LIVRE CmQUîÈMF
celle cere'monio ofiVoit un tableau qui ne pou\ oit appnrlenir qu'au siècle de Louis XIV.
. On y voyoit la Reine conduire au pied de l'autel, cl couvrir du drap mortuaire la rivale, autrefois si heureuse aux yeux du monde, tpii avoit fait couler ses premières larmes, et ouvert son cœur aux tourmens affreux de la jalousie. Presqu'à coté de la Reine , on apercevoit la ducliesse de LonguzviLLE, occupe'e à expier depuis vingt ans dans la retraite et le silence, lesegareniens de sa jeunesse; et on sent combien cette espèce de conformilé devoit attirer l'attention sur elle dans cette scène religieuse. On ne voyoit point Louis XIY, mais il ëtoit présent à toutes les pensées.
On savoit d'ailleurs que dans le moment même où M*^^ de la Vallière alloit enlrer dans le lomheau qui devoit ensevelir le reste de sa vie , Louis XIV éioit livré a toutes les agitations d'un violent combat entre la religion et son propre creur. Des ecgagemens formels , dont Bossuet étoit dépositaire , promeltoient la réparation d'un grand scandale 5 et M""^ de Montespan , incertaine de sa destinée , n'osant disputer le cœur du Roi à ses remords , tremblante entre la crainte et l'espérance , avertie par celte épreuve récente que ce cœur, où elle avoit dominé avec tant d'empire , pouvoit lui échapper , gémissoit au milieu des magnificences dont Louis XIV avoit embelli la retraite où elle paroissoit s'être fixée (') : contraste qui ajoutoit un nouvel intérêt au spectacle bien liiiTérent que présentoit alors l'Eglise des Carmélites.
(0 Louis XIV étoit alors à Tarmée, et ^1™^ de Montespan. a-Clagny, près de Versailles. Où croyoit et on pouyoit croire y une séparation absolue.
B8 BISTOIRE DE BOSSUET,
Tout ce que Paris et la Cour avoient de plu^ distingué , se trouvoit re'uni dans cette e'glise pour être témoin d'un événement qui appeloit tant de souvenirs et de réflexions; et au-dessus de toutes ces têtes s'élevoit Bossuet , placé entre le ciel et la terre , « qui allait rompre un silence de tant d'an" » nées , et faire entendre une voix que les chaires » ne connoissoient plus (0. »
Il est certain qu'un tel tableau pouvoit être favorable au talent d'un historien , ou d'un orateur profane. Mais il est au moins douteux que les convenances religieuses permissent à Bossuet d'appuyer , ou même de paroître appeler l'attention publique sur des circonstances si délicates et si présentes , auxquelles tant de personnages augustes étoient intéressés. Bossuet, confident des remords de Louis XIV , et dépositaire des engagemens de M"'^ de Montespa?i , pouvoit-il laisser transpirer des secrets confiés à sa religion et à sa conscience ? N'étoit-il pas d'ailleurs trop fondé à craindre que ces remords et ces engagemens ne cédassent bientôtà l'empire d'une passion qui étoit encore dans toute sa force.
Bossuet a dit tout ce qu'il pouvoit dire , et a répondu à la pensée de tous ses auditeurs , lorsqu'il prononça ces paroles qui disoient tant de cboses: i^^") Qu^ avons-nous vu ^ et que voyons-nous? » Quel état , et quel état ? Je ri ai pas besoin de » parler j les choses parlent assez d elles-mêmes,..,
(«) Sermon de la profession de M'"° de la Valllère; Œuvres Je Bossuet, tora. xvii, p. 263, édit. de Versailles, i/^-8^
(0 Ce sout les propres expressions de Bossuet dans ce discours.
iTVRE CINQUIEME. Sg^
^ W Madame, voîci un objet digne de Iapre'se?ice » et des yeux d'une si pieuse reine. Voire Ma- » jesle ne vient pas ici pour apporter les pompes î) mondaines dans la solitude. Son humilité la solli- » cite de venir prendre part aux ahaissemens de la y> vie religieuse ; et il est juste que faisant par votre » état une partie si considérahle des grandeurs du » monde ^ vous assistiez quelquefois aux cérémonies » oii on apprend à les mépriser, »
Bossuet avoit probablement prévu qu'on ne trouveroitpas dans son discours ce que l'on avoit espéré y trouver. C'est peut-être par cette raison qu'il adressa ces paroles à ses auditeurs : « Allez , Jie V songez point au prédicateur qui vous a parlé y » ni s' il a bien ou s^il a mal dit. Qii' importe qu ait )) dit un homme mortel ? ily a un prédicateur invi- » sible, qui prêche dans le fond des cœurs. C'est » celui-là que les prédicateurs et les auditeurs » doivent écouter. r>
D'ailleurs l'instruction de ses auditeurs dans une pareille circonstance n'étoit que l'objet accessoire et indirect du discours de Bossuet. C'étoit à M"^*' de la Vallière surtout qu'il parloit et qu'il vouîoit parler, et le monde n'étoit plus rien pour elle. Le passé étoit fini et efifacé de sa mémoire,* elle étoit même étrangère au présent, puisqu'elle étoit déjà morte à tout ce qui existoit autour d'elle. De là cette espèce de langage mystique avec lequel M"^® de la Vallière s'étoit déjà familiarisée dans ses pieuses méditations , et ce langage étoit conforme à l'esprit d'un tel discours.
Bossuet n'est jamais orateur, il est souvent éloquent sans le vouloir; c'est ce qu'on peut ob-
^") A la Reine.
4*5 HISTOIRE DK BOSSUET,
server dans ce même discours , où il sembloit s'être interdit tout mouvement oratoire, pom- ne laisser ^entendre que les pieux accens de cette ame qui ne respirait plus que du coté du ciel. Entraîne' comme maigre' lui par son génie, Bossuet laisse échapper sous la forme la plus éloquente les réflexions que lui arrache le mystère de la nature humaine, mystère quiseroit entièrement inexplicable , s'il n'étoit pas lié à la doctrine fondamentale de tout le christianisme.
« (") Les sentimens de religion sont la dernière » chose qui s'efface en l'homme , et la dernière » que l'homme consulte ; rien n'excite de plus « grands tumultes parmi les hommes , rien ne les » remue davantage , et rien en même temps ne j) les remue moins. E^ voulez-vous voir une preuve? » A présent que je suis assis dans la chaire de ?) Jésus-Chrjst et des apôtres , et que vous m^é^ » coûtez avec attention , si f allais ( Ah 1 plutôt la y mort) si fallois vous enseigner quelque erreur , » je vendais tout mon auditoire se réi'olter contre î) moi; je vous prêche les vérités les plus impor- » tantes de la religion , que feront- elles 7 Est-ce » un prodige ? est-ce un assemblage monstrueux » de choses incompatibles? est-ce une énigme inex- » plicable ? ou bien n'est-ce pas plutôt, si je puis » parler de la sorte, un reste de lui-même, une «) ombre de ce qu'il étoit dans son origine , un ■» édifice ruiné , qui dans ses masures renversées » conserve encore quelque chose de la beauté et y> de la grandeur de sa première forme. 11 est tombé » en ruines par sa volonté dépravée. Le comble
(') Sermon de la profcfscon de M™'' de la P^alliêre, ibiâ. p. 275.
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1) s'est aLaltu sur les murailles , et les murailles sur » le fondemeut ; mais qu'on renuie ces ruines, on » trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé » et les traces des fondations , et l'idée du premier » dessein, et la niarque de l'architecte. L'impres- » sion de Dieu y reste encore si forte , qu'il ne peut » la perdre , et tout ensemble si foible , qu'd ne » peut la suiv-re ; si bien qu'elle semble n'être resiée » que pour le convaincre de sa faute et lui faire » sentir sa peine. »
C'est encore Bossuct qui se montre et qu'on entend lorsque, prêt à fuiir son discours, il pren<l tout-à-coup le langao-e et le caractère imposant de ces prophètes que Dieu chargeoit de porter ses ordres ; étendant sa main vers M*"^ de la Fallière ^ placée en face de lui dans une tribune élevée à côté de la Reine, Bossuet lui dit d'un ton d'autotorité : « Et vous, descendez ^ cdlez à l'autel, vie* » time de la pénitence , allez achever /votive sacriy* fice ; le feu est allumé , V encens est prét^ le » glaive est tiré ; le glaive esL lu parole qui sépare » Vame d'avec elle-même, pour V attacher unique ^ » ment a Dieu. »
Madame de la F^allière vécut trente -six ans sous le nom de sœur Louise de la ^Miséricorde ^ dans les pratiques et les rigueurs de la vie austère des Carmélites (0.
On voit par les lettres de M™^ d.e Maintenons que Louis XIV ne parloit jamais d'elle qu'avec un sentiment d'estime et de respect.
(0 Elle mûiu'ut le 6 }uin 1710, âgée de soixante-cinq ans et dix mois.
VIL — Conseils de Bossuet au maréchal de BeUtfouds.
Le maréchal de Bellefoncls (0 , qui avoit eu tant de part à la confiance et à la retraite de M"'^ de la J^alUère, re'unissoit à des talens militaires des sentimens nobles et éleve's, et à une pie'lé austère, une inflexibilité de caractère qui lui attira deux fois la disgrâce de Louis XIV. 11 fut exile' dès i^yi, pour avoir refusé de servir sous les ordres du maréchal de Turenne qui, en qualité de maréchal général des camps et armées du Roi, avoit reçu le pouvoir de commander à tous les autres maréchaux de France. Cette première disgrâce ne fut que passagère et momentanée.
Mais il mécontenta encore !e Roi en 1674 pour s'être permis d'engager une action avec l'ennemi malgré les ordres du maréchal de Créquy ^ qui commandoit en chef ^ et quoiqu'il eut remporté un avantage signalé en cette occasion, Louis XIV ne crut pas devoir laisser impuni un exemple qui pouvoit n'avoir pas toujours des résultats aussi heureux. Il lut exilé une seconde fois, et passa le reste de sa vie dans une espèce de disgrâce, adoucie quelquefois par des témoignages d'estime qu'il reçut du Roi. Bossuet lui donna dans cette circonstance des conseils inspirés par le plus tendre intérêt, et conformes aux devoirs d'un ami vrai et fidèle. Il lui écrivoit le 24 ^^^^ ^^74 • «Quels que
(0 Bernard Gigault, maréclial de Bellefonds , mourut le ^4 liovembre 1694, à l'âge de soixante-quatre ans, au château de Vincennes, dont il étoit gouverneur. Il fut enterré dans le chœur de la chapelle de ce château. On y hsoit encore son épitaphe avant la révolution. Il ayoït perdu soa ^. Sa liUe épousa le marquis du Chdtelet.