‹ Histoire de Bossuet, eveque de Meaux (volume 2)Chapitre 11 sur 154 · LIVRE HUITIIME. Il · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIIME. Il

rapporté dans toute son ëlcnduc ; et parmi tant de cheis-d'œuvre de Bossuet, il sera encore regardé comme son chet-d'œuvre. Le sujet est si grand par lui-mùme, il est si important par toutes les conséquences qui en découlent, qu'on ne peut le graver trop profondément dans tous les esprits. « («) Dieu a lait un ouvrage au milieu de nous, » qui, détaché de toute autre cause , et ne tenant )» qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les » lieux , et porte par toute la terre avec l'impres- » sien de sa inain, le caractère de son autorité : » c'est Jésus - Christ et son Eglise. Il a mis dans « cette Eglise une autorité , seule capable d'a- » baisser l'orgueil et de relever la simplicité^ et » qui , également propre aux savans et aux igno- » rans, imprime aux uns et aux autres un même » respect. C'est contre cette autorité que les li- ?) bertins se révoltent avec un air de mépris. IlJais » qiiotit-ils vu ces rares génies , qu ont-ils vu plus » que les autres? Quelle ignorance est la leur! » et quil seroit aisé de les confondre ^ si ,foibles v> et présomptueux , ils ne craignoient d'être ins- » truits! Car pensent- ils avoir mieux vu les diffi' » cultes à cause qu'ils y succombent , et que les » autres qui les ont vues, les ont méprisées! Us » n'ont j^ien vu; ils n' entendent rieWy ils n'ont pas

» MEME DE QUOI ÉXABLIB LE NEANT AUQUEL ILS A3- » FIRENT APRES CETTE VIE; ET CE MISERABLE PAR- » TAGE NE LEUR EST PAS ASSURE. Ils lie SaVCIlt s'ils

i> trouveront un Dieu propice ou un Dieu con- » traire. S'ils le font égal au vice et à la vertu, » quelle idole I Par où ont-ils deviné que tout

(") Oraison funèbre de la princesse Pala.tike; OEiiur. de possuet , tom. xyii, p. 44^ etsuiy. édit. de Vers. i/ï-8°.

îfS HISTOIRE DE BOSSUEt ,

*' ce qu'on pense de ce premier être soit indifo féreut j et que toutes les religions qu'on voit » sur la terre , lui soient également bonnes ? Parce » qu'il y en a de fausses, s'ensuit- il qu'il n'y en » ait pas une ve'ritable? Est-ce peut-être que tous » ceux qui errent sont de bonne foi? L'homme ne » peut-il pas , selon sa coutume , s'en imposer à lui- » même. Mais quel supplice ne méritent pas les ob- » stades qu'il aura mis par ses préventions à des » lumières plus pures ? Où a-t-on pris que la peine 1) et la récompense ne soient que pour les jugemens » humains, et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice » dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une » étincelle? Que s'il est une telle justice, souve- » raine, et par conséquent inévitable j divine, et T> par conséquent infinie, qui nous dira qu'elle n'a- » gisse jamais selon sa nature, et qu'une justice » infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice w infini et éternel? Où en sont donc les impies, » et quelle assurance ont-ils contre la vengeance 1) éternelle dont on les menace? ^u défaut d'un » meilleur refuge, iront- ils enfin se plonger dans » V abîme de l'athéisme , et mettront-ils leur repos » dans une fureur qui ne trousse presque point de » place dans les esprits ? Qui leur résoudra ces r> doutes , puisquils veulent les appeler de ce » noni) Leur raison ^ quils prennent pour guide, y> ne pre'senie à leur esprit que des conjectures et » des embarras. Les absurdités oii ils tombent , 1» en niant la religion , deviennent plus insoutena" » blés que les vérités dont la hauteur les étonne ; » et pour ne vouloir pas croire des mystères in- » compréhensibles y ils suivetit l'une après l'autre i> d'incompréhensibles erreurs.

LlVnE HUJTICMi:. lS

» Qu'esl-ce donc, après tout, que leur malheu- » reuse incrc'dulité, sinon une erreur sans fin, une » témérité qui hasarde tout, un étourdissement » volontaire, et, en un mot, un orgueil qui ne » peut souflVir son remède; c'est-à-dire, qui ne »> peut souffrir une autorité légitime?

» Ne croyez pas que V homme ne soit emporté que » par ^intempérance des sens ; l'intempérance de » l* esprit n'est pas moins flatteuse. Comme Vautre , » elle se fait des plaisirs cachés, et s'irrite par la » défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de » tout et au-dessus de lui-même ^ quand il s* élève y » ce lui semble , au-dessus de la religion qu'il a si » long-temps révérée ; il se met au rang des gens )) désabusés j il insulte en son cœur aux faibles es* » prits, qui ne font que suivre les autres y sans rien v trouver par eux-mêmes j et devenu le seul objet » de ses complaisances j il se fait lui-même son » dieu,.,.

» Que servoit à la princesse Palatine d*avoir » conservé la connoissance de la divinité? Les es- » prits mêmes les plus déréglés n'en rejettent pas » l'idée, pour n'avoir point à se reprocher un aveu- » glement trop visible. Un Dieu qu'on fait à sa » mode, aussi patient, aussi insensible que nos pas- » sions le demandent , n'incommode pas. La H-* » berté qu'on se donne de penser tout ce quoit » V eut ^ fait qu on croit respirer un air nouveau. On » s'imagine jouir de soi-même et de ses désirs; et )) dans le droit quon pense acquérir de ne se rien » refuser y on croit tenir tous les biens, et on les » goûte par avance. »

Ce n'est qu'après avoir ainsi posé d'une main puissaulG et ferme les fondcmens de la foi, que

' Bossuet entre dans le récit des circonstances extraordinaires qui décidèrent la conversion de la princesse Palatine. Dès l'exorde de cette oraison

funëhre^ Bossuet avoit annoncé qu'il alloit parler « («) d'une personne d'un grand éclat, que » Dieu avoit choisie pour en faire l'objet de son w éternelle miséricorde, et qu'il ne se proposoit » rien moins que d'instruire tout l'univers par ce » grand exemple. » Il appelle à ce miracle de la religion tous ceux qui avoient les mêmes erreurs à se reprocher, en quelques régions écartées que la tempête de leurs passions les eût jetés.

Et pour réprimer d'avance les superbes mépris d'une philosophie dédaigneuse, Bossuet du haut de sa chaire avoit dit à ses auditeurs avec toute l'autorité de son ministère, avec toute l'autorité attackée à des paroles de Bossuet : « ^^) Mon dis- » cours dont vous vous croyez les juges, vous JU' )) géra au dernier jour; et si vous lien sortez » plus Chrétiens^ vous en soHirez plus coupa- » blés, »

Bossuet avoit à faire le récit d'un de ces songes mystérieux , dont la Providence se sert quelquefois pour agir sur les âmes qu'elle veut éclairer, toucher, ou frapper. La princesse Palatine en avoit exposé toutes les circonstances dans une lettre à l'abbé de Rancé. Il prépare l'esprit de ses auditeurs à l'écouter avec toute l'attention et tout le respect dus aux oracles du ciel , sous quelque forme qu'il daigne les faire entendre, «(c) Prêtez Voreille; >j écoutez et prenez garde surtout de n" écouter pas » avec jne'pris Vordre des avertissemens divins et

C*) Oraison funèbre de la princesse PALATI^E ; ibid. p. 427-

f^ c*) ibLd. p. 429. — co im. p. 446, 447, 45i.

T.ÏVRE nVlTlÈME. 25

» la conduite de la grâce Ce songe admirable

» est du nombre de ceux que Dieu m(*me fait veiiii- » du ciel par le ministère des anges, dont les images » sont si nettes et si démêlées , où l'on voit je ne sais » quoi de céleste.... Dieu, qui fait entendre sesvéri- » tés en telle manière et sous telles figures qu'il lui » plaît, inslruitla princesse, comme il a instruit Jo- » seph etSalomon; et durant l'assoupissement que 1* l'accablenientlui causa, il lui mit dans l'esprit celle w parabole si semblable à celle de l'Evangile : elle » voit paroi tre ce que Jl'sus-Christ n'a pas dédaiî) gné <]e nous donner comme Fimage de sa ten-

y> dresse w Rossuet rapporte ensuite le récit de

la princesse Palatine, tel qu'elle en avoit rendu témoignage à l'abbé de Piancé j et au moment où la princesse cesse de parler , c'est Bossuet qui prend la parole. Par un des plus beaux mouvemens que Téloquence puisse inspirer , il associe tout-à-coup tous ses auditeurs au miracle de celte conversion , comme s'ils en avoient été témoins; il les unit à lui dans l'expression de sa reconnoissance pour les merveilles du Très - Haut ; il dit : « («) Souvenez- M vous, 6 sacre' pontife l quand vous tiendrez en. 1) vos mains la sainte victime qui été les péchés n du monde, souvenez -vous de ce miracle de sa î) grâce', et vous, saints prêtres, venez; et vous » saintes filles , et vous Chrétiens; venez aussi y » o pécheurs , tous ensemble commençons d^une » même voix le cantique de la délivrance , et ne » cessons de répéter avec David : Que Dieu est

» BON , QUE SA miséricorde EST ETERNELLE ! »

Bossuet parloit à un siècle religieux , fécond en conversions éclatantes; et il ne vint alors à l'idée W Oraison funèbre àQ la princesse Palatise j ihid. p. 4^3* Bossuet. iir. 2

de personne Je lui reprocher d'avoir dégradé la majesté accoutumée de sou style ^ en faisant entrer daps une oraUon funèbre des images et des expressions dont l'Ecriture se sert elle-même. Assurément l'orateur qui venoit de présenter le plus magnifique tableau de la religion; qui, par la force seule du raisonnement, venoit de courber tous les esprits sous le joug de la foi , n'avoit pas besoin de rappeler ces détails simples et familiers, s'il n'eût ■pas jugé que leur simplicité même étoit plus propre à persuader et à toucher. C'est Bossuet luimême qui nous en avertit. «(«) Je me plais , dit-il , )) a répéter toutes ces paroles , malgré les oreilles » délicates ; elles effacent les discours les plus ma- » gnificjues , et je voudrais ne parler plus que ce » langage. »

Ce ne fut que long- temps après, et lorsqu'on n'étoit plus familiarisé avec un tel langage , qu'on affecta de rougir pour Bossuet de sa pieuse vsimplicité. Cependant une réflexion qui devoit se présenter assez naturellement, auroit pu dispenser de cette singulière compassion pour Bossuet. Il est certain que la princesse Palatine étoit une personne d'un esprit supérieur. Il est également certain que l'abbé de Rancé , à qui elle avoit confié ses pensées et ses sentimens, étoit un homme de beaucoup d'esprit. Quant à Bossuet, on croiroit le dégrader en parlant de son esprit. Lorsque trois têtes aussi fortes se réunissent pour attacher-une grande importance à un événement singulier, on peut penser qu'il y a bien de la grandeur dans une telle simplicité.

Nous devons faire observer que Bossuet, dans i^) Oraisonfuncbre de la princesse VkiATimz-^ibid. p. 455.

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