul, resté debout au milieu de tant de ruines, semble s'être agrandi de tout ce que les autres ont perdu dans l'opinion. En lisant aujourd'hui l'histoire qu'il a tracée de la chute des empires qui l'ont précédé , on croit lire le récit prophétique des temps qui l'ont suivi. Au milieu de tant de vicissitudes, « au bruit de ce fracas effroyable d'empires et de trônes qui tombent les uns sur les autres, » les sages restent immobiles et tranquilles ; ils se confient avec Bossuet en cette Providence , qui n'a promis l'éternité qu'à un seul empire, à la religion.

Bossuet acheva son Discours sur l'Histoire universelle vers la fin de 1679, époque à laquelle finit l'éducation du Dauphin et où fut arrêté son mariage avec une princesse de Bavière.

Un fait assez extraordinaire et qui mérite d'être rapporté, c'est que Bossuet, nommé premier aumônier de madame la Dauphine et envoyé en cette qualité pour la recevoir sur la frontière , s'arrachait aux fêtes brillantes qui accueillaient la princesse sur tous les lieux de son passage , pour se renfermer dans son cabinet et mettre la dernière main à son Discours sur T Histoire universelle.

Ce chef-d'œuvre parut pour la première fois vers le commencement de 1681. À la vue de ce superbe monument , un cri d'admiration retentit

d'un bout de l'Europe à l'autre. Le plan et l'exécution s'élevaient au-dessus de toutes les rivalités nationales , de tous les préjugés de parti, de toutes les différences d'opinion. En enchaînant tout l'ordre des événements qui ont changé si souvent la face du monde à l'ordre immuable des desseins de Dieu pour l'établissement de la religion , Bossuet donnait au christianisme la plus auguste des sanctions , et il devait réunir le suffrage de toute l'Europe, parce qu'alors dans l'Europe tout était chrétien. Aussi , catholiques et protestants , d'une voix unanime, prodiguèrent les plus justes éloges à cet ouvrage. Les journalistes étrangers, les plus opposés à la France et à Rome , le vantèrent avec enthousiasme , et un an s'était à peine écoulé depuis qu'il avait paru pour la première fois , qu'il avait été réimprimé dans toutes les principales villes de l'Europe.

Aux grandes instructions que renferme le Discours sur l'Histoire universelle , Bossuet ne pouvait pas en ajouter de plus utiles pour un prince que celles qui lui apprennent à gouverner ses sujets. Tel est l'objet de son traité de la Politique tirée des propres paroles de V Ecriture sainte. Ici , c'est Dieu qui parle ; c'est celui par qui les rois régnent qui instruit les rois. C'était une idée digne de Bossuet de montrer l'alliance qui doit exister entre la religion et la politique, et de fonder uniquement sur les livres sacrés les éléments

d'une science humaine qui a tant de fois ouvert un vaste champ aux passions des hommes, où la perfidie et la force ont si souvent triomphé de la justice et de la raison.

En donnant des maximes de politique et des règles de gouvernement , Bossuet n'a jamais prétendu imaginer un système approprié à tous les pays et à tous les peuples. Il n'examine point d'une manière abstraite quelle est la meilleure forme de gouvernement , ni ne condamne aucune de celles qui ont régi les nations anciennes et modernes. Fidèle à la doctrine établie par saint Paul sur l'autorité de Jésus-Christ , il déclare que les puissances sous lesquelles on vit so?it ordonnées de Dieu.

Dans l'exécution du plan qu'il s'était proposé , il n'avait pas besoin d'entrer dans la discussion de ces différentes questions. Vivant sons une monarchie , écrivant pour l'héritier de cette monarchie , Bossuet se borne , dans sa politique sacrée, à traiter du gouvernement monarchique. Il observe que , dès l'origine . cette forme de gouvernement a été donnée de Dieu même au peuple hébreu , et qu'elle est la plus commune , la plus ancienne , la plus naturelle , la plus durable et la plus forte. En effet , la première idée du commandement est venue aux hommes de l'autorité paternelle , et cette autorité a été représentée plus tard par celle des rois établis du consentement des peuples, ou par la force des armes.

Cette forme de gouvernement est la plus naturelle et la plus forte , car « où tout le monde peut faire ce qu'il veut , dit Bossuet , nul ne fait ce qu'il veut. Où il n'y a point de maître , tout le monde est maître. Où tout le monde est maître , tout le monde est esclave. » Homère avait dit dans les temps anciens :

Ovx àya&ov itokxmoipcc/ai' sic xoipavoç scttw, Eiç ptzciksvçy m eiîwy.e Kpôvou izcâç àyxv^op^Tîw Zxî?7rrpôv t' yiSs 3lporaç, hoc ctptci fixcnlevri.

(Iliad. liv. ii. v. 204.)

« Le gouvernement de plusieurs n'est pas une bonne chose ; il ne faut qu'un seul chef, qu'un seul roi , à qui le fils du prudent Saturne a donné le sceptre et la puissance pour commander aux hommes. »

« De toutes les formes de monarchie, ajoute Bossuet, la meilleure est la monarchie héréditaire, car elle se perpétue d'elle-même , et rien n'est plus durable qu'un État qui subsiste par les mêmes causes qui font durer l'univers et qui perpétuent le genre humain. » Mais il n'y a aucune forme de gouvernement , ni aucun établissement humain , qui n'ait ses inconvénients ; de sorte qu'il faut demeurer dans l'état où un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes , en quelque

forme qu'ils soient établis. Qui entreprend de les renverser n'est pas seulement ennemi public , mais encore ennemi de Dieu. « L'autorité royale doit être absolue , mais non pas arbitraire , ce qui est bien différent. Un gouvernement est absolu lorsqu'il n'existe aucune puissance capable de forcer le souverain , et qu'il est indépendant de toute autorité humaine. Mais il ne s'ensuit pas de là que le gouvernement soit arbitraire , car il y a , dans les empires légitimes , des lois que l'autorité suprême ne peut pas enfreindre. »

« Les princes, dit-il ailleurs, doivent sans doute être instruits et chercher à s'instruire; mais il ne faut pas s'imaginer le prince , un livre à la main , avec un front soucieux et des yeux profondément attachés à sa lecture. Son livre principal est le inonde. Son étude est d'être attentif à ce qui se passe devant lui pour en profiter.

« La vie du prince doit être sérieuse. Il n'y a rien parmi les hommes de plus sérieux ni de plus grave que l'office de la royauté.

« Je n'appelle pas majesté cette pompe qui environne les rois , ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire; c'est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté elle-même. La majesté est l'image de la grandeur de Dieu dans le prince. Le prince , en tant que prince , n'est pas regardé comme un homme particulier , c'est un personnage public, tout l'État est en lui ; la volonté de

tout le peuple est renfermée dans la sienne. Quelle grandeur qu'un seul homme en contienne tant ! La puissance de Dieu se fait sentir en un instant de l'extrémité du monde à l'autre. La puissance royale agit en même temps dans tout le royaume ; elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde. Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant ; que l'autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion. Ramassez tout ce qu'il y a de grand et d'auguste ; voyez un peuple immense réuni en une seule personne -, voyez cette puissance sacrée, paternelle et absolue-, voyez la raison secrète qui gouverne tout le corps de l'État, renfermée dans une seule tête, vous voyez l'image de Dieu, et vous avez l'idée de la majesté royale. Oui, Dieu l'a dit : Vous êtes des dieux. Mais, ô dieux de chair et de sang ! ô dieux de boue et de poussière ! vous mourrez comme des hommes ! O rois, exercez donc hardiment votre puissance, car elle est divine et salutaire au genre humain ; mais exercez-la avec humilité , car elle vous est appliquée par le dehors ; au fond elle vous laisse faibles, elle vous laisse mortels, et elle vous charge devant Dieu d'un plus grand compte. »

Deux instituteurs des enfants des rois ont fait connaître leurs principes politiques en formant leurs élèves à l'art de gouverner 5 tous les deux sont célèbres par la supériorité et la beauté de leur génie. Leurs noms vivront autant que leurs ouvrages,

et la postérité a déjà consacré à un respect éternel la mémoire de Bossuet et de Fénelon. Mais on aperçoit facilement un contraste entre les systèmes politiques de deux hommes animés l'un et l'autre des mêmes sentiments de vertu et de la même droiture dans les institutions. Peut-être cette différence tient-elle aux temps qui les ont vus naître.

Le spectacle de la Fronde , qui avait frappé les premiers regards de Bossuet, a dû lui faire regarder comme le plus grand fléau des peuples , les factions , les rébellions , et toutes les résistances à l'autorité; d'où il a conclu que cette autorité avait besoin de toute la force et de tous les moyens nécessaires pour réprimer les désordres, et imprimer une action rapide et irrésistible à tous les ressorts de l'administration. Fénelon , au contraire, entra dans le monde lorsqu'une obéissance profonde était un sentiment général ; lorsque aucune opposition à l'autorité n'était regardée comme légitime , ni comme possible : et que le souverain , environné de gloire et de prospérité , avait dépassé les bornes que lui prescrivait une sage économie de l'argent et du sang de ses sujets ; alors il n'a dû voir du danger que dans les excès et les abus du pouvoir.

Un contraste bien plus étonnant encore existe entre les résultats de l'éducation du Dauphin et de celle du duc de Bourgogne. Tous les soins , les études et les efforts d'un instituteur tel que Bos-

suet furent à peu près inutiles, ou du moins n'eurent presque aucun succès, tandis que les résultats obtenus par Fénelon dépassèrent toutes les prévisions et toutes les espérances. Cette réflexion s'était déjà présentée aux contemporains mêmes de Bossuet et de Fénelon , et donna lieu à diverses explications. Mais la plus simple et probablement la plus vraie de toutes, c'est que le génie, l'observation et la patience peuvent corriger les défauts naturels ; mais l'art ne peut donner ce que la nature a refusé. Or, il parait que le Dauphin élait d'un caractère doux, mais paresseux, opiniâtre et sans aucun goût pour tout ce qu'on lui enseignait : n'étudiant que parce qu'il était forcé d'étudier , il prit un tel dégoût pour les livres, « qu'il forma la résolution de n'en ouvrir jamais quand il serait son maître , et il a tenu sa parole. * » Comment alors donner du ressort et du mouvement à une âme indifférente, indolente, privée de la faculté de conserver les impressions qu'elle reçoit, et qui n'a pas même assez d'énergie pour combattre et pour résister ? Il faut une âme pour entendre les accents du génie , et répondre à ses nobles inspirations. Il faut avoir un cœur susceptible de sentiments passionnés, pour éprouver ces fortes émotions qui enflamment une jeune imagination. Tel était le duc de Bourgogne : avec des passions ardentes et re-

* Souvenirs de madame de Caylus.

doutables, des penchants dangereux et même des vices naissants , il offrait à un instituteur habile et vertueux de puissants moyens de réprimer leur essor trop impétueux. L'un cultivait un sol ingrat, inerte et froid -, l'autre, un terrain riche et fertile, mais dont la fécondité prodigieuse produisait l'ivraie à côté du bon grain ; et celui-ci eût bientôt été étouffé , sans l'habileté du cultivateur qui sut en extirper de bonne heure les herbes nuisibles , donner plus de vigueur et de force aux semences utiles qu'il y avait répandues.

Page 1