‹ Histoire de Bossuet, eveque de Meaux (volume 2)Chapitre 17 sur 154 · LIVRE HUITiÈMF · texte numérisé non relu

LIVRE HUITiÈMF

» l'iiiiquilë sorloit du lieu d'où elle devoîl ctie » foudroye'c. »

On a toujours admiré l'art inge'nieux avec lequel Bossuet a su rapprocher sans afiectalion deux hommes, dont l'un, quoique digue d'estime à beaucoup d'égards, n'a pas laissé, comme l'autre, une mémoire aussi généralement vénérée. C'est par un trait de génie , et par une image sublime, que Bossuet parvient à mettre le nom du chancelier le Tellitr sous la protection de ce vertueux Lamoignon , dont il est impossible de prononcer le nom sans donner un triste et douloureux souvenir au dévouement héroïque et à la mort glorieuse du plus illustre de ses descendans.

« (^) Quelque grand que soit le prince , il ne » connoît sa force qu'à demi , s'il ne connoît les » grands hommes que la Providence fait naître en » son temps pour le seconder. Ne parlons pas des î) vwans , dont les vertus , non plus que les louan- » geSj ne sont jamais sûres dans le variable état » de cette vie. Mais Je veux ici nommer par hon- » neur le sage, le docte et le pieux Lamoignon ^ r> que le Tellier proposoit toujours comme digne » de prononcer les oracles de la justice dans le » plus majestueux de ses tribunaux. La justice, » leur commune amie, les avoit unis; et mainte- » nant ces deux âmes pieuses, touchées sur la » terre du même désir de faire régner les lois , » contemplent ensemble à découvert les lois éter- » uelles, dont les nôtres sont dérivées^ et si quel- » que légère trace de nos foibles distinctions paroît » encore dans une si simple et si claire vision , elles y> adorent Dieu en qualité de justice et de règle. »

(") Oraison funèbre du chancelier le Tuilier j iàid. p. 492>

38 HISTOIRE DE BOS?l'ET,

Ce discours finit par une espèce de péroraison dans le genre de toutes celles de Bossuet, c'est-àdire , pleine de mouvement , de pompe et d'e'loquence.

« (^) Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, » ce que l'Evangile que J'annonce^ et l'exemple » du grand ministre dont je célèbre les vertus, » m'obligent à recommander plus que toutes cho- » ses , ce sont les droits sacrés de l'Eglise. L'Eglise y> ramasse ensemble tous les titres par où Von peut

» espérer le secours de Injustice Pourroîis-nous

» eujîn espérer que les jaloux de la France nau- » ront pas éternellement a lui reprocher les liber- » lés de l'Eglise , toujours employées contre elle- » même? Ame pieuse du sage Michel le Tellier ,

V après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez, » devant ces autels ; ce^témoignage sincère de votre » foi et de notre reconnoissance de la bouche d'un » évéque trop lot obligé à changer en sacrifices » pour votre repos ceux qu'il offroit pour une vie y> si précieuse; et vous, saints évéques, interprètes » ,du ciel , juges de la terre, apôtres, docteurs et î) serviteurs des églises, vous qui sanctifiez cette » assemblée par votre présence; et vous qui, dis- » perses par tout l'univers, entendrez le bruit d'un

V ministère si favorable à l'Eglise; offrez à jamais » de saints sacrifices pour cette ame pieuse. Ainsi » puisse la discipline ecclésiastique être entière- » ment rétablie. Ainsi puisse être rendue la majesté n h vos tribunaux, l'autorité à vos jugemens,lagra- » vite et le poids à vos censures! Puissiez-vous sou- » vent assemblés au nom de Jésus-Christ, l'avoir au » milieu de vous , et revoir la beauté des anciens

(") Oraison funèbre du chancelier le Tellterj ibid. p. 498-

Livnr. iiuiTiÈarr. 3ç)

r> jours! Qii^ll me soit du moins permis de faire » des vœux devant ees autels , de soupirer après » les antiquités devant une compagnie si éclairée, M et d^ annoncer la sagesse entre les parfaits. »

Bossuel, en rapportant quelques paroles me'morables du cliaucelier le Tellier, appelle les autels eux-mêmes en témoignage de la vérité de ses re'cits. « («) Sacrés autels ;, vous m'êtes témoins que » ce n'est pas aujourd'hui par ces artificieuses fic- » tions de l'éloquence, que je lui mets en la bouche » ces fortes paroles; » et comme s'il avoit eu besoin du nom du chancelier le Tellier pour recommander son discours à l'attention de la postérité, Bossuet ajoute avec une noble modestie : « Sache M la postérité ^ si le nom d^un si grand ministre fait » aller mon discours jusqu ix elle ^ que j'ai souvent » moi-même entendu ces saintes réponses.

» Les dernières paroles du chancelier le Tellier , » dit Bossuet, furent misericordias Domini in ;eter- » NUMCANTABO : J c chanterai éternellement Ics louan- » ges du Seigneur. Il expira en disant ces mots, et » il continua avec les anges le sacré cantique. » Image douce et touchante, qui montre le ciel et tout ce qui l'habite, attentif à recueillir les dernières paroles et les derniers soupirs du juste.

Mais on reste profondément ému et attristé, lorsqu'on lit la partie de ce discours où Bossuet déplore les vràns calculs de ces grands ambitieux qui consument laborieusement leur vie dans l'espoir insensé de voir leurs desceudans béuir à jamais leur nom et leur mémoire. On s'aperçoit facilement que Bossuet avoit préseus à sa pensée et même à ses regards les exemples encore récens de ces fa-

4") Qrauon funèbre du chancelier le Tellier^ ihid. p. 495.

4o HISTOIRE DE BOSSUET,

milles puissantes que la faveur des rois et la dictature ministe'rielle avoient porte'es tout-à-coup au plus haut degré d'e'lévalion. Jamais la religion et la philosophie n*ont révélé une vérité plus affligeante sans doute, mais plus propre à rappeler à la justice et à la modération tous ceux que l'amour de leur nom porteroit à abuser de la fortune et du pouvoir.

« («) Mais peut-être que, prêt à mourir, en » comptera pour quelque chose cette vie de re'pu^ » talion, ou cette imagination de revivre dans sa » famille qu'on croira solidement établie. Qui ne » voit combien vaines, mais combien courtes et » combien fragiles sont encore ces secondes vies » giie notre faiblesse nous fait inventer pour cou- » vrir en quelque sorte Vhorreur de la mort ! » Dormez votre sommeil, riches de la terre, et

» DEMEUREZ DANS VOTRE POUSSIERE. Ah l si qUclqUCS

» générations , que dis-je ? si quelques années après » votre mort vous reveniez , hommes oubliés au mi- » lieu du monde , vous vous hâteriez de rentrer dans •» vos tombeaux pour ne pas voir votre nom terni ^ T* votre mémoire abolie , et votre prévoyatice trom- » pée dans vos amis, dans vos créatures , et plus » encore dans vos héritiers et vos enfans. Est-ce » là lefnutdu travail dont vous vous êtes consumés » sous le soleil? »

On a peine à comprendre comment Voraison funèbre du chancelier le Tellier n'a jamais été appréciée comme il nous semble qu'elle mérite de l'être. On l'a presque toujours jugée si inférieure aux autres chefs d'œuvre du même genre et du même auteur, qu'à peine est-on frappé de quelques

i") Oraison funèbre du chîuicelier /c TdUer^ ibid. p. 5j4-

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