CHAPITRE V
Bossuet vit dans la retraite à la cour. — Promenades de Bossuet dans le pare de Versailles. —L'allée des Philosophes. — Conférences sur l'Écriture sainte. — Notes et Commentaires de Bossuet sur l'Écriture sainte. — Conférences de Bossuet avec le ministre Claude — Belraite de madame de La Vallière. — Bossuet prêche le sermon de la profession des vœux de madame de La Vallière. — Affaire de madame de Montespan. — Lettre de Bossuet à Louis XIV.— Madame de Montespan rentre en faveur. — Sa dernière disgrâce. — Elle quitte la cour et meurt dans la retraite.
Pendant toute l'éducation de monseigneur le Dauphin , Bossuet se renferma dans l'exercice de ses devoirs et de ses fonctions. Au milieu de la cour il vivait dans la retraite ; mais l'estime et le respect de tous les ministres et de tous les grands, la bienveillance même des princes, l'accompagnaient dans cette retraite. D'ailleurs il était prévenant et poli et ne manquait jamais à aucun devoir de bienséance. « Il vécut à la cour, dit l'abbé Ledieu , avec la frugalité et la modestie dont il a fait profession toute sa vie. Sa table était servie d'une manière convenable, mais sans délicatesse et sans profusion ; ses meubles très-simples, son équipage
modeste , sa maison peu nombreuse et composée des seuls domestiques nécessaires à son service. Sans faste , sans ostentation , sans vains amusements , il ne parut jamais rien sur sa personne que de grave et de sérieux ; on eût cru voir un simple ecclésiastique. »
Quoique éloigné du commerce du moude , il ne vivait pas dans l'isolement. 11 s'était formé une société choisie , composée d'ecclésiastiques , de magistrats et de quelques gens de la cour qui partageaient le même goût pour l'étude et la retraite. Tous ces hommes , plus ou moins célèbres, s'honoraient du titre de disciples de Bossuet , et se réunissaient tous les jours chez lui à une heure marquée. Lorsque le temps et la saison le permettaient, ils se rendaient tous ensemble à la promenade. Les générations se succédèrent ; d'autres disciples remplacèrent les premiers ; et pendant toute sa longue carrière, on vit toujours Bossuet] entouré, dans les promenades publiques, de l'élite du clergé. « C'était un spectacle imposant, dit l'abbé Ledieu, pour tout ce qui habitait Versailles, devoir jusqu'à la fin de sa vie ce vieillard vénérable i par ses cheveux blancs , et plus encore par tant de travaux et de gloire, se promener, suivi de ce nombreux cortège, dans les allées du petit parc de Versailles , et surtout dans celle que toute la courj était convenue d'appeler l'allée des Philosophes, pour consacrer en quelque sorte le souvenir des
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promenades de Bossuet et de ses disciples. Ces philosophes étaient Fénelon , l'abbé Fleury , Polisson , l'abbé Renaudot, l'abbé de La Broue, l'abbé de Langeron, l'abbé de Saint-Luc, La Bruyère, l'abbé de Longuerue , Cordemoi et quelques autres. On voit par de tels noms combien le mot de philosophe a changé d'acception dans le siècle suivant. Dans ces promenades , Bossuet donnait la solution des difficultés qu'on proposait sur 1*Écriture sainte, expliquait un dogme, traitait un point d'histoire ou une question de philosophie A ces graves discussions se mêlaient de temps en temps des réflexions sur la littérature ancienne et moderne. Quelquefois on lisait devant lui quelques fragments de ses propres ouvrages . et , avec une simplicité naïve , il recueillait les observations de tous ceux qui l'écoutaient. C'est ainsi que fut lue et corrigée en 1703 , aux promenades qu'il fit pendant son dernier séjour à Versailles , sa Politique sacrée , qu'il était sur le point de publier.
L'abbé de Choisy parle avec enthousiasme du bonheur qu'il a trouvé à entendre Bossuet et à vivre avec lui.
« Quels agréments dans sa société! s'écrie-t-il ; quelle égalité dans son humeur! quels charmes dans sa conversation! Nous y apprenions toujours, en nous réjouissant sans cesse ; chacun avait la liberté d'y mettre du sien , le maître de la maison ne voulait point de préférence ; et si la supériorité
de son génie ne l'avait pas fait reconnaître , sa modestie l'eût fait oublier. »
Ces promenades philosophiques , qui rappellent en quelque sorte celles de Platon et des premiers fondateurs des écoles de la Grèce, commencèrent à Saint-Germain en 1673. Bossuet proposa à ses disciples de consacrer les promenades des dimanches et fêtes à l'étude de l'Écriture sainte. Ce fut par la lecture d'Isaïe que l'on commença ce grand travail. On se servit d'un exemplaire de la grande Bible de Vitré , qui appartenait à Bossuet ; les marges offraient tout l'espace nécessaire pour recevoir les notes convenues et arrêtées pendant chaque promenade , et transcrites par l'abbé Fleury au retour. Ces promenades et ces lectures , continuées pendant une longue suite d'années , produisirent les Notes et les Commentaires de Bossuet sur la Bible.
La cour ne tarda pas à être instruite de l'objet de ces savantes réunions , qui formaient un si grand contraste avec ses fêtes et ses plaisirs bruyants. Plus tard un pareil contraste eût paru singulier, bizarre même , et aurait donné lieu à l'ironie et au sarcasme; mais à la cour de Louis XIV il n'offrait qu'un spectacle auguste et imposant. Cette respectable société reçut même le nom de Concile, et cette dénomination lui resta pendant toute la vie de Bossuet.
Ce fut pendant le cours de ces conférences que
Fénelon Jeune encore , fut présenté à Bossuet par le marquis de Fénelon , son oncle , et que se forma entre ces deux grands hommes une liaison qui subsista pendant bien des années.
Bossuet ne commença à publier qu'en 1691 ses Dissertations et ses Notes sur plusieurs parties de la Bible. Il publia d'abord ses Notes sur les Psaumes , comme pouvant être d'une utilité plus générale. Bossuet distingue deux différentes sortes de Psaumes : les Psaumes moraux, qui contiennent des exhortations, des reproches, des préceptes, des conseils; les déprécatifs , qui ont pour objet d'implorer la miséricorde et les grâces de la bonté divine ; les historiques et les prophétiques . Les notes qu'il ajoute aux Psaumes pour en faciliter l'intelligence , sont courtes , mais judicieuses et exactes. Il y a surtout évité un vain étalage d'érudition , l'ambition d'y trouver des sens éloignés et cachés , et la manie de hasarder des interprétations vaines ou imaginaires. Bossuet dédia ce travail au chapitre et au clergé de M eaux 5 dans cette épître dédicatoire , il exprime avec le plus touchant abandon le vœu qu'il a formé de vieillir et de mourir sur les livres sacrés : In his consenescere , his immori , summa votorum est.
Deux ans après , en 1693 , il publia ses Préfaces et ses Notes sur les livres de Salomon. À la fin de cet ouvrage , il mit un supplément à son Commentaire sur les Psaumes , pour réfuter quelques
commentateurs qui s'efforçaient d'affaiblir l'autorité des prophéties , et surtout de celles qui sont annoncées dans les Psaumes.
Dans ses Préfaces sur les livres de Salomon, Bossuet traite tout ce qui peut concerner le sujet , l'auteur, l'âge et les versions de ces différents livres. Quand l'occasion s'en présente , il combat les erreurs de quelques critiques, et en particulier celles de Gratius et de Richard Simon. Les notes sont dans le même genre que celles dont il a enrichi les Psaumes, mais plus étendues dans quelques endroits.
L'éducation du Dauphin n'était pas encore terminée , lorsque Bossuet eut avec le ministre Claude cette célèbre conférence qui fit tant d'éclat en France et dans les pays étrangers , et qui contribua à décider un grand nombre de protestants à se réunir à l'Église romaine. Voici ce qui donna lieu à cette conférence.
Mademoiselle de Duras, dame d'atours de Madame , avait été élevée dans la religion protestante par sa mère , sœur de Turenne. La conversion de ce grand homme et la lecture du livre de \ Exposition l'avaient déjà disposée à devenir disciple de Bossuet. Mais elle n'osait encore se déclarer dans la crainte d'affliger une mère qu'elle chérissait avec tendresse. Enfin elle exprima le désir d'éclaircir quelques difficultés qui agitaient encore son esprit. Elle voulut entendre elle-même , dans
une discussion paisible et réglée , les deux hommes de son temps que l'Église romaine et la communion protestante présentaient comme les plus habiles interprètes de leur doctrine.
Jean Claude était regardé comme l'oracle du parti protestant ; à des talents distingués , à des connaissances très-étendues , à une dialectique forte et puissante, il joignait l'intégrité desmœurs, et ces vertus douces et aimables qu'on se plaît toujours à chercher et à trouver dans les hommes d'un mérite supérieur.
La conférence eut lieu le 1er mars (1678), à trois heures après midi , chez la comtesse de Roye, sœur de mademoiselle de Duras. Cette conférence dura cinq heures , et roula principalement , comme mademoiselle de Duras l'avait désiré, sur l'autorité de l'Église. Pour éviter l'éclat et l'ostentation, on n'y admit qu'un très-petit nombre de personnes , et presque toutes de la religion protestante.
Bossuet déclare lui-même dans la relation qu'il a donnée de cette conférence , que le ministre Claude défendit sa cause avec toute l'habileté possible, et si subtilement, qu'il craignit pour ceux qui l'écoutaient. Mais un adversaire tel que Bossuet l'eut bientôt réduit au silence. Le ministre Claude refusa même une seconde conférence que Bossuet lui avait proposée.
Mademoiselle de Duras, après cette conférence,
fut entièrement convaincue. Le lendemain , elle eut un entretien avec Bossuet dans l'appartement de la duchesse de Richelieu , et , le 22 mars suivant, elle fit son abjuration solennelle entre ses mains , dans l'église des Pères de la Doctrine Chrétienne , à Paris. Elle survécut assez longtemps à son abjuration pour se confirmer de plus en plus dans les principes et dans les sentiments qui l'avaient déterminée. En 1689, se voyant atteinte d'une maadie mortelle , elle fit appeler Bossuet , et reçut les derniers secours et les dernières consolations de la religion de celui à qui elle avait dû son retour à l'Église catholique.
Pendant l'éducation de monseigneur le Dauphin , Bossuet fut mêlé à deux événements , dont l'un a laissé un souvenir doux et touchant à la postérité , et dont l'autre emprunte tout son intérêt du nom de Louis XIV et de Bossuet.
Personne n'ignore les fautes , les remords et la pénitence de madame de La Vallière. Au milieu même de ses erreurs, elle était restée fidèle aux principes qu'elle avait reçus dans son enfance , et la voix de la religion avait souvent parlé à son cœur déchiré par le remords d'un amour criminel. Pendant sa faveur elle avait toujours préféré la société des hommes vertueux aux hommages des courtisans. Le maréchal de Bellefonds était un de ces hommes qui avaient inspiré le plus d'estime et de respect à madame de La Vallière ; il
l'avait mise en relation avec Bossuet dès 1673, et madame de Bellefonds , sœur du maréchal et supérieure des Carmélites de Paris, devint la confidente des peines et des pensées de madame de La Vallière, qui avait formé le projet d'embrasser la vie religieuse dans son couvent.
Bossuet , comme on le pense bien , s'efforça de l'encourager dans de semblables dispositions , qui avaient tout à la fois pour objet l'expiation de sa vie passée et une noble réparation du scandale qu'elle avait causé. Mais il y avait de grands obstacles à vaincre : l'opposition de Louis XIV, les railleries, le ridicule dont on voulait couvrir cette résolution, et surtout la faiblesse et les incertitudes mêmes de cette âme pénitente, que des liens puissants attachaient encore au monde.
Enfin , les démarches de Bossuet surmontèrent les difficultés extérieures -, ses paroles , ses conseils mirent un terme aux agitations , aux combats intérieurs de madame de La Vallière; et celui qui avait reproché d'abord à cette illustre pénitente sa faiblesse et sa timidité, se sentit lui-même étonné et accablé de tant de courage.
Ce fut le 20 avril 1674 que madame de La Vallière , à peine âgée de trente ans , alla s'enfermer aux Carmélites. Elle avait prié Bossuet, et celui-ci en avait pris l'engagement , de prêcher le sermon de sa prise d'habit ; mais il fut obligé d'accompagner le Dauphin qui faisait , cette année , sa
première campagne au siège de Dôle , où le roi commandait en personne. Bossuet fut remplacé dans cette occasion par M. de Fromentières, depuis évêque d'Aire. Mais ce fut lui qui prêcha le jour de la profession solennelle de ses vœux.
Cette cérémonie, un des triomphes les plus éclatants de la religion, eut lieu le 26 juin 1675. La reine elle-même conduisit au pied de l'autel et couvrit du drap mortuaire la rivale qui avait fait couler ses premières larmes. Presque à côté de la reine , était la duchesse de Longueville , si célèbre autrefois pendant les troubles de la Fronde, et qui depuis vingt ans vivait dans le silence et la retraite. Louis XIV n'y parut point , mais il était présent à toutes les pensées.
Tout ce que Paris et la cour avaient de plus distingué se trouvait réuni dans cette église, pour être témoin d'un événement qui appelait tant de souvenirs et de réflexions , et au-dessus de toutes ces têtes s'élevait Bossuet , placé entre le ciel et la terre, « qui allait, comme il le dit lui-même, rompre un silence de tant d'années, et faire entendre une voix que les chaires ne connaissaient plus. »
Un tel tableau était favorable au talent d'un historien ou d'un orateur profane , mais les convenances religieuses ne permettaient pas à Bossuet d'appuyer, ou même de paraître appeler l'attention sur des circonstances si délicates et si présentes , auxquelles tant de personnages augustes étaient
intéressés. Il sut se tirer de cette position difficile , nous ne dirons pas avec adresse, mais avec la noble aisance et l'indépendance d'un orateur chrétien , qui , tout en observant ce qu'il doit aux convenances , ne s'écarte jamais du langage grave et même sévère du ministre de l'Évangile. C'est dans ce discours où Bossuet , entraîné comme malgré lui par son génie , laisse échapper , sous la forme la plus éloquente , les réflexions que lui arrache le mystère de la nature humaine.
« Les sentiments de la religion sont la dernière chose qui s'efface en l'homme , et la dernière que l'homme consulte ; rien ne remue davantage les hommes, et rien ne les remue moins. Est-ce un prodige ? est-ce un assemblage monstrueux de choses incompatibles? est-ce une énigme inexplicable ? ou bien n'est-ce pas plutôt , si je puis parler de la sorte , un reste de lui-même , une ombre de ce qu'il était dans son origine, un édifice ruiné, qui, dans ses masures renversées, conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de sa première forme. Il est tombé en ruine par sa volonté dépravée. Le comble s'est abattu sur les murailles , et les murailles sur le fondement ; mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé et les traces des fondations , et l'idée du premier dessin , et la marque de l'architecte. L'impression de Dieu y reste encore si forte , qu'il ne peut la perdre , et tout ensemble si faible , qu'il ne peut la suivre. »
Mais Bossuet devient louchant et fait répandre des larmes lorsque , près de finir son discours , il étend sa main vers madame de La Vallière, placée en face de lui dans une tribune , et qu'il lui dit tout à coup, de ce ton imposant d'autorité d'un de ces prophètes chargés de porter les ordres de Dieu : « Et vous, descendez à l'autel , victime de la pénitence , allez achever votre sacrifice , le feu est allumé , l'encens est prêt , le glaive est tiré ; le glaive est la parole qui sépare 1 ame d'avec elle-même , pour l'attacher uniquement à Dieu. »
Madame de La Vallière prit le nom de sœur Louise de la Miséricorde , et elle vécut trente-six ans dans les pratiques et les rigueurs delà vie austère des Carmélites. Elle mourut le 6 juin 1710.
Dans le temps même où Bossuet mettait le dernier sceau aux engagements sacrés que venait de prendre madame de La Vallière , il fut mêlé à une négociation du même genre , mais d'une nature bien délicate , dont le succès ne répondit ni à ses espérances , ni aux efforts de son zèle. Il s'agissait de déterminer Louis XIV à rompre ses liaisons avec madame de Montespan , qui tenait dans le cœur du roi la place qu'y avait occupée madame de La Vallière.
En 1675, madame de Montespan se présenta le jeudi saint a un prêtre tic la paroisse de Versailles. Ce prêtre lui refusa l'absolution , et on devine facilement les motifs de ce refus. Elle s'en plaignit au roi, qui fit venir le curé de la paroisse ; celui-ci dé-
clara que le prêtre n'avait fait que son devoir. Le roi voulut dans cette affaire avoir l'avis de M. le duc de Montausier et de Bossuet. Ce dernier ne balança pas à répondre comme le curé , que le prêtre n'avait fait que son devoir. M. de Montausier parla avec tant de force de l'intérêt de sa gloire et de celui de la religion , que le roi se leva fort ému , et dit à M. de Montausier en lui serrant la main : « Je ne la verrai plus. » Bossuet acheva bientôt de frapper et de toucher Louis XIV par des paroles empreintes d'un tel caractère de venu et de vérité, qu'il renouvela la promesse de renoncer à ses engagements avec madame de Montespan.
Louis XIV fit plus encore : il chargea Bossuet de disposer madame de Montespan à consentira cet éloignement. Cette tâche était difficile ; car bien différenle de madame de La Vallière, qui , douce et résignée, n'avait eu à combattre que la faiblesse de son cœur, madame de Montespan opposait à Bossuet le caractère altier et impérieux d'une femme orgueilleuse, accoutumée à voir depuis dix ans toute la cour et Louis XIV lui-même à ses pieds. Elle n'épargna à Bossuet ni reproches, ni menaces ; en les voyant inutiles , elle ne dédaigna pas de recourir aux flatteries et aux promesses , qui n'eurent pas plus de succès.
Louis XIV était sincèrement disposé à remplir les engagements qu'il avait pris avec Bossuet ; il
paraissait si ferme et si décidé , que les directeurs de sa conscience crurent pouvoir lui permettre d'approcher des sacrements aux fêtes de Pâques , et il partit pour l'armée sans avoir vu madame de Montespan. D'un autre côté , Bossuet , par un heureux effet de sa patience et de sa modérai ion, fit céder les emportements de cette femme à l'impression forte et puissante qu'il sut donner à ses paroles et aux instructions mêlées de douceur et de fermeté qu'il ramenait dans tous les entretiens qu'il avait avec elle.
Pendant que le roi était à l'armée , Bossuet, sur son autorisation et son invitation même, lui écrivit plusieurs lettres dignes d'un Père des premiers siècles de l'Église , pour le confirmer dans les bonnes dispositions qu'il avait manifestées avant son départ. Tout faisait donc espérer à Bossuet de voir Louis XIV persévérer dans les engagements qu'il avait pris , et ne pas renouveler le scandale qui avait si longtemps affligé les gens de bien. Mais un obstacle qu'il n'avait pas prévu, ou qu'il n'avait pu surmonter, fit échouer tous ses efforts, et vint détruire les dispositions mêmes qu'avaient manifestées le roi et madame de Montespan. Les courtisans , qui trouvent plus facilement à satisfaire tontes leurs passions quand ils peuvent flatter celles du maître, tremblèrent de voir succéder aux fêtes et aux plaisirs qu'amenait la présence de madame de Montespan , le triste aspect d'une cour
qui suivrait les maximes austères de Bossuet ; on avait bien consenti à voir remplacer l'autorité de madame de La Vallière par celle de madame de Montespan ; mais on se révoltait à l'idée de voir l'empire de celle-ci renversé par celui delà morale et de la religion. D'un autre côté , les parents et les nombreux amis de madame de Montespan se liguèrent avec la foule des courtisans pour la ramener à la cour. Ils comptèrent avec raison sur la faiblesse du monarque , et avant que la religion eût obtenu sur son cœur une victoire décisive , l'intrigue et les insinuations intéressées vinrent rallumer dans ce cœur une passion mal éteinte.
Affligé d'un changement si imprévu , Bossuet , après un dernier effort inutile , ne put que se taire et gémir. Madame de Montespan dut croire alors son triomphe assuré et son crédit inébranlable -, mais ce fut précisément cette sécurité qui causa sa nouvelle disgrâce , en laissant trop apercevoir au roi les hauteurs et les inégalités de son humeur impérieuse. Elle quitta la cour en 1687, pour se retirer à Saint-Joseph , et elle se fixa définitivement dans cette retraite. C'est là que Bossuet venait quelquefois la visiter et lui donner des conseils salutaires dictés par la religion , et celui qu'elle avait regardé autrefois comme son ennemi était l'homme qui lui inspirait alors le plus de confiance et d'estime. Madame de Montespan mourut dans sa retraite en 1707 , âgée de soixante-six ans.