LA LYONNAISE
leurs champs et protéger leurs villes, invitèrent simplement ces bons géants, qui partageaient leurs croyances, à venir les rejoindre, et les Burgondes acceptèrent. En 457, ils s'avancèrent jusqu'à Ambérieu; entre 461 et 465, ils occupèrent Lyon et la contrée environnante. Aucune bataille, aucun pillage ne signala leur marche. « Les Burgondes, dit un chroniqueur, furent appelés par les Gallo-Romains qui habitaient la Lyonnaise et qui étaient désireux de s'affranchir des impôts qu'ils payaient à l'empire'. »
Cependant, il convenait d'assurer leur subsistance : les anciens habitants partagèrent leurs biens avec eux. Il y avait dans la Lyonnaise deux sortes de terres, les terres fiscales devenues vacantes après le départ des fonctionnaires impériaux, et les terres privées appartenant h des propriétaires gallo-romains. Autant qu'on peut le supposer en l'absence de documents positifs, les rois divisèrent entre eux et les meilleurs de leurs guerriers les premières de ces terres; les Burgondes reçurent les deux tiers des autres, la moitié des vignes, des jardins et des bois, et, en plus, le tiers des esclaves. Mais, comme cette expropriation, même consentie, aurait pu créer des conflits, on procéda lentement. Chaque Burgonde fut d'abord placé à titre d'hôte sur le domaine
i.Per legalos invitati a Romauis vel Gallis, qui Lugdunensiam provinciani manebant... ut tributa rei publiée potuissent rennuere, ibi cum uxoris et liberis visi sunt consedisse (Chronique dite de Frédeyaire, 11, ^6. ^d- Krusch, p. 68). Cf. G. Mouod, Sur un texte de la compilation dite de Fredegaire relatif à rétablissement des Burgondes dans l'empire romain, dans le 35* fascicule de la Bibliothèque des Hautes-Études, p. 229-289.
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d'un propriétaire romain, avec jouissance du revenu des biens que la loi lui conférait, et peu à peu ce droit de jouissance se mua en droit de propriété '.
L'entente ainsi établie porta d'excellents LE ROYAUME iVuits. La Bourgognp, comme elle s appela DE BOURGOGNE, bientôt, fut Tun des royaumes les plus prospères du v« siècle. Le roi, placé à sa tête, avait un pouvoir absolu; quelquefois il convoquait de grandes assemblées, mais ces réunions avaient un caractère purement consultatif. S'il mourait, laissant plusieurs fds, tous recevaientla dignité royale, mais l'autorité était remise aux mains d'un seul. Le roi s'appelait, pour ses sujets barbares, « roi des Burgondions (ou Bourguignons)'», pour ses sujets romains, « maître des soldats « ou « patrice », du nom d'une dignité que les empereurs lui avaient conférée; et ces deux titres, qui répondaient aux deux aspects de son pouvoir, le rendaient également cher aux uns et aux autres.
Les princes burgondes avaient une cour qui les suivait dans tous leurs déplacements, mais ils résidaient de préférence à Vienne et surtout à Lyon. Ils avaient élu domicile dans les anciens prétoires impériaux; ils aimaient à se promener à travers les salles taillées dans le marbre, sur le pavement coloré des mosaïques, revêtus des insignes du patriciat romain, le diadème, la tunique de pourpre et la chlamyde. Autour d'eux se pressait la foule de leurs officiers, conseillers, domestiques, maire du palais, chancelier, administrateurs et juges. Ces fonctionnaires étaient également choisis parmi les Barbares et les Romains, mais les rois s'adressaient de préférence à ces derniers, dont ils reconnaissaient la supériorité intellectuelle et les aptitudes admi-
1. Cette question du partage des terres entre les anciens et les nouveaux habitants est la plus controversée de l'histoire des Burgondes, et nous n'nvonx ait que présenter, en les résumant, les solutions les plus vraisemblables. Pour la discussion, voir les mémoires de Julien Havet, Revue historique, 1878; Fustel de Coulanges, L'Invasion germanique et Nouvelles recherches sur quelques problèmes d'hisloire, 1891; Saleilles et Mariéjol, Revue bourguignonne de l'enseianemenl supérieur, 1891.
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nistratives; ils les voyaient avec orgueil figurer dans leur cortège. Leurs principaux ministres furent Placidus, Lucanus, Héraclius, Laconius « dont les aïeux s'étaient distingués dans l'exercice des magistratures curules », Syagrius, arrière-petit-fils de consul, nourri à Técole des rhéteurs, grand lecteur du poète Virgile, et qui savait si bien le burgonde que les Barbares hésitaient à le parler devant lui, craignant de faire un « barbarisme » en leur propre langue.
Fréquemment des fêtes avaient lieu, pour USE FETE honorer les ambassadeurs étrangers, célébrer BURGONDE. quelque heureux événement arrivé à la famille royale. Dans une lettre à un Romain de ses amis, le Lyonnais Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont et ancien préfet des Gaules, a peint le curieux cortège d'un prince franc, venu pour épouser une princesse burgonde :
Toi qui aimes les spectacles mililaires, la vue des armes et des guerriers, quel n'eût pas été ton plaisir, j'imagine, à voir un prince de sang royal, le franc Sigismer, paré selon l'usage et le luxe de sa nation, se rendre au prétoire de son bcau-pére en qualité do futur ou de poursuivant! Il était précédé de son cheval sellé et capara(;onné; d'autres chevaux marchaient devant et derrière, couverts de brillantes pierreries. Mais ce qu'il y avait de plus beau, c'était le jeune prince lui-même, marchant à pied au milieu des gens de sa suite. Il portait un manteau de rouge écarlate sur une tunique de soie blanche brodée d'or; ses cheveux, son teint, sa peau, répondaient par leur couleur à ce riche costume.
L'aspect des petits rois et des compagnons qui le suivaient a quelque chose de terrible, même en temps de paix. Leurs i)ieds étaient liés de bandes de cuir non tanné attachées au-dessus du talon; leurs genoux, leurs jambes et leurs mollets étaient nus. Ils portaient un justaucorps haut, serré, de couleurs bariolées, descendant à peine à la hauteur du jarret; les manches ne couvraient que le haut des bras; leur sayon était vert avec des bandes rouges. De leurs épaules pendaient leurs glaives retenus par des baudriers, et une ceinture à tètes de clous serrait leurs robes sur leurs reins. Ce qui faisait leur parure faisait aussi leur défense. De la main droite, ils portaient une lance munie de crocs et une hache de jet; des boucliers dorés au centre, d'argent à leur circonférence, protégeaient leur flanc gauche, et l'éclat de ces métaux attestait leur richesse, en même temps que le soin de leurs armes. Tout enfin était disposé
DEUXIÈME Les Burgondes.
de telle sorte que, dans la cérémonie du mariage, la magnificence de Mars ne fût pas inférieure à celle de Vénus '.
Après Gunlhcr, fils du roi Gibica, les rois LE ROI des Burgondes furent Chilpéric I" et Gundioc GONDEBAUD. (-j- 473)^ gous lesqucIs sc fit rétablissement dans la Savoie et la Lyonnaise, Chilpéric II, fds de Gundioc (f vers 490), et Gondebaud son frère. Celui-ci est de beaucoup le plus remarquable -. Il apparaît d'abord à Rome, entre le mois d'octobre 472 et le mois de mars de l'année suivante, véritable maître de l'Empire sous le titre de patrice, faisant et défaisant les empereurs. La société romaine a tout ce qu'il faut pour le retenir, et sa culture le rend digne d'elle : versé dans la connaissance des auteurs sacrés et profanes, parlant, outre sa langue maternelle, le latin et peutêtre le grec, Gondebaud possède en effet l'expérience des affaires, et il est doué d'une éloquence prompte et abondante, pleine de douceur et de séduction. Mais la terre natale est encore plus forte : il y retourne, et la mort de Chilpéric II le fait roi. Aussitôt il entre en rapports avec les autres rois barbares, Alaric, roi des Wisigoths, Clovis, roi des Francs, Théodoric, roi des Ostrogoths. Celui-ci lui donne sa fille en mariage pour son fils Sigismond, et lui envoie une ambassade dirigée par Épipliane, évêque de Pavie, qui est reçue solennellement à Lyon. Gondebaud fait aussi la guerre. Au début de son règne, il mène une expédition contre la Ligurie et l'Emilie, pille ces deux provinces de fond en comble et en ramène une multitude de jeunes gens qui aideront ses sujets à cultiver leur sol. En l'année 500, son royaume atteint un magnifique développement. Il va de la Loire et du Rhône aux Alpes et au Rhin, embrassant ainsi toute la Suisse, et, tandis que, du côté du nord, il dépasse la ville et le plateau de Langres, il englobe, vers le sud, la Provence et le port de Marseille. Cet immense territoire ne comprend pas moins de
1. Letlres de Sidoine Apollinaire, IV, 20, éd. Liieljohann, p. 70-71.
2. Il n'existe aucune monographie de Gondcijaud. Voir cependant un arlicle sommaire de Dahn.dans V Allgemeine deulsche Biographie, t. X, p. i.3i.
Les Origines. chapitre
vingt-cinq diocèses ou anciennes cités romaines : Vienne, Lyon, Ghalon, Vaison, V^alence, Sisteron, Grenoble, Besançon, Langres, Aoste, Octodurum, Embrun, Tarentaise, Genève, Windisch, Die, Garpentras, Gap, Orange, Sainl-Paultroîs-Châteaux, Cavaillon, Viviers, Apt, Nevers, Avignon.
La loi des Burgondes, qu'on appelle du LA LOI nom de Gondebaud la loi Gombetle et qui est
GOMBETTE. q^ cdel SOU OBUvrc, témoigne de son intelligence politique. Comme toutes les lois barbares, elle ne concerne guère que le droit criminel, c'està-dire le châtiment des délits et des crimes. L'assassinat y est puni de mort; le vol sévèrement réprimé. Celui qui se sera approprié Tesclave d'un autre, ou son cheval, ou sa jument, ou son bœuf, ou son âne, sera exécuté; celui qui aura dérobé un porc, un mouton, une ruche d'abeilles, une chèvre, ou qui sera entré dans une vigne pour voler, paiera une forte amende. L'accusé cité en justice devra prêter serment, s'il est innocent, dans une église, en présence de trois témoins, et le faux serment sera rigoureusement poursuivi. Le juge recourra au besoin, pour se faire une conviction, à l'une des variétés du jugement de Dieu, duel judiciaire, épreuves du fer rouge, de l'eau froide et de l'eau bouillante, du pain et du fromage qui s'arrêtent dans la gorge du coupable.
Une pareille procédure est très imparfaite; les pénalités concernant le vol sont parfois excessives. Cependant la loi des Burgondes constitue un progrès marqué sur les lois antérieures. D'abord elle écarte le wehrgeld, pour remettre aux juges royaux la recherche des coupables : « Celui qui aura osé tuer un homme libre, dit-elle, ne pourra pas composer pour un tel crime autrement que par l'effusion de son sang ». Ensuite, elle est animée d'un véritable esprit d'humanité : « Quiconque aura refusé à un étranger l'hospitalité de son toit ou de son foyer, ou la lui aura fait payer, versera une amende * ». La femme et l'esclave, ces deux êtres