LIVRE SEPTlli-rir
» Horace, dont f ai quitté la lecture il y a long-^ » temps; et ce nie sera une satisfaction de voir que » vous fassiez revivre ces anciens poètes , pour le?' » obliger en quelque sorte de faire l'éloge des he'ros » de notre siècle d'une manière moins éloignée de , » la sainteté de notre religion.
» Il est vrai, Monsieur, que je n*aime pas les :> fables, et qu'étant nourri depuis beaucoup d'an- » nées de l'Ecriture sainte , qui est le trésor de » la 'vérité ^ je trouve un grand creux dans ces » fictions de l'esprit humain , et dans ces pro- » ductions de sa vanité. Mais lorsqu'on est con- » venu de s'en servir comme d'un langage figuré, » pour exprimer d'une manière en quelque façon » plus vive ce que l'on veut faire entendre sur- » tout aux personnes accoutumées à ce langage, » on se sent forcé d^e faire grâce au poète chré- » tien ^ qui n^en use ainsi que par une espèce de » nécessité. Ne craignez pas que je vous fasse un » procès sur votre livre; je n'ai au conlraire que » des actions de grâces à vous rendre, et sachant » que vous avez dans le fond autant d'estime pour » la vérité, que de mépris pour les fables en elles- » mêmes, j'ose dire que vous ne regardez non » plus que moi, toutes ces expressions tirées de » l'ancienne poésie , que comme le coloris du ta- » bleau, et que vous envisagez principalement Je » dessein et les pensées de l'ouvrage , qui en sont » comme la vérité, et ce qu'il y a de plus sohde. »
Bossuet avoit une telle antipathie pour cette recherche affectée des expressions de l'antiquité qui tendoit à dénaturer le caractère auguste et sacré d'une religion si supérieure aux inventions des hommes ; qu'il ne pouyoil supporter qu'on
',»f)D HISTOIRE DE BOSSUET,
employât le mot de dl^iis au lieu de celui de sanc^ tus, pour distinguer ces héros du christianisme, dont l'Eglise a consacré les vertus et la sainteté par des honneurs publics. Il écrivoit le 9 février 1679 à Tabbé Nicaise de Dijon : « Les auteurs exacts » n'approuvent pas qu'on se serve du mot de divi » pour dire les saints, quoique les Catholiques s'ea y> soient servis aussi bien que les Protestans ('). »
Au reste, Santeuil trouva des défenseurs auprès de Bossuet, parmi les amis de Bossuet même. Fénéion lui écrivoit : « Faites des Pomones , tant » qu'il vous plaira, pourvu que vous en fassiez )> ensuite autant <y amendes honorables) ce sera 5> double profit pour nous, la faute et la répara- » tion. »
Le sage, le grave abbé Fleury alloit encore plus loin. Il se déclaroit hautement l'admirateur et l'apologiste de la Pomone de Santeuil; il lui écrivoit le 17 février 1690 : « Je ne vois pas pourquoi » vous auriez à rougir delà charmante pièce que » vous avez dédiée à notre La Quinlinie. Je l'ai, j> non-seulement lue avec un extrême plaisir, mais » je me suis empressé de la faire lire à notre jeune 3> prince ( Ms*" le duc de Bourgogne ) et à notre
(0 On peut juger par ce seul trait, avec quelle indignation: Bossuet se seroil élevé contre Paftectation peu décente du cardinal Bembo, et de quelques cice'roniens du xvi'^ siècle, qui ne pouvoient con.>enlir à admettre, mtme dans le langage ecclésiastique, aucune expression qui ne fût empruntée de Cicéron ou des aviteurs du siècle d'Auguste. Cesl ainsi qu'on parlant de la sainte Vierge, ils l'appeloienl la Déesse immortelle, au lieu de lui donner les litres que l'Eglise lui a déférés; et que, ne trouvant dans Cice'ron, ni dans les auteurs du même îige, le mot exconimunicatio , ils le traduisoicnt selon facce^lion des anciens par interdictio ac/ua, çt igni.
tlVhE SEPTIEME. 2ÇQ
» illustre Fénelon. Tous les deux en ont e'té en- » chantes; tous les deux sont convenus que vous V n'aviez jamais parle la langue des Latins avec » plus d'e'légance et de douceur. L'ame de Yir- » gile lui-même semble respirer dans vos vers. Si » le sujet de voire poème n'est pas précisément » un sujet religieux, on peut dire cependant que » vous avez évité de lui donner un caractère trop » profane. On n*y voit que la description sim- » pie et gracieuse des beautés et des charmes de la » nature. On n'y trouve rien qui ofTense les mœurs, » tout au contraire y montre la décence et l'honné- )) teté ; et si on y rencontre les noms des déesses et » des nymphes^ les regards ni l'imagination n'y sont î) blessés par la peinture de leurs coupables amours. » Pourquoi seriez-vous oljligé d'être plus grave et » plus religieux que le père Rapin lui-même. »
Et lorsque Santeuil eut adressé à l'abbé Fleury un exemplaire de son amende honorable , pour la mettre sous les yeux de Bossuet, il s'empressa de lui répondre (0 :
<c Que n'étiez-vous ici , mon cher Santeuil , lors- » que j'ai lu votre ouvrage à notre évêque de w Meaux I Vous auriez vu sou étonncment, et sou » front se dérider à l'aspect de la vignette qui w représente la pompe solennelle avec laquelle » vous abjurez les muses profaues. Mais à parler » sérieusement, il a applaudi à vos vers, après les ?) avoir lus. Je ne regrette point la sévérité qu'il » vous a montrée, puisqu'elle nous a valu un de w vos meilleurs ouvrages. Il trouve même celui-ci » supérieur à l'autre.
^0 Le i3 avra 1690. Les deux lettres de laJjbé Fleury à Santeuil sont en latin.
v-'OO HISTCIP.r DE BOSSULl^,
» Mais je ne me rétracte point ^ et je pense » encore fermement que votre Poinone ne méri- » toit ni Textréme rigueur avec laquelle il vous » a condamne', ni l'humble abaissement avec le- » quel vous expiez une faute que vous n'avez pas w commise. Cependant je vous félicite sincèrement 5) d'avoir consenti à pécher par excès d'humilité, » pour échapper à l'estimable inquiétude d'avoir » pu blesser, sans le vouloir, la sainte majesté » de la religion , ou même l'opinion d'un si grand i) homme. »
On peut croire que la répugnance de Bossuet pour l'usage des fables et des expressions de la mythologie étoit principalement fondée sur l'abus qu'on en a fait trop souvent, pour enflammer les passions d'une jeunesse imprudente, et porter la séduction dans des imaginations trop faciles à recevoir toutes les impressions. L'admirateur passionné d'Homère et de Virgile ne pouvoit pas être un censeur chagrin , ou prévenu.
Mais indépendamment de cette considération morale, déjà si puissante pour un évoque, il ne seroit pas étonnant que Bossuet se fût formé une poétique raisonnée, qu'il auroit su appuyer de grands exemples , et d'autorités assez imposantes pour balancer les repToches des admirateurs les plus passionnés de la mythologie grecque.
On ne dira certainement pas que l'homme qui seul avoit mieux jugé Athalie , que tout le reste de ses contemporains, à l'exception de Boileau, fût étranger au génie de la poésie , et n'eût pas le droit d'indiquer les sources où elle doit puiser ses véritables beautés.
Une seroit pas mûne clonnant que des hommes