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Enfin Henriette de Lorraine sentit elle-même qu'elle ne j30uvoit ni triompher de la fermeté de Bossiiet,ni s'accoutumera tant de dépendance. Elle fit négocier à la Cour sa démission de l'abbaye de Jouarre en faveur de sa cousine germaine Anne- Margiienle de Rohan-Soubise , sous la réserve d'une pension de huit mille livres ; et elle se retira àla fin de 1692 à l'abbaye de Port-Royal de Paris, où elle mourut le 25 janvier 1694.
Anne'Mar^uerite de Rohan-Souhise avoit été élevée au couvent de Cherche-Midi de Paris, sous les yeux d'une tante dont les vertus et le grand caractère ont laissé une loneue mémoire dans le mo^ nastère qu'elle a édifié par ses exemples, et qu'elle avoit fondé sur des maximes et des constitutions qui donnent la plus haute idée de son esprit et de ses talens (0. Elle y avoit fait ses vœux à l'âge de seize ans; et elle n'en avoit que vingt-huit, lorsqu'elle fut nommée à l'abbaye de Jouarre. Bossuet fut moins effrayé de tant de jeunesse, que rassuré par les excellens principes qu'elle avoit reçus à l'école de sa respectable institutrice.
Les premières dispositions de la jeune abbesse justifièrent en effet les espérances de Bossuet; et elle n'hésita pas à lui déclarer « que quelles que •0 fussent ses pensées , elle les souniettroit toujours ci » celles de son évêque , avec une entière obéissance. » Mais bientôt les séductions de la flatterie , auxquelles la jeunesse est toujours si accessible, et les petites jalousies du pouvoir dont on a tant de peine
(i) Marie-Eléonore de Rohan-Wonîhazon , cVabord abbesse de Caen, et ensuite de Malnoue, morte en 16815 âgée seulement de cinquante- trois ans.
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à se défendre à quelque âge que ce soit, vinrent altérer cette heureuse harmonie.
Dès le temps d*HE^RIETTE de Lorraine, Bossuet avoil médité la réforme d'un abus qu'il jugeoit contraire aux règles presque géuérakment établies dans tous les monastères. L'usage s'étoit introduit à Jouarre d'y admettre les religieuses sur la simple proposition de l'abbesse. Les abbesses qui s'étoient succédées depuis une longue suite d'années, appartenoient aux premières maisons du royaume. Plusieurs même d'entre elles tenoient à la maison royale : et l'on conçoit les égards et la déférence qu'on devoit élre naturellement porté à rendre à l'éclat et à la grandeur de leur naisance. Mais Bossuet crut apercevoir dans cet usage , ou plutôt dans cet abus , la principale cause de tous les désordres qui avoient régaé si long-temps à Jouarre; etilétoit décidé à y rétablir la liberté pleine et entière des élections par la forme du scrutin.
Ce retour à la règle et au véritable esprit des constitutions de Jouarre parut à la jeune abbesse une innovation contraire à sa prérogative. Elle manifesta l'intention de s'y opposer. Sa famille entra en quelque sorte dans son ressenliment avec une vi-. vacité qu'on n'auroit pas dû attendre d'une personne aussi habile et aussi réservée que l'étoit la princess ; de Soiihise ^ mère de l'abbesse de Jouarre. On sait qu'elle avoit long-temps possédé la faveur assez déclarée de Louis XIVj et elle conservoit encore auprès de ce prince un crédit d'autant plus assuré , qu'elle savoit le ménager avec beaucoup d'art. La princesse de Souhise et son mari firent retentir Versailles de leurs plaintes; et elle s'expliqua elle-même avec Bossuet sur un ton d'aigreur et
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de haiUrnr, qui ctoit au moins déplace envers uti si grand homme. A travers ses reproches, elle lui laissa entrevoir le dessein arrêté de porter la cause de sa fille devant les tribunaux, et même l'espe'rance d'enchaîner la juridiction de ce prélat par un appel au métropolitain (M. deHarlay), dont elle attendoit sans doute plus de complaisance.
!Xous insistons sur ces détails, parce que ce sont des traits de caractère qui font encore mieux connoîlre les principes inflexibles de Bossuet, et la fermeté qu'il savoit conserver jusque dans ces circonstances presque imperceptibles , où l'on croit pouvoir sans conséquence déférer à des égards de société, et tempérer la sévérité des règles par des formules de politesse qui deviennent ensuite des engagemens.
Au reste, c'est Bossuet qui se peint lui-même, et qui rend compte de l'impression qu'il reçut de cet entretien avec la princesse de Soubise. C'est à la fille même de cette princesse, c'est à la jeune abbesse , qu'il crut devoir se plaindre des procédés de sa mère. La franchise avec laquelle il s'exprime, la supériorité de ton et de langage qu'il conserve, annoncent l'opinion qu'il avoit de ses devoirs et même lesentimentintimed'uneconsidéralionpersounelle, très -indépendante des menaces et des démonstrations de crédit et de favem- dont on avoit voulu l'effrayer.
« («) J'apprends de tous côtés , Madame, qu'il se » répand un bruit dans Paris, d'où j'arrive, que » nous sommes mal ensemble, et que messieurs vos » parensseplaignentdemoi, comme si je vous étois
C'^) Lettre de Bossuet à M^^ de Soubise, abbesse de Jouarre , 25 avril 1694^ OEw^res de Bossuet, tom. xxxix, p. 492, cdit. de Vers. in-^°.
ar'i niSTOIRE DE EOSSUET,
» opposé; ce que je puis croire aiisément ^piiisqu' ils )) m ont témoigné à inpi-méme quils étoient nié- » contens ^ et même offensés de V ordre que je vou- » lois établir pour la réception desjilles. Je ne vous » dis point ceci par forme de plainte contre des » personnes que je continue et que je continuerai » d'honorer toute ma vie. Je respecte leur vertu plus » encore que leur naissance ; et je hl ai rien a leur » reprocher , que d' entrer peut-être trop avant dans » des choses , dont iljaudroit se reposer sur moi » comme attachées a mon ministère. Aussi lorsqu'ils ■» me tinrent ce discours, ils vous pourront dire que, » sans me fâcher j ce qui ne m^ arrivera jamais, s'il » plaît h Dieu , avec personne^ et encore moins avec » eux quavec tous les autres , je leur répondis seu- » lemetit avec toute l'honnêteté qu'on doit à des » personnes de ce rang, mais en même temps avec » la franchi se qui convient a un évêque , que je les » priois de me laisser traiter avec vous une affaire , )) oii leur état ne devoit pas leur permettre d^ entrer, » et où j'ëtois assuré de vos sentimens, toutes les » fois que vous agiriez entièrement par vous- » même. »
Quant à la menace qu'on avoit faite à Bossuet de traduire celte afïaire au tribunal du m^étropolitain, il écrit à Tabbesse de Jouarre avec cette assurance qui venoit de la conviction de ses justes droits (^') : « Ne vous laissez pas tromper par ceux » qui veulent vous inspirer de plaider plutôt que » d'obéir. Ils ne songent pas que ce n'est point » ici une matière contentieuse , qui puisse être » portée par appel au métropolitain. Tant qu'un « évêque ne fait rien qui ne soit bon, convena- ^) Lettre de Bossuet à M"»« de Souhise^ ibid. p. 5o/\.
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-» ble, utile, conforme aux canons, aux meilleurs » exemples, à l'esprit de l'Eglise et du saint Siège, » il peut suivre avec une sainte liberté les mou- » vemens de sa conscience; et c'est le cas où il » ne doit compte de ses actions qu'à Dieu seul. » Nous aidons un trop habile métropolitain, pou?* » entrer avec moi dans ces discussions , dont il na. » non plus a se mêler que de la conduite de morti » séminaire ; et d' ailleurs trouvera-t-il mauvais que » je me conforme aux usages de son diocèse ^ a » f exemple de la métropole. »
Bossuet expose ensuite à l'abbesse de Jouarre les règles elles maximes de l'Eglise sur l'admissioa des religieuses; il ne dissimule ni les avantages^ ni les inconvéniens de la forme du scrutin.
Bossuet s'adresse enfin au cœur même de la jeune abbesse; il lui rappelle les maximes et l'autorité de la respectable institutrice , à qui elle devoit les premiers exemples de piété et les premières leçons de vertu , qu'elle avoit reçus dans les tendres années de son enfance :
« {^) Sans vous parler ici de ce qui se passe dans » le monastère de mon diocèse, je pourrois allé- » guer ceux de la métropole, comme les célèbres » monastères de Montmartre, de Chelles, du Val- » de-Grâce, et en particulier le saint monastère » de Cherche-Midi, où vous avez été si bien éle- )) vée. Une illustre tante , qui en a été encore » plus le modèle par ses vertus, que l'institutrice » par ses sages constitutions, a fait une loi expresse » pour cette forme de réception. »
Il chercha surtout à la prémunir contre ces consultations plus ou moins spécieuses, qu'il est si
(") Lettre de Bossuet à M^* de Soubisej ibid. p. 497-
a-^/j. HISTOIRE DÉ BOSSUET,
facile et si commun de surprendre à la complaisance, ou d'obtenir <3e la mauvaise foi pour rendre problématiques les questions les plus claires et les moins litigieuses.
Et reprenant tout-à-coup le langage et Tautorité d'un pontife qui sait de qui il tient la hauteur et la plënilwde de son ministère , Bossuet adresse ces dernières paroles à la jeune abbesse :
« Je ne me presse pas, comme vous voyez 5 j'at- » tends avec patience un paisible consentement; » et j'aime mieux, s'il se peut, que vous preniez )) de vous-même une bonne résolution, que d'user » de l'autorité que le Saint-Esprit m'a donnée. Si » vous n^ écoulez que Dieu seul et votre conscience, y> vous ni' écouterez. Ne croyez pas vous abaisser , » en vous humiliant devant celui qui vous tient lieu » de Jésus-Christ. Ne croyez pas vous élever en lui » résistant j car tout cela est du monde, et de Vesn prit de grandeur auquel vous avez renoncé , et » <lont il ne faut point garder le moindre reste. » Ne croyez pas que Cohéissance ne soit qu'en pa- >i rôles , comme si la reconnaissance de la supé- ■/) riorité ecclésiastique ne consistoit quen compli" » mens. Il en' faut venir aux effets, quand on » veut être vraiment religieuse et vraiment hum- » ble. ))
Bossuet joignit à cette lettre un billet très-court, par lequel il supplioit très -instamment l'abbesse de Jo narre « de lire sa lettre à part , elle seule , » sous les yeux de Dieu seul. » Il eut le bonheur de trouver un cœur docile à ses touchâmes exhortations. La jeune abbesse voulut même donner- un témoignage éclatant de la sincérité de sa soumission, en n'admettant au noviciat que sous h nouvelle
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forme prescrite par Bossuel , deux de ses proches parentes, mesdemoiselles de Rohan-Soubise , et de Rohan-Giiéméné.
Tels e'toient dans ce siècle les noms illustres qui brilloieul à la tête des arme'es, décoroient la Cour de Louis XIV^ et ornoient les humbles annales de nos cloitres. Tel e'toit ce siècle, où toutes les grandeurs de la terre sembloient emprunter un nouvel éclat des sacrifices et des humiliations inspirés par la religion.