LIVRE CINQUIEME
:> lestans établissent en principe, qu'on n'est pas » obligé de soumettre son jugement particulier » à celui de l'Eglise qu'on reconnoit être la vériij table. j>
Ainsi, lorsqueles Catholiques ont à discuter avec des Grecs et des Arméniens, c'est aux premiers à prouver qu'ils sont dans la véritable Eglise , et que les autres l'ont abandonnée. Mais les Protestans sont entièrement étrangers à cette discussion , puisqu'ils refusent à toute église quelconque une autorité de décision,
« De cette différence dont vous ne pouvez pas » contester la justesse , reprit Bossuet ^"^ , voici » l'abîme où va vous jeter l'opinion où vous êtes , » qu'on ne doit pas même croire à la véritable i) Eglise. Car il s'ensuit de votre principe que le f>Jîdèle ne peut pas même croire sur la Jbi de » l'Eglise que /'Ecriture est la parole de Dieu. » — ' Il le peut d'une foi humaine , et non d'une foi » divine, — Qui dit une foi humaine, dit une foi » douteuse. — Je ne dis pas qu'il soit dans le doute , » mais dans VigJiorance. —Et moi je dis qu'il est y> dans le doute. Douter ^ c'est ne savoir pas si une » chose est ou non. M. Claude répondoit toujours » que c'est là ignorer , et non douter. —Eh bien , » laissons là les mots. // ne doute pas , mais il ne r> sait pas si /""Ecriture sainte est une vérité' ou une i* fable. Il ne sait pas si V Evangile est une histoire » inspirée de Dieu , ou un conte inventé par les » hommes. Il ne peut donc pas faire sur ce point yy un acte de foi divine^ il n'a donc quunefoihu- » maine a la parole même de Dieu. »
(") Relation de la conférence entre Bosïuet et le ministre ÇUxide^ ibid. p. 3io et §iUT^
<i4 HISTOIRE DE ÏSOSSUr.T,
M. Claude en convint; Eh bien! Monsieur, c^est assez , lui dit Bossuet. Il y a donc dans votre religion un point où un Chre'tien ne sait pas même si TEvANGiLE est une fable ou une vérité?
M. Claude ne répondit rien , tout le monde se leva , et il n'y eut plus que quelques le'gères discussions sur des points moins importans. Bossuet avoit dès la veille annoncé à M^^^ de Duras qu'il amèneroit, bon gré malgré, le ministre Claude à cet étrange aveu , et elle n'avoit jamais pu le croire. Bossuet revit le lendemain M"* de Duras , et il la trouva dans les dispositions qu'il en avoit espérées. « ^"^ Il eut encore peu de temps après un en- » tretien avec elle à Saint-Germain , dans l'appar- ?) tement de la duchesse de Richelieu. Ce fut alors 9i qu'elle lui déclara qu elle se croyoit en état de î) prendre sa résolution. Eu effet , le 11 mars » suivant ( 1678 ) , Bossuet revint à Paris pour re- ') cevoir son abjuration dans l'église des Pères de la )) Doctrine chrétienne. »
Le soir même du jour oii la conférence avec le ministre Claude avoit eu lieu, « ^^) Bossuet l'avoit » racontée toute entière au duc et à la duchesse de
» Richelieu^ en présence de l'abbé Testu Le
» lendemain il fit le même récit à quelques amis » particuliers, du nombre desquels étoit l'évéque » de Mirepoix ( M. de la Broue). Il étoit plein de )> la chose, et il la raconta naturellement. Ils l'exhor- » tèrent à la mettre par écrit , pendant qu'il en. » avoit la mémoire fraîche, et le convainquirent )) par plusieurs raisons que ce soin ne seroit pas 1) inutile. Il les crut, et on le vit écrire avec la ra-
(") Relation de la conférence de Bossuet avec le ministre Claude i ibld. p. 332. — i*) Ibid. p, 235 et suIy.
LIVRIL CINQUIEME.": îtS"
w pidité qui paroît lorsq\i'oii écrit des faits qu'on a » présens, sans se mettre en peine du style ; et » tous ceux qui lui m avoient entendu faire le re'- 1) cit, reconnurent dan-î la narration écrite, la même j) simplicité qu'ils avoient ressentie dans le récit de » vive voix. » M'i/' de Duras y retrouva l'exposé fidèle de tout ce qu'elle avoit vu et entendu.
Cet écrit circula quelque temps manuscrit ; et comme il ariive presque toujours, les copies qu'oa en avoit prises furent altérées en beaucoup de points. (tUne de ces copies manuscrites tomba eor » tre les mains du ministre Claude -y et il répandit » de son côté une relation manuscrite fort diiTérenle » de celle de Bossuet.
» Aussi, écrit Bossuet ^"^ à dire franchement ^' ce que je pense j cette relation ne fait honneur » Tii à lui, ni à moi.^ous y tenons tour à tour des » discours assez languissans, assez traînans, assez »> peu suivis. Dans la relation de M. Claude , on ») revient souvent d'où on est parti, sans qu'on î) voie par où ou y rentre. Ce n'est pas ainsi que » nous agîmes; notre dispute fut suivie et assez » serrée. Dans ces sortes de disputes, on s'écliauffe » naturellement comme dans une espèce de lutte.
Ainsi la suite est plus animée que ne sont les
commencemens. On se tâte, pour ainsi dire, l'un
> l'autre, dans les premiers coups qu'on se porte;
» quand on s'est un peu expliqué, quand on croit
' avoir, pour ainsi parler » senti le foible, tout ce
i> qui suit est plus vif et plus pressant (O- »
(«) Relation de la conférence de Bossuet avec le ministre Vlauâe- ihid. p. 236.
.' C^) Bossuet eut communication de li relation manuscrite du ministre Claude j par le duc de Che^^reuse. On devoit BosâUET. II, 2
Bossuet se crut alors d'autant plus obligé de pahlier une relation fidèle et authentique de sa conjférence avec le ministre Claude^ qu'on en avoit imprimé une à Toulouse, très- imparfaite et trèsinexacte'sur l'une des copies r?ianuscntes qui avoient circulé dans le public.
Mais il ne jugea ni nécessaire ni convenable d'accuser le ministre de mauvaise foi ou d'infidélité dans son récit, ni de s'épuiser en raisonnemens pour constater la vérité de sa propre relation. Il savoit que ces discussions accessoires^ qui n'inléressoient en rien le fond des questions qu'ils avoient agitées, sont toujours fort indillerenles au public, et n'offrent jamais aucun résultat utile, a Quand » nous nous mettrions, dit Bossuet, M. Claude et » moi à soutenir chacun notre récit, il n'en ré- » sulteroit qu'ime dispute dont le public n'a que î) faire. »
Bossuet prit une voie plus courte et plus propre à arriver au but.
1° 11 prit l'engagement formel d'obliger le ministre Claude k avouer lui-même dans une nou" velle conférence tout ce qu'il prétendoit n'avoir pas avoué dans la première : « (^") Ainsi , partout où » M. Claude prétend qu'il n'est pas demeuré sans » réponse , je le réduirai par les mêmes argumens » à des réponses si visiblement absurdes, qu'il vau- » droit mieux pour lui n'en faire aucune.
ajouter d'autant plus de foi à la fidélité de celte copie , que le duc de Chevreuse s'étoit procuré une lettre signée de Claude lui-même, qui en reconnoissoit l'exactitude.
(«) Relation de la conférence de Bossuet avec le ministre Claude^ OEuvres de Bossuet , tom. xxxvn, AYCrtissement^ p. 241, édit. deVcrs. m-8°.