LIVRE SEPTIÈME. l6l
La sentence arbitrale , que le cardinal Romain rendit en 1223, maintint l'abbesse et l'abbaye de Jouarredans l'exemption la plus entière et la plus absolue des e'véques de Meaux , et dans le droit de ne relever que du saint Siège. Elle les soumit seulement à payer une redevance annuelle de dixhuit muids de grains à l'e'vêché et au chapitre de Meaux. On doit ajouter que cette sentence arbitrale avoit obtenu une telle solennité , qu'elle avoit été insérée dans le Corps du Droit canonique («).
Depuis cette époque, les évêques de Meaux avoient constamment respecté l'exemption de l'abbaye de Jouarre, ou ce qui étoit encore plus favorable aux privilèges de cette abbaye , toutes les fois qu'ils les avoient attaqués, ils avoient vu leurs réclamations proscrites par des jugemens contradictoires. Souvent même on avoit vu des évéques de Meaux ou leurs officiers reconnoître formellement cette exemption, et prêter leur ministère à des actes où elle étoit exprimée dans les termes les plus précis et les moins équivoques.
Les privilèges exorbitans dont jouissoit l'abbesse de Jouarre dévoient nécessairement entraîner de grands abusj et ces abus avoient été portés à un tel excès, qu'en 1680, plus d'un an avant l'avènement de Bossuet à l'évéché de Meaux , Louis XIV avoit cru devoir demander des commissaires au Pape pour la réforme de cette abbaye.
On peut observer que ce recours même du Roi à l'autorité du Pape pour la réforme de l'abbaye de Jouarre sembloit être un nouveau préjugé en faveur de son exemption.
C*) Histoire de l'église de Meaux. .
Henriette de Lorraine ëtoit alors abbesse de Jouarre. Cette princesse , trop portée peut-être à ne conside'rer , comme on Tavoit vu trop souvent dans les siècles précédens, son litre d'abbesse que comme une décoration extérieure, qui ne la soumettoit à aucune des obligations imposées à des religieuses d'un rang moins relevé , vivoit ou plutôt régnoit à Jouarre, comme dans le palais de ses pères.
Elle disposcit des revenus de Tabbaye avec une autorité aussi arbitraire, qu'elle auroit pu le faire d'un héritage de sa maison : et pendant ses courts €t rares séjours à Jouarre , elle paroissoil n'y trouver d'autre douceur que celle d'y mener une vie molle et tranquille, dont rien ne pouvoit jamais altérer la paisible sécurité. Tout cet appareil de pouvoir, de juridiction, et d'autorité attaché à son titre, n'étoit à ses yeux qu'une réunion de prérogatives convenables à une princesse de la maison de Lorraine, et une espèce de dédommagement de tous les sacrifices qu'elle avoit faits en consentant à prendre le voile religieux. Elle étoit loin d'imaginer que l'exemption de l'abbaye de Jouarre pût être attaquée ou ébranlée; et en supposant même que les droits de l'abbesse eussent e'té aussi douteux qu'ils paroissoient certains , il ne lui venoit seulement pas dans la pensée, que les tribunaux pussent être un moment indécis entre un simple évêque de Meaux et une princesse d'une maison souveraine, dont le sangs'étoit mêlé tant de fois à celui de nos rois. ,
Mais les temps étoient changés; un ordre régulier et constant régnoit dans toutes les parties de l'Etat; l'empire des lois s*étendoit sur toutes les