Titre XXXIV
Les Origines. chapitbe
Patient, distribua gratuitement du blé acheté à ses frais; Ton vit, pendant plusieurs jours, les chemins obstrués par les chars, et plus d un grenier fut rempli par les dons du généreux prélat.
Les Burgondes furent aussi initiés par les Gallo-Romains aux lettres et aux arts; ils se révélèrent architectes et orfè- " vres, et participèrent à la construction des premières basiliques. Ils empruntèrent aux Romains leur manière de compter les années, le type de leurs monnaies, et arrachèrent à un de leurs détracteurs ce bel éloge : « Vous vous êtes donnés à Rome tout entiers, et, tout en continuant à parler votre langue nationale, vous apprenez à porter un cœur latin ».
Cependant dautres peuples barbares
BURGONDES s'élaicnt établis en Gaule, vers la même époque
ET FRANCS. q^e les Burgondes : au nord de la Seine, les
Francs; au sud de la Loire, les Wisigoths. Il
s'agissait de savoir lequel de ces peuples remporterait sur
les autres et constituerait à son profit l'unité gauloise. Les
Wisigoths parurent un moment destinés à ce rôle. A la cour
de leur roi Euric, on vit, selon les paroles d'un poète, le
Saxon aux yeux bleus, THérule aux joues verdâtres et le
vieux Sicambre attendre avec soumission, le Romain prier
pour sa vie, et « le Burgonde haut de sept pieds fléchir le
genou en demandant la paix ». Mais la prospérité de l'État
wisigothique ne se maintint pas après la mort de ce prince,
survenue en 485. Les Burgondes, par leur bravoure, leur
esprit conciliant et leur culture, parurent alors les plus
dignes de succéder aux Romains. Cependant les Francs
étaient encore meilleurs soldats qu'eux, et leur roi Clovis
était meilleur politique que Gondebaud. Celui-ci pratiquait
Tarianisme, une hérésie venue d'Alexandrie d'Egypte, dont
les partisans n'admettaient pas que le Christ fût de la
môme substance que Dieu le père, et ses rapports avec ses
sujets catholiques étaient, pour cette raison, profondément
troublés. Clovis, au contraire, se fît baptiser dans la foi
DEUXIÈME Les Bar Ji ondes.
catholique, ainsi que ses guerriers, el gagna la sympathie des évêques de Bourgogne, au point que plusieurs d'entre eux souhaitèrent l'avoir pour maître.
Aprunculus, évêque de Langres, fut obligé de sauter, pendant la nuit, les murailles de Dijon qu'il habitait, et dut s'enfuir à Clermont, afin d'échapper aux Burgondes qui, le soupçonnant de faire des vœux pour les Francs, avaient donné l'ordre de le faire périr. Le chef du clergé bourguignon, Avitus, évêque de Vienne, illustre par sa naissance et ses discours, écrivit à Clovis, pour le féliciter, cette lettre significative :
C'est en vain que les sectateurs de l'hérésie ont essayé de voilera vos yeux l'éclat de la vérité chrétienne par la multitude de leurs opinions contradictoires. Pendant que nous nous en remettions au Juge éternel qui proclamera au jour du jugement ce -qu'il y a de vrai dans les doctrines, le rayon de la vérité est venu illuminer même les ténèbres des choses présentes. La Providence divine a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue pour tous. Votre foi, c'est notre victoire à nous. Beaucoup d'autres, quand les pontifes de leur entourage les sollicitent d'adhérer à la vraie doctrine, aiment à objecter les traditions de leur race et le respect pour le culte de leurs ancêtres. Ainsi, pour leur malheur, ils préfèrent une fausse honte au salut; ils étalent un respect déplacé pour leurs pères en s'obstinant à partager leur incrédulité, et avouent indirectement qu'ils ne savent pas ce qu'ils doivent faire. Désormais, des excuses de ce genre ne peuvent plus être admises, après la merveille dont vous nous avez rendus témoins. De toute votre antique généalogie, vous n'avez rien voulu conserver que votre noblesse, el vous avez voulu que votre descendance fît commencer à vous toutes les gloires qui ornent une haute naissance. Vos aïeux vous ont préparé de grandes destinées : vous avez voulu en préparer de plus grandes à ceux qui viendront après vous. Vous marchez sur les traces de vos ancêtres en gouvernant ici-bas: vous ouvrez la voie à vos descendants en voulant régner au ciel...
L'Occident, grâce à vous, brille d'un éclatpropre,et voit un de ses souverains resplendir d'une lumière non nouvelle. C'est bien à propos que cette lumière a commencé à la nativité de notre Rédempteur : ainsi les eaux régénératrices vous ont l'ait naître au salut le jour même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. Ce jour est pour vous comme pour le Seigneur un anniversaire de naissance : vous y êtes né pour le Christ comme le Christ pour le monde; vous y avez consacré votre âme à Dieu, votre vie à vos contemporains et votre gloire à la postérité '.
1. Avilus, Lellre IfQ; Iraduile enlièrcmenl dans Kurlli, Clovis. t. I, p. 335-337.
Les Origines. chapitre
La guerre entre Clovis et Gondebaud était CLOvis inévitable pour ce motif; mais les historiens ET cLOTiLDE. Ju temps aimaient à orner de dramatiques légendes les événements politiques. Ils imaginèrent donc une autre explication. Clovis avait épousé une [)rincesse bourguignonne, Clotilde, fille de Ghilpéric II et nièce de Gondebaud, belle, vertueuse et fervente catholique. D'après eux, Gondebaud « tua Ghilpéric, attacha une pierre au cou de sa femme — la reine Garatène — et la noya, puis il condamna à l'exil leurs deux filles, dont l'aînée, qui prit l'habit religieux, s'appelait Ghrona, et la plus jeune Glotilde ». Quand Clotilde fut demandée en mariage par Clovis, elle accueillit avec joie l'occasion qui s'offrait à elle de punir l'assassin de ses parents, et, malgré l'opposition du roi de Bourgogne, elle partit pour la Francie. Arrivée à la frontière, elle fit mettre le feu aux fermes burgondes qui se trouvaient là, disant : « Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je vois un si beau commencement de ma vengeance », et, quand le roi des Francs leut épousée et aimée, elle profita de son influence sur lui pour le pousser contre son oncle.
Cette tradition doit être abandonnée. Ghilpéric mourut de mort naturelle, et Gondebaud pleura sa perte « avec une émotion inexprimable, tandis que l'affection de tout un peuple s'associait à son deuil royal » ; Garatène vécut encore de longues années après le mariage de sa fille. Ce fut Tarianisme qui fournit à Clovis un prétexte pour attaquer le roi de Bourgogne et satisfaire ses vues ambitieuses. Le manque de foi et l'esprit de ruse commun à tous les Barbares firent le reste.
Gondebaud avait un frère, Godégisèle,
BATAILLE qui habitait Genève et aurait bien voulu régner
DE DUOS. ^ ga place. Ce prince, ayant eu connaissance
des projets de Clovis, lui envoya secrètement
des députés pour lui dire : « Si tu m'aides à poursuivre mon
frère, de manière que je puisse le tuer à la guerre ou le
DEUXIÈME Les Burgondes.
chasser de son royaume, je te paierai chaque année le tribut que tu voudras toi-même fixer ». Le roi des Francs accepta volontiers cette offre ; il promit de fournir des secours partout où cela serait nécessaire, et, au temps marqué, il dirigea une armée contre Gondebaud. A cette nouvelle, celui-ci, qui ignorait l'artifice de son frère, lui écrivit : « Viens à mon aide, car les Francs marchent contre nous et envahissent notre pays pour s'en rendre maîtres. Réunissons-nous contre cette nation ennemie, de peur qu'en nous séparant, nous éprouvions le sort qu'ont éprouvé d'autres peuples ». Et Godcgisèle répondit : « J'irai à ton secours avec mon armée ». La bataille s'engagea, en l'an 300, sur les bords de i'Ouche, près de Dijon. Au milieu dç l'action, Godégisèle abandonna son frère pour joindre ses troupes à celles de Clovis, et Gondebaud s'enfuit jusqu'à Avignon, tandis que ses vainqueurs occupaient ses Étals '.
A vrai dire, cette guerre ne fut pas déci- ^,. f^'^r,,.,,^ sive. Après le départ des Francs, Gondebaud DE BouBGOGSE. ccma le traître dans V^ienne, le tua et reprit son royaume; puis il se rapprocha adroitement de Clovis. En 306, il eut une entrevue avec lui sur les bords de la Cure, et, l'année suivante, il l'aida dans sa guerre contre les Wisigoths. Les Burgondes envahirent le Limousin, prirent part aux sièges de Toulouse et de Narbonne (3071, et, sans l'intervention des généraux de Théodoric qui écrasèrent les alliés sous les murs d'Arles (308), Gondebaud aurait uni la Septimanie à son royaume. En même temps, le roi de Bourgogne travaillait à se réconcilier avec ses sujets gallo-romains; il leur garantissait le droit de propriété et les bénéfices de la loi romaine qu'il fit rédiger sous le nom de Papien, et il donnait à l'évêque Avitus la première place dans ses conseils. Son royaume recouvra ainsi la tranquillité et il en jouit jusqu'à sa mort survenue en 316.
Sigismond, son successeur, était un fervent catholique ; il
1. Grégoire de TourS; Histoire ecclésiastique des Francs, II, 32.
Les Origines. chapitre deuxième
fonda le monastère de Saint-Maurice d'Agaune, réunit deux conciles, l'un à Épaone (517), l'autre à Lyon (519), et gouverna avec le concours des évêques. Mais la conquête de la Bourgogne était devenue un article essentiel du programme franc. En 524, Sigismond commit un crime abominable. Obéissant aux suggestions de sa seconde femme, il fit mourir son fils Sigéric né d'un premier lit; pendant que le malheureux dormait, deux serviteurs lui passèrent un mouchoir autour du cou, et, tirant chacun par un bout, l'étranglèrent. Les fils de Clovis saisirent ce prétexte pour attaquer le fils de Gondebaud. Fait prisonnier par Clodomir, Sigismond fut conduit à Orléans avec sa femme et ses enfants, et jeté dans un puits à Saint-Péravy-la-Colombe près de Coulmiers. Son frère, Godomar, le vengea, en tuant Clodomir la même année, au combat de Vézeronce; mais Childebert et Clotaire revinrent, dix ans après, mettre le siège devant Aulun, et la chute de cette ville leur assura la soumission du pays tout entier (534).