LIVRE DIXIEME. 30f
Celte facile et dédaigneuse indifférence, ou si l'on veut, cette méprise involontaire, lient eu grande partie à ce que les circonstances où naquit cette controverse, n'ont laissé que de foibles traces dans la mémoire, et encore plus peut-être, à ce que Ton a négligé de se pénétrer des hautes considérations qui excitèrent l'inquiétude de Bossuet et enflammèrent son zèle.
Lorsque le cardinal Caraccîoli , archevêque de Naples, dénoTîçoit au pape 00 Innocent XI les nouveaux Qiiiétistes qui étoient venus s'établir dans sou diocèse , il avertissoit ce pontife « qu'ils » apprenoient a leurs disciples à négliger, sous » le prétexte d'une haute contemplation , tous les » actes et tous les exercices de piété prescrits ^ » ou recommandés par V Eglise ; à mépriser l'u- » sage des prières vocales, et jusquau signe de » la croix; a repousser toutes les idées, toutes » les images qui les ramenoient a la pensée de » Jésus - Christ el a la méditation de sa passion » et de sa mort, parce quelles les éloignaient d^ » Dieu. »
Il prévenoit enfin le Pape « quhin grand nombre y> d^écri^aiîis se préparaient en Italie à exercer » leur plume pour justifier et recommander ces » dangereuses opinions.
•a Le monde ^ dit (Bossuet en rapportant celte » lettre du cardinal Caraccioli , le monde sem- » bloit V ouloir enfanter quelqu étrange nouveauté. )>
On sait à quels honteux égaremens ces singulières opinions conduisirent Molinos et quelquesuns de ses disciples. On sait qu'elles contribuèrent
(") Par sa lettre du 3o janvier 1682 5 Œuvres de Bossuet, tom. xxviJ , p. 493 5 édit. de Vers. t«-8°.
2îO HISTOIRE DE BOSSUET,
à séduire des hommes de la plus e'minente pie'te, et élevés aux plus hautes dignités de l'Eglise romaine; on vit des hommes vertueux de toutes les classes , et qui portoient dans un cœur pur le désir de la plus haute perfection , se laisser surprendre par mie sorte de beau idéal ^ sans en apercevoir les conséquences efifrayantes.
Ce grand scandale de l'Eglise etoit encore présent à tous les yeux et tous les entretiens, lorsque les ouvrages de M™*" Guyon furent soumis à l'examen de Bossuet.
Bossuet a dit dans un des écrits sortis de sa plume qu'il y allait de toute la religion. Certes, on ne peut soupçonner Bossuet d'avoir hasardé des expressions vides de sens dans des écrits publiés à la face àe toute l'Europe , en présence de l'Eglise romaine et de l'Eglise gallicane. Lorsqu'un tel homme se sert d'une expression aussi forte dans une controverse avec un homme tel que Fénélou, on doit croire qu'il en a pesé toute la force.
Bossuet a révélé sa pensée toute entière, et c'est à»Fénélon lui-même qu'il a écrit :
« («) Osez-vous nier , selon vos principes, que » pour exercer le pur amour que vous nous vantez, » il ne faille aimer, comme si l'on étoit sans ré- » demption, sans Sauveur, sans Christ, et protester » hautement que quand tout cela ne seroit pas, et » qu'on ouLlieroit encore la providence, la bonté, » la miséricorde de Dieu, on ne l'aimeroit ni plus, » ni moins? »
Un pareil langage dans la bouche de Bossuet montre assez jusqu'à quel point il étoit persuadé que
(") Réponse de M. de Mcaux à quatre lettres de M. de Cambrai 5 ibid. lom. xxix, p. 64.
LTVRE DIXIEME. 21 I
les maximes de Fétiolon tendoicnt, contre sa propre inlention, à ébranler tous les fondemens du christianisme.
Tout le christianisme est fonde en effet sur la croyance de Jésus-Curist , médiateur et sauveur. Dieu , en unissant la nature humaine à la nature divine en la personne de Jesus-Ciirist, a voulu que ce DiEU-noMME vécut parmi les hommes pour leur révéler les grands mystères de la rehgion, et leur enseigner la morale la plus sublime que la terre eut encore reçue du ciel. Il s'est proposé de faire connoître aux hommes la religion et le culte qui lui sont le plus agréables; et c'est dans l'institution des sacremens créés pour entretenir et perpétuer l'exercice de ce culte, que consistent tout l'ensemble et toute l'économie du christianisme.
C'est surtout par la méditation habituelle des douleurs, des souffrances, de la passion et de la mort de ce Dieu médiateur et sauveur j c'est par la mémoire de toutes les oeuvres de bienfaisance et de miséricorde qu'il est venu exercer sur la terre, que les hommes sont plus sensiblement^ttirés à trouver des motifs d'adoration^ d'amour , de reconnoissance , de crainte et d'espérance j des exemples de vertu pour tous les actes de la vie humaine; des moyens de force pour triompher des passions , des motifs de consolation dans le malheur.
"Une religion et un culte qui ont de tels appuis , ont sans doute bien plus de prise sur le cœur et sur l'imagination; ils offrent bien plus de motifs aux affections de l'homme, que cette contemplation stérile et abstraite de la divinité, qui peut conduire à un mépris orgueilleux- des actes reli-
gieux et des secours ordinaires que le christianjsme a préparés pour soutenir la foiblesse humaine.
Le christianisme ne consiste point et ne peut pas consister, ajoute Bossuet, dans des questions métaphysiques, ou raffinées au-dessus du métaphysique, ni dans une piété alamhiquée^ ni dans la recherche d'un beau idéal. Il a e'té donné aux hommes pour les rendre heureux en cette vie et en Tautre; il commande des actes positifs, et l'exercice de toutes les vertus qui doivent conduire à un bonheur impérissable.
« («) Et en effet il n'est pas plus possible à la » charité de n'avoir pas le désir de jouir de Dieu , » qu'à la nature de ne pas vouloir être heureuse » continuellement en tout acte et sans interrup- » tion. »
Une religion qui se borneroit à ne contempler Dieu que sous le rapport de sa toute perfection , sans l'invoquer sous le rapport de sa toute bonté, ne seroit plus le christianisme; ce ne seroit même pas une religion; ce ne seroit qu'une sorte de platonisme théologique, inintelligible et indéfinissable jusque dans ses premières notions, puisqu'il est impossible de comprendre \di souveraine perfection, sans y faire entrer la souveraine bonté.
Lors donc que Bossuet reprochoit à Fénélon ses contemplations , d'oii Jésus-Christ est absent par état, et de faire consister la perfection du christianisme dans un acte si sublime, qu'on n'y retrouvoit ni Jésus-Christ, ni même les attributs de Dieu, on sent qu'il étoit fondé à craindre qu'un pareil sys-
(") Réponse de M. de Meaux à quatre lettres de M. de Cambrai i ibid. p. 33.