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GÉNÉRAUX. sont plus brutales que fréquentes. Les terribles routiers du xir siècle, qui envahirent le Berry, la Gascogne et TAuvergne, ne purent pénétrer en Bourgogne : les « Capuchonnés » les massacrèrent à Cha-
DEUXIÈME La Cw'disation du XI" au XIV siècle.
renton-du-Cher'. Les périodes d'accalmie sont longues, et les paysans en profitent pour cultiver; leurs inventaires dissimulent souvent Tétai réel de leurs biens, afin de diminuer leurs charges. Les villes, enrichies par le commerce et l'industrie, débordent leurs murs d'enceinte, s'entourent de bourgs et de faubourgs; les bourgeois se construisent de belles maisons confortablement meublées, dont on peut voir d'élégants spécimens à Cluny, Bèze, Mâcon. La population s'accroît : à Dijon, elle atteint presque 12 000 habitants. Les bourgeois commencent même à participer aux affaires publiques. Pendant la régence de Jean le Bon, les députés du clergé, de la noblesse et des communautés des villes, sont convoqués à trois reprises (1353, 1336) pour voter des subsides; ils déclarent qu'on ne peut « rien imposer' dans le duché ni introduire de droits onéreux jusque-là inconnus ». C'est l'origine des États généraux de la province de Bourgogne, qui joueront un grand rôle sous la monarchie.
On a voulu quelquefois exclure la Bour- LES LETTRES. ^^S'"®. Capétienne du groupe des « provinces littéraires » de la France. Cette exclusion ne se justifie pas. Comme ouvrages historiques, on attendrait mieux assurément d'une contrée riche en grands monastères et gouvernée par des princes dont quelques-uns auraient mérité de rencontrer un historiographe. Cependant la production n'est pas sans importance. Raoul Glaber (985-1047?) laisse Cinq livres d'Histoires, tableau fidèle, imagé et naïf, des mœurs de son temps. Le moine Falcon compose, pour fabbé Pierre, la Chronique de Tournas (1087). Hugue de Poitiers, religieux et notaire à Vézelay, écrit, entre 1136 et 1168, sur la demande de l'abbé Pons de Montboisier, une copieuse histoire du monastère auquel il appartient. Hugue, abbé de Flavigny, est l'auteur d'une Chronique universelle très documentée, qui se pour-
1. On appelait Capuchonnés {Capaciati) ies membres des « Confréries tic la paix », qui s'étaient formées sous l'invocation de la Vierge pour arrêter les exploits des routiers.
Le Duché de Bourgogne. chapitre
suit jusqu'en 1162. L'abbaye de Saint-Bénigne a ses Annales. La Chronique de Robert, chanoine de Saint-Marien d'Aiixerre (né vers 1157), est une des meilleures œuvres de cette époque. L'art oratoire est brillamment représenté par l'abbé Guillaume de Saint-Bénigne, dont certains sermons purent être attribués à saint Augustin, par les abbés de Cluny Hugue (1049-1109) et Pierre le Vénérable (1092-1156), surtout par saint Bernard. Orateur et théologien, Tabbé de Clairvaux a laissé des écrits de polémique qui prouvent son érudition et la puissance de sa dialectique, des sermons qui révèlent une souplesse de parole prodigieuse, tantôt familiers comme il convient avec des gens du peuple, tantôt ardents « comme la flamme qui brûle les forêts de la montagne ».
Historiens et orateurs se servaient du latin ' ; mais la Bourgogne n'est pas restée étrangère aux débuts de notre littérature nationale. Des vers satiriques, malheureusement perdus, furent échangés, lors de la troisième croisade, entre le duc Hugue III et Richard Cœur de Lion (1192). Hugue de Berzé, au comté de ÎMAcon, composa, à l'occasion de son départ pour Conslantinople, une délicieuse chanson où sont peints « les sentiments à la fois vrais et conventionnels qui se partageaient le cœur des nouveaux croisés », et, sur ses vieux jours, une Bible apparentée à celle de Guiot de Provins. Parmi les épopées du xir siècle, Tune des plus célèbres, Girart de Roussillon, naquit vraisemblablement en Bourgogne, et un « renouveleur » bourguignon la mit en alexandrins cent ans plus tard, pour le duc Eude IV et sa sœur Jeanne, « la femme le roi des Francs^ ». De la Bourgogne sortit, entre 1282 et 1288, l'un des plus jolis parmi ces romans d'aventures qui plaisaient aux nobles par un mélange de galanterie et de brutalité, le Roman de la châtelaine de Vergy, où Ton a cru reconnaître des person-
1. Saint Bernard parlait aussi le roman; mais les quarante-cinq sermons en celle langue qui nous sont restés de lui sont une traduction de ses sermons latins faite au xiii* siècle.
2. La femme de Philippe VI de Valois. Cf. Paul ]Meyer, Girarl de Roussillon, i88V Introduction. — La Bible au Seigneur de Berzé a été analysée par Ch.-V. Langlois dans la Vie en France au moyen-àye d'après quelques moralistes du temps, igoi, p. 69-88.
DEUXIÈME La Cwilisation du XP au XIV^ siècle.
nages historiques, le duc Hugue IV, la duchesse Béatrice de Champagne, sa seconde femme, et Laure de Lorraine, châtelaine de Vergy, mais qui pourrait bien n'être qu'un vieux conte oriental rajeuni par quelque jongleur.
LE ROMAN Cette châtelaine aimait un beau cheva-
DE lier de la cour de Bourgogne et elle en était
^^ m^VERGY^^ aimée. Comme elle était mariée et obligée à de grandes précautions, chaque fois qu'elle pouvait le recevoir, elle lui envoyait un petit chien dressé à cette besogne. La duchesse de Bourgogne s éprit à son tour du beau chevalier et le lui fit savoir ; mais le chevalier déclara qu'il ne se montrerait point déloyal envers son seigneur. Alors la duchesse, résolut de le perdre :
La nuit, quan ele fut couchie Jouste le duc, à souspirer Commença et puis à plorer, Et li dus errant li demande Que c'est qu'ele a, et li commande Qu'ele li die maintenant i.
La duchesse répond qu'elle a été outragée par le chevalier, et le duc, aussitôt levé, met celui-ci en demeure, pour se disculper, de prouver qu'il aime ailleurs :
« Si vous ne me dites qu'aillors Amez en tel leu par amors Oue m'en lessiez sanz nule doute Savoir en la vérité toute.
Et se ce fere ne volez, Comme parjurs vous en alez Hors de ma terre sanz déloi 2! -
Le malheureux, ne voulant ni mentir ni être convaincu de parjure, raconte
1. La nuit, quand elle fut couchée auprès du duc, elle commença à soupirer et puis à pleurer. Et le duc de suite lui demande ce qu'elle a, et lui commande de le dire maintenant.
2. « Si vous ne médites que vous aimez ailleurs en tel lieu, par amour, qui; vous ne me laissiez sans nul doute savoir toute la vérité; si vous ne voulez faire cela, allez-vous-en comme parjure hors de ma terre sans délai. »
Le Duché de Bourgogne. chapitre
Ses venues et ses alées, Et la convenance première, Et du petit chien la manière ',
et consent à ce que son maître l'accompagne à son prochain rendez-vous. La nuit suivante, le duc, caché derrière un arbre, assiste à Tcntrevuc des deux amants, et, bien qu'il ait promis de n'en point parler, il raconte tout à sa femme. Humiliée, celle-ci résout de déshonorer sa rivale, et à la cour plénière réunie pour la Pentecôte, devant « toutes les dames de la terre », elle lui fait compliment de son ami et la félicite de savoir si bien dresser les petits chiens :
« Chastelaine, soiez bien ceinte, Quar bel et preu avez acointe.
Et celé respont simplement :
« Je ne sai quel acointement Vous penssez, ma dame, por voir, Que talent n'ai d'ami avoir Oui ne soit dcl tout h l'onor Et de moi et de mon signor.
— Je Fotroi bien », dit la duchesse,
- Mais vous estes bone meslresse, Qui avez apris le métier
Du petit chienet afeticr -. »
La pauvre châtelaine renonçant aux « caroles » sort de la salle, se jette sur un lit, se plaint et se lamente sur la trahison de son amant tant et si bien qu'elle rend l'âme. Le chevalier la trouvant sans vie se passe son épée à travers le corps. Alors le duc comprend l'odieuse conduite de sa femme, et la poignarde avec l'épée qu'il a retirée du ventre du chevalier; mais bientôt, pris de remords, il part pour la Terre Sainte, où il prend l'habit de Templier :
1. Ses allées et venues, et la convention première et du petit chien la manière.
2. « Châtelaine, soyez satisfaite, car vous vous êtes accointée il'un bel et d'un preux. » El elle répond simplement : « Je ne sais à quelle accointance vous pensez, madame, car je ne suis capable d'avoir un ami qui ne soit du tout à l'honneur de moi et de mon seigneur. » — « Je le veux bien, dit la duchesse, mais vous êtes bonne maîtresse, qui avez appris le métier de dresser le petit chien ».
L'ART ROMAX
Pliot. Xeuideiu frères.
EGi.isF nothk-damf: di: bicaune.
m:f di; i. église di: vé/.i:i..\y.
riHjt. Monuments lli^loriqlle8,
VART ROMAN.
DEUXIÈME La Civilisation du XP au XI V'^ siècle.
depuis, on ne Ta plus revu. Ainsi finit le roman de la châtelaine de Vergy, qui mourut « pour loyaulment aimer son ami * ».
La période capétienne vit aussi se réaliser les espérances artistiques que le x" siècle avait permis de concevoir. Sur cette terre de Bourgogne si féconde en monastères, l'art roman, qui était avant tout un art monastique, prospéra merveilleusement. Ses premiers essais sont : l'église Saint- Bénigne de Dijon, œuvre de l'abbé Guillaume, dont il subsiste une belle crypte voûtée; Saint-Philibert de Tournus, un majestueux monument surmonté de hautes tours carrées et décoré de peintures murales représentant le Jugement dernier. A partir de 1080, la formule définitive est trouvée. L'église romane de Bourgogne sera de dimensions moyennes ; elle aura un vaste porche, ouvert ou fermé, une abside couronnée d'absidioles, des voûtes puissantes, solidement renforcées par des doubleaux ; l'arc brisé sera employé de préférence à l'arc en plein cintre. La sculpture, prodiguée aux tympans des portes et sur les faces des chapiteaux, est caractérisée par les formes trapues des personnages, la vigueur exceptionnelle du coup de ciseau, l'animation que l'artiste a su mettre dans les scènes empruntées à l'Écriture Sainte; la fréquence des pilastres cannelés, surmontés de corbeilles corinthiennes, rappelle les souvenirs de l'antiquité. Saint-Lazare d'Autun, Notre-Dame de Beaune, Saint-Philibert de Dijon, Saint-Lazare d'Avallon, l'église de Til-Châtel, la basilique de Paray-le-Monial, sont bâtis d'après ces principes. On trouve aussi dans de nombreux villages de Saôneet-Loire, à Chapaize, Vinzelles, Montbellet, Iguerande, de petites églises romanes, reconnaissables à la coupole octogonale ou ovoïde qui porte le clocher.
1. Le roman de la Châtelaine de Vergy, qui compte gSS vers, a été publié par G. Reynniul, dans la Romanin, année 1892, p. 140-19^, et, en dernier lien, par Brandin {The Châtelaine of Verg]}, a l'-h Century french Romance, Londres, 1903), avec une courte introduction.)
Le Duché de Bourgogne. chapitre
A Toccasion, les architectes bourgui- CLUNY gnons savent faire grand. La basilique de
ET VÉZELAY. Clunv, fondéc par saint Hugue en 1089 et inaugurée par Innocent II en 1131, tellement vaste « qu'il n'en existait pas de plus grande », tellement belle qu'elle eût pu devenir le « déambulatoire des anges », en était la preuve la plus éclatante. Elle mesurait 171 mètres de longueur sur 40 mètres de largeur et 45 mètres de hauteur; un immense narthex, éclairé par 22 vitraux et surmonté de deux tours carrées, lui servait d'entrée; lintérieur était partagé en cinq nefs, et 32 piliers massifs portaient la voûte principale; aux croisées, quatre clochers dressaient leur masse imposante*.
Encore debout et digne de lui être comparée est la Madeleine de l'abbaye de Vézelay, qui se rattachait politiquement au comté de Nevers, mais dont Tart est tout bourguignon. Comme Cluny, elle est précédée par un grand porche fermé, d'où l'on accède par trois portes dans la nef, immense, soutenue par 94 colonnes rondes. Au portail intérieur, une vaste composition sculptée figure le Jugement dernier; aux chapiteaux se voient des plantes stylisées, des allégories, des diables enfourchant des licornes, des sujets tirés de l'ancien et du nouveau Testament : le Sacrifice de Jephté, Adam et Eve dans le Paradis, David luttant contre Goliath, la Mort de saint Paul ermite, la Tentation de saint Antoine, la Luxure sous les traits d'une femme nue à laquelle un démon tire la langue et dont le serpent mange les entrailles. Saint Bernard protesta contre cet emploi des images, tel « qu'on a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans son livre et qu'on aime mieux passer le temps à les admirer tour à tour qu"à méditer sur la loi de Dieu ». Mais les Cisterciens, s'ils réduisirent le rôle de la sculpture, n'en furent pas moins de très remarquables constructeurs : les belles églises de Pontigny (style de transition) et de Fontenay sont leur œuvre. Celle-ci a gardé sa salle capitulaire et un cloître qui, par la
1. Il ne reste de la basilique de Cluny que des fragments sans importance, une partie des transepts et la tour octogone dite de l'eau bénite.
L*AI{T (iOTIlIOLI':
EGI.ISI-; N()TIU;-DA.ME Di: Dl.ION.
DEUXIÈME La Civilisation du XP au XI V^ siècle.
sévérité des lignes architecturales et la sobriété du décor, est certainement l'un des plus intéressants que le moyen âge nous ait laissés.
La Bourgogne avait si bien réussi dans L'ART l'art roman qu'elle eut quelque peine à s'en
GOTHIQUE. séparer pour passer au gothique; mais, celui-ci une fois admis, elle en fit des applications aussi nombreuses qu'originales. Le xiii« et le xiw" siècles ont vu s'élever Notre-Dame de Semur, Notre-Dame et Saint- Bénigne de Dijon, les églises de Rouvres, de Saint-Seine l'Abbaye, de Saint-Thibault, de Flavigny, Notre-Dame d'Auxonne et Notre-Dame de Cluny. De grandeur iiioyenne, ces églises se distinguent par l'audace de leur construction et leur richesse décorative. « Les matériaux exceptionnellement résistants dont la Bourgogne dispose lui créent à cet égard une situation privilégiée; elle en met à profit toutes les ressources. Si Ton excepte la cathédrale de Beauvais, nulle part la science de l'équilibre n'est poussée aussi loin : à Semur, à Auxerre, on voit la masse de construction posée sur de simples quilles monolithes, les fornerets des voûtes remplacés par des tympans évidés qui se réduisent à leurs parements, les contreforts traversés par des galeries qui s'élancent les unes au-dessus des autres.... Une modénature ample, à très grands effets, une sculpture dont la vigueur rappelle celle de la végétation bourguignonne, achèvent de donner à l'art de cette région une richesse qui n'appartient qu'à elle^ ». Les peintures, les vitraux, dont il subsiste de trop rares spécimens (Dijon et Semur), animent et illuminent la pierre ; mais la sculpture surtout est remarquable: elle révèle l'existence d'une véritable école bourguignonne, dont les maîtres, doués d'une imagination ardente et avant tout épris du culte de la nature, travaillaient la pierre d'une manière ferme et précise.
1. Choisj-, llisloire de l'Archileclure, t. II, p. 5o3-5o.'|. — Voir la liste à peu près coriiiilète «les ôyliscs roninnes el gothiques de nourgoguc dans Enlarl, Manuel d'Archéologie française, t. I, ujoa, p. !,\-j, 63i et siiiv.
Le Duché de Bounios^ne. chapitre deuxième
La porte des Blés, à Notre-Dame de Semur, offre plusieurs tableaux de l'apostolat de saint Thomas traités avec tant de vérité que l'on crut y voir pendant long^temps une scène de la vie réelle, le prétendu meurtre de Dalmace de Semur par son gendre Robeit I", duc de Bourgogne. A Notre-Dame de Dijon, l'esprit tourmenté par la crainte du diable a enfanté des êtres étranges, moitié bêtes et moitié hommes, dont les différentes parties sont conçues d'après les lois de l'anatomie la plus rigoureuse; le portail, avec son lenestrage et ses trois étages de fausses gargouilles séparés par des frises de style antique, constitue une merveille unique en son genre, et la légèreté de l'abside, la hardiesse du clocher, semblent justifier ce mot de Vauban qu'il « ne manquait à ce temple auguste qu'une boîte pour le conserver ». 11 n'existe en Bourgogne aucun hôtel de ville qui remonte à l'époque des premières libertés communales : le beffroi de Beaune, le seul qui ait été conservé, appartient au XV- siècle.
Ainsi les progrès de l'art ont marché de pair avec ceux de la politique et des institutions. La civilisation bourguignonne du moyen âge ne devait cependant atteindre son complot dévelopj)ement que sous le règne des Valois.