SAINT BERNARD . ^ ' . ^/
un Bourguignon. Ne a rontaine-lès-Dijon,
d'une famille de châtelains, il vécut d'abord
dans la demeure familiale. Mais la religion l'attirait, et à
vingt-deux ans il résolut de quitter le monde. Il se relira à
Cîteaux u parce qu'il était, écrit-il lui-même, un homme char-
1. Guignard, Monuments primitifs de la règle cistercienne, 1878.
nel et vendu au péché et sentait en son âme une telle langueur qu'il lui fallait un remède plus énergique ». Dans ce nouveau milieu, il trouva moyen de se faire remarquer par ses austérités, se nourrissant de feuilles de hêtre, couchant la tête sur un morceau de bois recouvert de paille; il fonda Clairvaux et en devint abbé. Cependant il était trop actif pour mener exclusivement la vie contemplative. Il fit reconnaître le pape Innocent II contre Tantipape Anaclet par le roi de France, le roi d'Angleterre et l'empereur Lothaire ; il fut aussi l'énergique auxiliaire de la papauté dans l'effort qu'elle tentait alors pour libérer l'Orient des infidèles. En 1146, Bernard parcourt rAllemagne, la France; il prêche à Vézelay, à Spire, et partout la foule est séduite par la forte éloquence de ce simple moine, au visage maigre, aux traits ascétiques, dans les yeux duquel brille une foi ardente. « Miracle des miracles », l'empereur Conrad se croise, et aussi le roi Louis VII, malgré la résistance de Suger. Cela n'empêche pas saint Bernard de rendre hommage aux qualités politiques de l'abbé de Saint-Denis, et quand éclatent en France les troubles provoqués par l'absence du roi, il adjure tous les seigneurs de se serrer autour du « premier des princes du royaume ». Très préoccupé d'autre part d'assurer dans l'Église la pureté des mœurs et l'intégrité du dogme, il dénonce les évêques, qui « portent des toilettes de femmes » et « dépensent le bien des pauvres en somptuosités inutiles », combat avec énergie les tendances hérétiques personnifiées par Abélard, Gilbert de la Porée, Arnaud de Brescia. La règle des Templiers est en partie son œuvre.
Cîteaux était né d'une pensée de réac-
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DE CÎTEAUX tion coutrc Cluny, dont les moines, oublieux ET du passé, vivaient dans le luxe et la gour-
E CLL^ . mandise. Saint Bernard stigmatisa, dans une lettre d'un naturalisme inouï, les vices des Clunisiens :
Qui au début, s'écrie-l-il, quand l'ordre monastique commença, aurait cru que les moines en viendraient à tant d'inertie? Ah! combien nous sommes loin de ces moines des premiers temps, qui,
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PI. 7, p. 114.
DECxiÈME Le Régime féodal.
presque oublieux de leur nourriture corporelle, passaient souvent le jour entier le ventre vide, sinon l'esprit!... Maintenant les plats succèdent aux plats, et, pour remplacer les seules viandes dont on s'abstienne, on double les gros poissons. Rassasié des premiers, il semble qu'on n'y ait point touché quand arrivent les seconds; car les cuisiniers préparent tout avec un tel art et un tel soin qu'on peut dévorer quatre ou cinq plats sans que les premiers nuisent aux derniers et que la satiété diminue l'appétit... Qui pourrait dire (en passant le reste sous silence) de combien de façons les œufs seuls sont accommodés, avec quel zèle on les tourne et les retourne, on les bouillit, les durcit, les réduit! Tantôt on les frit, tantôt on les rôtit, tantôt on les farcit, tantôt on les mélange à d'autres substances, tantôt on les sert à part.... La qualité des mets est également recherchée, afin que le goût ne charme pas moins que l'aspect, et lorsque, par de fréquents renvois, l'estomac se déclare rempli, cependant la curiosité n'est pas encore satisfaite. Et tandis que les yeux sont charmés par des couleurs et le palais par des saveurs, le malheureux estomac, pour qui les couleurs ne brillent pas et que les saveurs ne caressent pas, obligé de recevoir tout cela, est plus accablé que restauré.
Puis, après avoir montré les moines vidant leurs verres quatre fois dans un seul repas et le remplissant les jours de fête, non seulement de vin pur, mais de vin chargé de miel ou d'épices, il les blâme de ne point s'habiller d'étoffes grossières et raille l'abbé en ces termes :
N'ai-je pas vu un abbé traînant à sa suite soixante chevaux et même davantage? On dirait, à les voir passer, que ce ne sont pas les pères des monastères, mais les seigneurs des châteaux, non les recteurs des âmes, mais les princes des provinces. Ils font porter avec eux du linge de table, des coupes, des bassins, des candélabres, des coffres chargés, non de leurs couvertures, mais des ornements de leurs lits. Ils ne peuvent s'éloigner à quatre lieues de leur maison sans emporter tout leur mobilier, comme s'ils allaient à l'armée ou se préparaient â traverser un désert, où il est impossible de trouver les choses nécessaires. Ne peuvent-ils donc laver leurs mains et boire leur vin dans le même vase? La lumière ne brillet-elle que si elle est dans un candélabre d'or ou d'argent? N'est-il possible de dormir que sur une literie complète et sous une couverture achetée à l'étranger? Un même serviteur ne peut-il soigner le cheval, servir à table et préparer le lit?
En terminant, il reproche aux Glunisiens les splendeurs exagérées de leurs églises :
Pour parler ouvertement, tout cela est œuvre d'avidité... A la vue
Le Duché de Bour^oi^ne. chapitre
de ces vanités somptueuses mais admirables, les hommes sont plus disposés à offrir qu'à prier. Les richesses sont épuisées par les richesses; l'argent attire l'argent : car, je ne sais pourquoi, c'est où l'on voit le plus de ressources qu'on offre plus volontiers. Les yeux sont éblouis par les reliques couvertes d'or, et les bourses s'ouvrent... O vanité des vanités! mais moins vaine encore qu'insensée! L'église est brillante dans ses murailles, mais elle n'a rien pour ses pauvres. Elle revêt ses pierres d'or et laisse ses enfants nus. On prend sur la nourriture des indigènes pour flatter les yeux des riches. Les curieux trouvent de quoi se charmer, et les malheureux n'ont pas de quoi se nourrir '.
Ces paroles virulentes donnent une idée de l'éloquence de saint Bernard et de l'indépendance de son esprit. On a pu dire de lui qu'il a « donné une vigueur nouvelle au sentiment chrétien, relevé, pendant quelque temps, la moralité, exalté l'idéal et laissé au monde l'exemple d'une énergie et d'une vertu qui dépassaient l'humanité - ».
Aussi bien, les conseils de l'abbé de