LIVRE î*euvièmp
» comprendre toutes les pensées qui peuvent mon- » ter dans le cœur de l'homme.
» Qoui qu'il en soit, voilà l'e'tat où l'on ima- » gine les hommes avant tout gouvernement. S'i- » maginer maintenant, avec M. Juiieu, dans le » peuple considéré en cet état, une som'erameté » qui est déjà une espèce de gouvernement , c'est » mettre un gouvernement avant tout gouverne- » ment, et se contredire soi-même. Loin que le » peuple en cet état soit soiii^erain, il ny a pas » même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir » des familles et encore mal gouvernées et mal » assurées; il peut bien y avoir une troupe^ un M amas de monde, une multitude confuse; mais » // ne peut y avoir de peuple, parce qu'un peu^ » pie suppose déjà quelque chose qui réunisse , » quelque conduite réglée et quelque droit établi; )> ce qui n'arrive qu'à c«ux qui ont déjà commencé » à sortir de cet état malheureux, c'est-à-dire, de î) l'anarchie.
» C'est néanmoins du fond de cette anarchie , » que sont sorties toutes les formes de gouverne- » ment, la monarchie, l'aristocratie, l'état popu- » laire et les autres; et cest ce cfuont voulu dire » ceux cjui ont dit que toutes sortes de magistra- » tures , ou de puissances légitimes , venaient ori- » ghiaireînent de la multitude ou du peuple. Mais » il ne faut pas conclure de là avec M. Jurieu , » que le peuple , comme un souverain , ait distribue' » les pouvoirs à chacun. Car pour cela, il fau- » droit quil y eût eu ou un souverain . ou un peu- )> pie réglé ; ce qu'on ne peut supposer dans un » état d'anarchie.
l6[ HISTOIRE DE BOSSUET,
» Il ne faut pas non plus s'imaginer que la sou » veraineté , ou la puissance publique soit une » chose qu'il faille avoir pour la donner. Elle se » forme et resuite du simple consentement passif )> des particuliers, lorsque, fatigue's de l'ëtat où » tout le monde est le maître, et où personne ne » Test, ils se sont laissé persuader de renoncer à » ce droit qui met tout en confusion , et à cette li- » berté qui fait tout craindre en faveur d'un gou- » vernement dont on convient. »
Car il faut observer avec soin que Bossuet ne prétend ni censurer, ni blâmer aucune forme de gouvernement. 11 est bien éloigné de supposer que tous les peuples doivent être gouvernés par des monarques plus ou moins absolus. Il se borne à combattre le principe général de Jurieu, qui soutenoit que dans toutes les monarchies quelconques, la som'eraineté réside dans le peuple comme dans sa source, et qu'il est le maître d'en conférer ou d'en ôler l'exercice au gré de sa volonté.
C'est ce principe subversif de tous les gouvernemens, que Bossuet a voulu combattre. Car d'ailleurs il déclare qu'il ne prétend pas disputer « qu'il » ne puisse y avoir d'autre forme de gouvernement, » ni même examiner si le gouvernement monar- » chique est le meilleur. » Bossuet, sans s'égarer dans de vaines spéculations, respecte dans chaque peuple le gouvernement que l'usage y a consacré , et que l'expérience a fait trouver le plus favorable à çon bonheur.
Il ne conteste point « que plusieurs peuples » n'aient excepté et n'aient pu excepter contre le » droit commun de la royauté, ou si l'on veut.