LIVRE ntJITiÈME. ^i
tionnu par V oraison funèbre de Bossuet, que par son miiiistèie.
IIL — Bo^suet prononce Y oraison funèhre du chancelier le TdUer. 1686.
Cette oraison funèhre est une belle histoire , et Bossuet s'y montre en beaucoup d'endroits le rival de Tacilej il inspire même plus de confiance que Tacite; il juge les ëvdnemcns et les hommes sans amertume, comme sans amour et sans haine. On ne le voit jamais tourmenté de l'c'tude pénible de peindre les hommes encore plus pervers qu'ils ne le sont, et de supposer au crime plus de génie qu'il n'en a eu , peut-être même qu'il ne peut en avoir. Bossuet est toujours simple parce qu'il est toujours vrai* mais il sait allier cette sinii3licité à une finesse d'observation, a mie profondeur et à une connoissance des hommes qui étonne toujours dans un homme qui passa la plus grande partie de sa vie dans son cabinet.
Bossuet rapporte comment le Tellier entra dans le ministère , et comment Desnoyers , son prédécesseur, fut dupe de ses propres artifices, « («) Le » secrétaire d'Etat chargé des ordres de la guerre , » ou rebuté d'un traitement qui ne répondoit pas » a. son attente , ou de'çu parla douceur apparente » du repos qu^il cnit trouver dans la solitude , ou y) flatté de la secrète espérance de se voir plus » a^fantageusement rappelé par la nécessité de ses » services, ou agité de ces je ne sais quelles incjuié^ » tudes dont les hommes ne savetit pas se rendre
(") Oraison funèbre du chancelier le Tellier^ OEu^r. de Bossuet, tom. xvn , p. 471 et suiy. édit. de Vers. m-8".
» jmsofi à eux-mêmes , se résolut lout-à-coup à » quitter cette grande charge. »
Le Tellier étoit alors à Turin; il fut nomme en son absence, « («) et le rapide moment d'une con- « joncture imprévue , loin de donner lieu aux sol-
» licitalions, n'en laissa pas même aux de'sirs
» Lorsqu'on se voit tout-à-coup e'ieve' aux places ))*les plus importantes^ et que je ne sais quoi nous » dit dans le cœur qu'on me'rite d'autant plus de ^) si grands honneurs, qu'ils sont venus à nous » comme d'eux-mêmes, on ne se possède plus. »
Bossuet parle de ces ministres, que Tinconstance naturelle du cœur humain porte quelquefois à renoncer aux affaires par la trompeuse illusion d'une vie plus douce : « (^) L'épreuve en est hasardeuse » pour un homme d'Etat , et la retraite a presque » toujours trompé ceux qu'elle flattoit de l'espé- » rance du repos. »
L'époque de la vie du chancelier le Tellier où il eut le plus besoin de cette sagesse de caractère, de cette souplesse d'esprit, et de cette fécondité d'expédiens nécessaires pour parer à des fautes ou à des contradictions qui rcnaissoient chaque jour par la mobilité des esprits et des circonstances , fut certainement l'époque de la minorité de Louis XIV. Car lorsque ce prince se fut mis en possession de l'autorité absolue , ce ministre n'eut plus que des ordres à exécuter, et des conseils à donner; ces conr^eils n'étoient même alors que l'étude calme et attentive des goùls et des intentions d'un prince qui vouloit et qui savoit gouverner par lui-même. Mais dans les temps d'intrigues et de factions, qui pré-
(«) Oraison funèlre du cliancelier le Tellier j ibid. p. 479- -Wi^'f^. P-48i5 482.
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cédèrent ces jours de gloire et de tranquillité, le Tellier, soumis aux volontés d'un premier ministre ombrageux, incertain, intimide, avoit bien plus à répondre du succès de ses conseils, que de leur pureté et de leur droiture; et Mazarin craignoit moins de sacrifier un ministre fidèle ^ que de braver un ennemi dangereux.
Bossuet avoit à raconter ces événemens singuliers, dont les contemporains existoient encore; et rien n'est plus admirable que la manière franche et mesurée dont il entre dans son récit.
« (û) Si aujourd'hui je me vois contraint de re- » tracer l'image de nos malheurs, je n'en ferai » point d'excuse à mon auditoire, où de quelque » côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes » yeux montre une fidélité irréprochable, ou peut- » être une courte erreur réparée par de longs ser- » vices »
Il parle de la prison des princes : « (^) Quelle i) cause les fit arrêter? Si ce fut ou des soupçons » ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de » vrais périls, et, dans un pas si glissant, des pré- » cautions nécessaires^ qui pourra le dire à la pos- » térilé ? »
Mais à peine le cardinal Mazarin eut-il ses ennemis en son pouvoir, qu'il fut agité de la crainte qu'on ne lui enlevât ces nobles otages de sa puissance et de sa tranquillité.
« {p) Oii garder des lions toujours prêts à rom- » pre leurs chaînes, pendant que chacun s'efforce » de les avoir en sa main, pour les retenir ou les » lâcher au gré de son ambition ou de ses ven-
(") Oraison funèbre du chancelier le Tellier^ ibid. p. 484. — {^) Ibid. p. 486. — ^^) Ibid. p. 486, 487.
î) geances : avoir le prince de Condë entre ses
» mains ^ c'étoit y avoir la victoire même, qui le » suit éternellement dans les combats. »
C'est dans l'oraison funèbre du chancelier le Tellier, qu'on trouve ce beau portrait du cardinal de iletz, ou Bossuet se montre égal, si ce n'est supérieur, à Tacite et à Salluste même.
« («)Mais puis-je oublier celui que je vois par- )) tout dans le récit de nos malheurs , cet homme C^) -) si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'Etat, ') d'un caractère si haut, qu'on ne pouvoit ni l'es- >-> timer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; » ferme génie, que nous avons vu, en ébranlant ?> l'univers, s'attirer une dignité, qu'à la fin il vou- -> lut quitter comme trop chèrement achetée, et î) comme trop peu capable de contenter ses dé- 3> sirs? Tant il connut son erreur et le vide des :»? grandeurs humaines I Mais pendant qu'il vouloit » acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il re- » mue tout par de secrets et puissans ressorts; et » après que tous les partis furent abattus, il sem- » ble encore se soutenir seul, et seul encore mea nacer le favori victorieux de ses tristes et intré- •j) pides regards. »
Le cardinal Mazarin, obligé de céder à l'orage, emporta dans sa retraite l'inquiétude et la crainte de ne plus recouvrer le pouvoir, qu'il déposoit lui-même en des mains qui l'avoient toujours servi avec fidélité. Plus en garde encore contre ses amis que contre ses eimemis, il les fatiguoit de ses jaîousies et de ses impatiences; et le Tellier eut plus à défendre le cardinal de son propre caractère,
('0 Oraison funèbre du chancelier h Tcilierj ilid. p- 49^ cl suiv. — v^) I-tC cardinal de Pvelz.