XXVII. — Modestie de Bossuet
La modestie de Bossuet étoit si simple et si naturelle, qu'elle lui inspiroit une espèce de dégoût pour les louanges et pour tous ces complimens dont on est si prodigue dans la société, pour peu que l'on ait des litres légitimes ou même équivoques à la célébrité. Dès sa jeunesse , à cet âge où. l'on est si avide de succès, et où la gloire étoit venue le chercher, dès le moment même où il parut, on Favoit vu aller se renfermer chez lui aussitôt qu'il dcscendoit de la chaire, et s'y tenir, pour ainsi dire, caché, pour se soustraire au murmure flatteur des applaudissemens qui accompagnoient tous ses pas dans la suite de sa vie, « (*) si on tiroit de
(") OEuvres de Bossuet, tom. xxxvii, p. 200, éd. deVersm-8«>. — \^; Mts. de Ledieu.
3oG HISTOIRE DE BOSSUET,
» lui quelque aveu des succès qu'il avoit obtenus » dans sa jeunesse, ce n'étoit jamais que par oc- » casion , dans des temps déjà éloignés, où il n'a- » voit plus à craindre d'être flatté ^ et où il étoit » supérieur h. tous les éloges. )>
De tous les genres âe travaux qui ont rempli la vie de Bossuet, celui pour lequel il avoit le moins de goût est précisément celui où il a montré une élévation de génie, de grandeur, d'imagination et de sensibilité, qui l'a placé sans aucune rivalité au premier rang de tous les orateurs modernes, et qui permet encore de douter s'il n'est pas égal aux orateurs les plus vantés de Rome et d'Athènes. Il disoit lui-même , en parlant de ses o rais oîis funèbres ( et ces paroles sont remarquables dans la bouche de Bossuet) , « {") quil naimoit pas natiirellcw nient ce travail, qui est peu utile ^ quoiqu'il clier- » chat toujours à le tourner vers l'instruction et » V édification publique. Il ajoutoit que c'étoit le » plus grand témoignage de respect^ d'amitié et de » reconnoissaîice j qu'il eut pu donner aux per~ » sonnes qui lui avoient demandé de vaincre sa » répugnance pour ce genre de travail. »
Bossuet éloit évcque et ne vouloit jamais être autre chose. Défendre la vérité , l'annoncer au peuple, l'édifier et l'éclairer, ont été les seules occupations de sa vie , et les seules qu'il ait crues dignes de l'épiscopat.
Il sortit une seule fois du caractère de réserve et de circonspection qu'il portoit habituellement dans la société; et ce fut pour repousser avec une sorte d'humeur un compliment assez maladroit qu'on prétendoit lui faire. En 1701, deux places de commandeurs de l'ordre du Sainl-Esprit se
(«) Mts, de Ledieu.
LiVRt SrPTILME. 3or
trouvèrent vacantes, celle du cardinal de Bouillon^ que le Roi venoit de dépouiller de la charge de grand aumônier de France , et celle que la mort de M. de Clermoiit-Tonnerre , éveque do Noyon, venoit de faire vaquer. Le bruit courut que Bossuet seroit nomme à la première promotion qui e'toit alors très-prochaine. Un membre de son chapitre crut sans doute lui plaire, en le félicitant d'avance avec cet empressement indiscret que ne savent pas toujours re'primer les cornplaisans et les adulateurs dont les gens en place sont souvent environnes. Bossuet, qui avoit plus que personne le sentiment de toutes les convenances, et qui n'ignoroit pas que l'usage et l'opinion réservoient ordinairement les distinctions de ce genre à l'éclat de la naissance, et aux familles que des charges honorables fixent à la Cour, reçut fort mal ce compliment, dit l'abbé Ledieu , et répondit « quon lui f ai soit lort de répandre sur » lui de pareils bndts, et de ieiiir de semblables » discours a son sujet; que les personnes surtout » qui le voyaient sou^e7it , dei^oient sai'oir ses » pensées a l'égard de ces sortes d'honneurs du » monde. »
« C'est ainsi, ajoute l'abbé Ledieu, qu'il éloi- » gnoit tout ce qui pouvoit blesser tant soit peu » sa modestie, et qu'on le fit sortir de sa douceur » ordinaire , qui le portoit toujours à laisser pas- » ser les discours désobligeans sans les relever , » plutôt que de faire la moindre peine à ceux qui » en étoient les auteurs; mais sur la modestie, il » ne peut souffrir qu'on l'entame et qu'on le flatte, » tant il en fait une haute profession, et tant il » lui est cher d'en conserver la réputation. » Bossuet , dans sa modeste retraite de Germi-
3o8 HISTOIRE DE BOSSUET^
gny, offroit un spectacle digne de l'admiration des étrangers que la magnificence de la Cour de Louis XIV attiroit en France. Les plus distingue's d'entre eux croyoient n'avoir satisfait qu'imparfaitement leur curiosité, s'ils n'avoient demandé et obtenu la faveur d'être admis à Germigny. 11 étoit peu de princes et de grands seigneurs en France, qui ne s'y arrêtassent, en se rendant aux armées d'Allemagne. Les uns et les autres étoient frappés du contraste de tant de simplicité et de douceur avec tant de grandeur. Ils se vantoient en quelque sorte d'avoir vu Bossuet chez lui, et aimoient dans la suite à rappeler ces courses passagères comme des époques remarquables de leur vie.
Il étolt passé en usage que tous les prédicateurs qui av oient prêché à la Cour, sollicitassent l'honneur de venir la même année prêcher devant Bossuet le jour de la fête de son église cathédrale. Ils regardoient cette distinction comme le sceau des éloges qu'ils avoient reçus à Versailles^ et comme le titre le plus incontestable de leur talent pour la chaire. L'opinion publique atteudoil toujours que Bossuet se fut expliqué sur leur mérite pour fixer son jugement. A ce sentiment naturel, dont les hommes les plus exempts des foiblesses de l'amour-propre ont quelque peine à se défendre, se réunissoit la satisfaction plus pure et plus douce encore de jouir de son entretien dans sa retraite et dans la liberté de sa vie intérieure. Ils en recevoient toujours quelque avis utile, ou quelque trait de lumière que Bossuet laissoit échapper sans affectation, et qui servoit à les éclairer sur les beautés ou les défauts de leurs sermons.
Nous regrettons que les manuscrits de l'abbé Lcdieu ce nous aieut pas fait couuoîlre avec que/-