II. — Bossuet dénonce les ouvrages de l'abbé Dupin
Telle étoit l'autorité que l'opinion des vertus et des lumières de Bossuet lui donnoit dans toutes les questions oii la religion étoit intéressée, qu'on le voyoit exercer une sorte de surveillance uni-
C") Edit. âe Vers, in-^^, tom. iv.
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verselle sur toutes les controverses ecclésiastiques. A tous les traits de conformité qu'on a remarqués depuis long- temps entre saint Augustin et Bossuet, on peut ajouter celte espèce de juridiction d'opinion, qui dans le quatrième siècle donna tant d'influence sur toutes les affaires de l'Eglise à uiï simple évéque d'Hippone, et dans le dix-septième, à un simple évéque de Meaux.
Bossuet voyoit depuis quelque temps avec la plus vive inquiétude la tendance de plusieurs théologiens catholiques à faire usage de leur érudition et d'une fausse critique , pour déprimer les vertus et les lumières des anciens Pères de l'Eglise, et affoiblir le respect qu'une longue suite de siècles a attaché à leur autorité et à leur mémoire. Il craignoit avec raison, que cette affectation à étaler une fausse érudition n'offrît aux Sociniens ; qui commençoient dès -lors à envahir la Hollande, des armes dangereuses pour ébranler les fondemens mêmes du christianisme, et rendre problém.atiques les décisions les plus précises et les plus solennelles des conciles œcuméniques.
Louis EUics Dupin, docteur deSorbonne, avoit, encore assez jeune, publié en 1691 les premiers volumes de sa Bibliothèque des Auteurs ecclésias' tiques. Bossuet fut frappé dès le premier moment de la présomption et de la légèreté avec laquelle un jeune docteur prononçoit sur le caractère, le mérite , les sentimens et la conduite des plus grands personnages de l'antiquité chrétienne. Il exprima hautement son indignation de tant de témérité; et il déclara dans une assemblée publique , que l'abbé Dupin hasardoit des opinions qui ne s'accordoientpas avec la doctrine de l'Eglise,
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L'ëcîat d'une telle dëcloration oLligea la faculté de llie'ologie de Paris à nommer des commissaires pour lui faire un rapport sur les ouvrages de l'abbe' Dupin. Pendant qu'ils c'toient occupés de cet examen , les religieux Bénédictins de la congrégation de Saint-Vannes publièrent des observations critiques, qui développoient en détail les erreurs que l'on reprochoit à l'abbé Dupin , et que Bossuet n'avoit fait encore qu'indiquer. L'abbé Dupin réfuta, ou crut avoir réfuté les critiques de ces censeurs.
Mais Bossuet fut encore plus mécontent de sa justification que de ses assertions 5 et il prit le parti d'adresser au chancelier Boucherai un mémoire sur tout ce qu'il trouvoit de répréhensible dans les écrits de ce docteur.
Dans ce mémoire, Bossuet lui reproche :
1° D'avoir supposé « que saint Cyprien étoit le y) premier Père de l^ Eglise qui eût parlé bien clai- » renient sur le péché originel. »
2° D'avoir prétendu « que les Pères des trois « premiers siècles de V Eglise n'ont point reconnu » d'autres lisfres canoniques que ceux qui éloient r> compris dans le canon des Hébreux,
3" » Que saint Justin et saint T renée n'av oient » entendu par des peines éternelles que des peines » de longue durée.
4" » D'avoir entièrement passé sous silence Tar- » ticle du Purgatoire. »
5" D'avoir supposé « que V adoration de la » croix étoit rejetée pendant les trois premiers » siècles. »
6** Bossuet reprochoit encore à l'abbé Dupin de se borner à regarder le Fape « comme le pre-
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t> mier entre tous les évéques^ sans lui attribué f » aucune juridiction sur eux , ni parler de Vin.' •» slituiion divine de sa primauté'.
y* Mais, observe Bossuet , s'il ne faut pas flatter » Rome , il ne faut pas non plus la rendre odieuse, » ni ôter au Pape ce qui lui appartient légitime- » ment, en outrant tout contre lui.
7° » Enfin, l'abbé Dupin avoit affecté de repré- » senter toujours saint Augustin comme le pre- » mier auteur delà doctrine que l'Eglise a consacrée » sur la prédestination et la grâce» »
Bossuet, après avoir réfuté avec autant de force que de précision ces étranges assertions, finissoit son mémoire au chancelier Boucherai par observer « quil éloit d! autant plus nécessaire de réprimer y> cette manière téméraire et licencieuse d'écrire V de la religion et des saints Fères^ que les Jiéy> rétiques commençoient à s'en prévaloir.... Qu'il » y avoit aussi à craindre que les Catholiques ne y> contractassent iJisensiblement l'esprit de singu- » larité , de nouveauté ^ et d'une fausse et téméraire » critique contre les saints Pères; ce qui étoit d'au» » tant plus à craindre , que cet esprit ne régnoit » déjà que trop parmi les savans du temps. Que » le seul remède à de pareils dangers étoit , ou » que l'auteur se rétractât, ou qu'il fût censuré ^ » ou que du moins il donnât une explication si » nette et si précise, qu'il ne restât rieti de suspect » ou d équivoque. »
Au reste , Bossuet ajoutoit, que bien loin d'avoir de la malveillance pour l'abbé Dupin , il n'avoit dans le fond que de l'amitié pour lui; et qu'on pouvoit même rendre ses travaux utiles ci l'Eglise j si on cessait de le flatter.
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Un second jnemoire de Bossuct contre l'ouvrage de Tabbé Diipin , poiirroit être regarde' comme un traité historique et critique très -curieux sur les conciles d'Ephcse et de Chalcédoine.
«. Quoique le concile d'Ephèse, dit Bossuet, soit » un de ceux dont la procédure a été la plus ré-" » gulière et la conduite la plus sage , en sorte que » la majesté de l'Eglise catholique n'éclata nulle » part davantage, et qu'un si heureux succès de » cette sainte assemblée ait été du principalement » à la modération et à la capacité de saint Cy- » rille, » il est certain que l'abbé Diipin avoit paru s'attacher avec une affectation remarquable à représenter la procédure de ce concile comme irrégulière , la conduite de saint Cyrille comme celle d'un homme haineux et passionné; saint Cyrille lui-même, comme un métaphysicien subtil et un théologien médiocre; l'erreur de INestorius , comme une opinion assez indifférente^ qui pouvoit être défendue ou combattue selon la manière de l'interpréter; enfin les variations de l'empereur Théodose {\e'ie\xne)^ d'abord protecteur et ensuite persécuteur de ??estorius, comme le résultat ides intrigues de saint Cyrille parmi la populace et les moines de Constantinople.
a Les raisons tirées de la religion , sont trop vul- » gaires, dit Bossuet, et les critiques ne flalte- » roient pas assez le goût des gens du monde, s'ils » neleur donnoient des moyens pour tout attribuer » à la politique et à des intérêts cachés. Quand on » veut donner ce tour aux affaires , on a un grand )) avantage ; c'est qu'on n'a pas besoin de preuves; » il n'y a qu'à insinuer ces motifs secrets, la ma*» » lignite humainç les prend d'elle-même. »
igo HISTOIRE DE EOSSUET,
C'est ce inélange de réflexions puîse'es dans la connoissance des hommes avec les discussions sévères de la théologie^ qui donne toujours aux ouvrages de Bossuet un caractère particulier.
C'est ainsi que dans le îiiémoire dont nous rendons compte, Bossuet, en parlant de Théodoret , ne se croit pas dispensé de rendre justice à ses grands talens, en déplorant cette foiblesse d'esprit qui le porta à se montrer plus attaché qu'il n'étoit peut-être, à des erreurs qu'il désavoua dans la suile. « (") On a pitié de Théodoret ^ un si grand » /20m;/ie, dit Bossuet, e^ on voudrait presque pour » l^ amour de lui , que Nestorius , qu'il défendit si » long-temps avec tant d opiniâtreté , eût moins de » tort. Mais il faut en revenir à la vérité^ et se » souvenir après tout , quun grand homme en- » tété devient bien petit. Théodoret a bien parlé » depuis des dogmes de Nestorius. Ce n est pas qu'il » ait rien appris de nouveau; mais tant quon est » entêté ^ on ne veut pas voir ce qu'on voit. »
L'un des reproches les plus graves que Bossuet fait à l'abbé Dupin^ c'est d'avoir supprimé, dans sa relation du concile d'Ephèse, tout ce qui devoit servir à établir de la manière la plus solennelle la primauté et la juridiction du saint Siège de droit divin ; et on doit remarquer que dans le temps même où Bossuet dénonçoit au chef de la magistrature française la témérité de l'abbé Dnpin contre le saint Siège, il étoit occupé à composer sa belle défense de la Déclaration du clergé de France , c'est ainsi que , toujours fidèle à luimême , il sait réprimer avec la même fermeté
C"*) OEuvns de Bossuet, tom. xxx,p. 636, tdit. de Ver».