CHAPITRE VI
de l'assemblée de 1682.
Bossuet est proposé pour différents sièges.— 11 est nommé évêque de Meaux.— Il est choisi pour député à l'assemblée de 1682.— De l'Église gallicane.— Bossuet prononce le sermon d'ouverture de l'assemblée.— Affaire de la régale.— Bref d'Innocent XI à l'assemblée.—Bossuet est chargé de rédiger la déclaration du clergé de France sur la puissance ecclésiastique. — L'assemblée de 1682 adopte les quatre articles. — L'assemblée est séparée. — Innocent XI refuse les bulles aux évêques nommés qui avaient fait partie de l'assemblée de 1682.— Négocialionentrela courde Borne et celle de France.— La réconciliation a lieu sous InnocentXII. — Bossuet provoque la condamnation des casuistes. — Elle est suspendue par la séparation de l'assemblée. — L'assemblée de 1682 approuve le livre de l'Exposition.
Après avoir achevé l'éducation de monseigneur le Dauphin , Bossuet n'avait pas quitté la cour , où le fixaient ses fonctions de premier aumônier de madame la Dauphine. Il ne vaquait aucun siège important dans le clergé de France , que la voix publique ne s'empressât de l'y appeler. Les églises
de Lyon , de Sens et de Beauvais exprimèrent tour à tour le vœu de le voir remplacer leurs premiers pasteurs. M. de Vialart , évêque de Châlonssur- Marne , accablé sous le poids des années , des infirmités et des travaux, exprima le désir de l'avoir pour successeur. M. de Ligny, évêque de Meaux, qui professait pour Bossuet une singulière estime, offrit sa démission au roi, en proposant Bossuet pour occuper sa place. C'est à ce siège que la Providence le destinait, mais Louis XI V ne l'y appela qu'après la mort de M. de Ligny.
Une considération bien honorable pour Bossuet justifiait cette espèce d'impatience générale qui le portail à toutes les grandes places : tout se préparait en France pour la célèbre assemblée de 1682 , et tous les esprits étaient en mouvement sur les grands intérêts qui devaient être la matière de ses délibérations. La Providence disposa des choses de manière que celui qui paraissait devoir être étranger à cette assemblée , puisqu'il n'avait encore ni titre ni caractère pour y prendre place, en devînt tout à coup l'âme , l'organe , l'interprète et le défenseur.
Louis XIV ne se contenta pas de nommer Bossuet à l'évêché de Meaux ; il accompagna ce choix d'une distinction particulière. Il ordonna au Père de la Chaise d'aller lui-même annoncer cette nomination à M. de Harlay, archevêque de Paris , et de charger de sa part le prélat de la déclarer publi-
quement à l'assemblée des évêques , qui se tenait ce jour-là (2 mai 1681) à l'archevêché. C'était avertir toute l'Église de France de l'importance qu'il attachait à un tel choix.
Bossuet voulait se préparer par la retraite à l'exercice des fonctions de l'épiscopat , suppléer par la méditation et par les conseils qu'il recevrait à l'expérience qu'il présumait lui être nécessaire. Personne plus que lui ne sentait combien l'expérience est indispensable dans l'administration d'un diocèse , et dans un sermon prêché peu de temps auparavant en présence de Louis XIV, il avait exhorté le roi à n'élever à l'épiscopat que des ecclésiastiques déjà exercés aux devoirs et aux fonctions du ministère pastoral , et à fixer ainsi son choix principalement sur des vicaires généraux.
Ce fut vers la solitude de la Trappe qu'il tourna ses regards , pour s'y recueillir tout entier dans les graves pensées qui allaient l'occuper. « Il y a dix ans, écrivait-il à l'abbé de Rancé, que j'ai dans l'esprit que si Dieu me remettait en charge dans son Église, j'aurais deux choses à faire, l'une d'aller quelque temps en action avec feu M. de Chàlons ; l'autre d'aller passer quelque temps en oraison avec vous. » Quand on pense que c'est Bossuet qui croit avoir besoin d'apprendre à être évoque , on ne sait ce qu'on doit le plus admirer de taul de modestie ou de tant de grandeur.
Mais les circonstances ne permirent pas à Bossuet de suivre son dessein. La célèbre assemblée de 1682 allait s'ouvrir, et l'assemblée métropolitaine de Paris le nomma député à l'assemblée générale du clergé , quoiqu'il n'eût point encore reçu ses bulles de l'évêché de Meaux. Il fut immédiatement désigné pour faire le sermon d'ouverture.
L'assemblée de 1682 est l'époque la plus mémorable de l'histoire de l'Église gallicane.
C'est celle où elle a jeté son plus grand éclat ; les principes qu'elle a consacrés ont mis le sceau à celte longue suite de services que l'Église de France a rendus à la France.
C'est à l'Église gallicane, plus ancienne que la monarchie française, que l'antique Gaule a dû l'adoucissement des maux que lui causait l'invasion des barbares. C'est à elle qu'on doit la renaissance de l'agriculture et des beaux-arts , la conservation des principes, des formes et des vestiges du droit romain. Un évêque de Paris a bâti le premier hôpital que la France ait vu construire , et lui a donné le nom si doux et si religieux d'Hôtel-Dieu. Les maisons des évêques , les cloîtres des églises et les monastères devinrent l'asile des sciences et des lettres , bannies du reste de la terre. Bientôt, à la voix des évêques , s'élevèrent de nombreux établissements pour l'instruction publique. L'Église gallicane a donné à la France ses plus grands
ministres, et à l'Europe ses plus grands orateurs ; mais sa plus grande gloire est d'être la seule qui ait eu constamment un esprit national. Dans toutes les grandes calamités publiques, c'était elle qui donnait l'exemple des plus généreux sacrifices.
En 1682 , l'Église de France réunissait au plus haut degré les vertus, les lumières, les talents, la régularité des mœurs. On voyait, au premier rang, des évêques dont les noms sont consacrés depuis longtemps par le respect et l'admiration de la postérité. Dans un rang inférieur, on comptait une multitude d'ecclésiastiques répandus sur toute la France , qui , par leurs écrits , leurs exemples et l'autorité de l'instruction , entretenaient dans toutes les classes l'amour de la religion et le goût de la vertu.
Des ordres religieux, des congrégations séculières et régulières se livraient avec autant de zèle que de désintéressement à toutes les parties de l'instruction publique , ou se consacraient à ces recherches profondes et savantes dont les monuments, encore subsistants , enrichissent toutes les bibliothèques de l'Europe.
Tel était le spectacle qu'offrait l'Église de France à l'époque où s'ouvrit l'assemblée que Louis XIV avait convoquée pour s'appuyer de son autorité dans ses démêlés avec le pape Innocent XI.
Dès le moment où l'assemblée s'était formée, elle
rvait jeté les yeux sur Bossuet pour le sermon de 'ouverture. Sachant que , dans toutes les assemblées , le plus grand nombre ne fait qu'obéir à l'impulsion qui lui est imprimée , il profita d'une circonstance si naturelle et si précieuse , que la Providence elle-même semblait lui offrir, pour tracer à l'assemblée la marche qu'elle devait suivre.
Ce qui distingue éminemment Bossuet dans ce célèbre discours , c'est l'habileté avec laquelle il posa dès lors tous les fondements de la doctrine que nous le verrons bientôt consacrer dans les quatre articles de 1682.
Le sujet de ce sermon , qui fut prêché îe 9 novembre 1681 , était l'unité de l'Église. Dès son exorde , Bossuet montre l'esprit dont il est animé et dont il veut animer l'assemblée.
« Qu'elle est belle, cette Église gallicane, pleine de science et de vertu ! mais qu'elle est belle dans son tout, qui est l'Église catholique, et qu'elle est belle , saintement et inviolablement unie à son chef , c'est-à-dire au successeur de saint Pierre ! 0 que cette union ne soit point troublée ! que rien n'altère cette paix et cette unité où Dieu habite !... La paix est l'objet de cette assemblée. Au moindre bruit de division , nous accourons effrayés pour unir parfaitement le corps de l'Église , le père et les enfants , le chef et les membres , le sacerdoce et l'empire... Songeons que nous devons agir par l'esprit de toute l'Église. Ne soyons pas des
hommes vulgaires , que les vues particulières détournent du véritable esprit de l'unité catholique ; nous agissons dans le corps de l'épiscopat et de l'Église catholique , où tout ce qui est contraire à la règle ne manque jamais d'être détesté. Puissent nos résolutions être telles qu'elles soient dignes de nos pères , et dignes d'être adoptées par nos descendants ; dignes enfin d'être comptées parmi les actes authentiques de l'Église , et insérées avec honneur dans ces registres immortels où sont compris les décrets qui regardent non-seulement la vie présente, mais encore la vie future et l'éternité tout entière... »
Bossuet n'hésite pas à manifester son opinion sur l'indéfectibilité du saint-siége.
« Pierre , en proclamant Jésus le Christ , Fils du Dieu vivant , s'attira , par cette haute prédication de la foi , l'inviolable promesse qui le fait le fondement de l'Église. La parole de Jésus-Christ , qui de rien fait ce qu'il lui plaît, donne cette force à un mortel. Qu'on ne dise point, qu'on ne pense point que ce ministère de saint Pierre finisse avec lui ; ce qui doit servir de soutien à une Église éternelle ne peut jamais avoir de fin. Pierre vivra dans ses successeurs ; Pierre parlera toujours dans sa chaire : c'est ce que disent les Pères , c'est ce que confirment six cent trente évoques au concile de Chalcédoine. »
Il ne faut qu'un seul trait à Bossuet pour racon-
DE BOSSUET. l*x
er trois cents ans de persécutions , qui finissent Ér mettre la croix sur le front des Césars.
« La Synagogue , dont les promesses sont terastres, commence par la puissance et les armes. L'Église commence par la croix et P^s ™r; lYrs Fille du ciel , il faut qu'il paraisse qu elle est née libre et indépendante dans son état essentiel , et ne doit son origine qu'au Père céleste Quand après trois cents ans de persécutions , parfaitement établie et parfaitement gouvernée durant tant de siècles sans aucun secours humain, il paraîtra clairement qu'elle ne tient rien de l'homme : venez