CARACTERES
Elle n'a duré guère plus de cent ans, et elle ne compte que quatre ducs : Philippe DES VALOIS. le Hardi (1364-1404), Jean sans Peur (1404- 1419), Philippe le Bon (1419-1467), Charles le Téméraire (1467-1477); mais elle correspond à la période la plus glorieuse de l'histoire de Bourgogne. Le règne des Capétiens avait été utile et bienfaisant; il serait aussi injuste d'oublier les noms d'Eude 111, de Ilugue IV, de Robert II, que ceux de leurs contemporains Philippe Auguste et saint Louis; le règne des Valois fut éclatant. Absorbés par l'orga-
Ècorcheiirs en Bourgogne, iSSS. Forsler Kirk, Ilisloire de Charles le Téméraire, 3 vol. in-S, i866. Toutey, Charles le Téméraire el la ligue de Constance, 1901. Berlet, Charles le Téméraire el René de Lorraine, 1892. On trouvera un grand noml)re cVouvrages mentionnés dons Pircnne, Bibliographie de l'hisloire de Belgique, 2" éd., 1902.
TROISIÈME Les Ducs de la maison de Valois.
nisalion du duché, les ducs capétiens avaient évité les aventures qui auraient pu les distinguer des autres chefs féodaux et faire leur réputation auprès des nations étrangères; les Valois se lancèrent au contraire dans les grandes entreprises et firent un constant usage de la guerre et de la diplomatie. Ils ont exercé une influence prépondérante sur la direction des affaires de France, entretenu avec les principaux souverains de l'Europe des rapports suivis, pratiqué au dedans et au dehors une politique très personnelle. Dans la langue du moyen âge, on n'avait cessé d'opposer la Bourgogne à la France, les Bourguignons aux Français. Cette opposition ne fut plus seulement dans les mots; elle fut aussi dans les faits. La Bourgogne devient au xv* siècle une puissance comparable à la France, à l'Angleterre ou à l'Allemagne. « Je crois, disait Brantôme, qu'il ne fut jamais quatre plus grands ducs les uns après les autres, comme furent les quatre grands ducs de Bourgogne ».
Philippe le Hardi était un superbe chepiiiLipPE valier, haut de taille, large d'épaules; il LE HARDI. avait tous les goûts des nobles de son temps; il aimait le jeu, les plaisirs, faisait des dettes. A sa mort, il ne laissa pas de quoi payer ses funérailles et sa femme préféra renoncer à sa succession, « triste expédient, dit un contemporain, auquel ne recourent jamais sans honte, même dans leur misère, les femmes de la classe la plus pauvre et la plus obscure ». Cependant Philippe avait du jugement, de la finesse, une grande force de séduction qu'il devait à sa parole facile et à sa générosité ; on le considérait à bon droit comme « le plus sage des princes du sang, plus prudent et plus éloquent que tous les autres princes ' ». Il fut très en faveur auprès de son frère Charles V,
1. Chronique du règne de Charles VI par le Religieux de Saint-Denis, XXV, 3-4, éd. Bcllasuet, t. Ill, p. i^ô-iiS. — Il est remarquable que IMiilippe le Ilariii n'ait été l'objet d'aucune monographie et (pi'il n'existe aucun livre d'histoire où il en soit sérieusement <piestion. On sii,'nalcra toutefois les arlicles consacrés à sa jeunesse, à son raariaf^e et à son caractère par M. Vcrnier i^Posilions de llièses de l'École des Charles, 1890; Bullelin de ta Commission historique du département du Nord, et Mémoires de la Société académique de l'Aube, 1899).
Le Duché de Dour^o^ne. chapitre
qu'il servit fidèlement dans la guerre de Guyenne de 1372; puis la minorité (i380) et la folie de Charles VI (1392) firent de lui, pendant près de vingt ans, le gouverneurdu royaume. Il se montra digne de cette fortune. Il prit soin de l'éducation de son neveu, lui témoigna de la déférence, le soutint contre les Anglais et ne se révolta jamais contre lui. Mais il ne fut pas désintéressé dans ses conseils. Bourguignon avant tout, il profita de toutes les circonstances pour servir les intérêts de sa maison.
La plus riche héritière d'Europe, à cette ^^Jy/ÎT^ époque, était Marguerite de Flandre, fille LA BOURGOGNE, uniquc du comte Louis II de Maie et veuve de Philippe de Rouvres. Elle devait recevoir, à la morl de son père, Malines, Anvers, les comtés d'Artois, de Rethel, de Bourgogne, de \evers et le comté de Flandre, « le plus noble, riche et grand qui soit en chrétienté ». Les prairies de l'Escaut « pleines de pastures de bœufs » lui appartenaient, et aussi les opulentes cités d'Ypres, de Gand, de Bruges : Ypres, la reine du drap, peuplée de milliers d'artisans, foulons, tisserands, teinturiers; Bruges, la Venise du Nord, où les marchands méditerranéens venaient échanger les épices et les vins contre les bois, les blés, les fourrures et l'ambre septentrional. Aussi les aspirants à sa main ne manquaient pas. Le roi d'Angleterre, Edouard 111, la demandait pour son frère le duc de Cambridge, et Charles V pour le duc de Bourgogne. Les Anglais l'emportèrent d'abord. Par la convention de Douvres du 19 octobre 1364, Louis de Maie déclara qu'afin d'assurer le repos, le bien et le profit de ses sujets, il avait, de l'avis et du consentement des prélats, des nobles et de tous ses conseillers, résolu de donner sa fille au duc de Cambridge; mais sa mère, Marguerite de France, réussit à lui faire abandonner ses projets, et, le 19 juin 1369, en l'église Saint-Bavon de Gand, Philippe le Hardi épousa Marguerite de Flandre. La nouvelle duchesse était laide, commune, s'habillait mal; aux pompes du pouvoir, elle préférait des distractions vulgaires, comme de
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dîner sur Therbe, fabriquer des sifflets et des cannes à pêche, regarder s'ébattre les oiseaux ' ; mais, par ce mariage, le duc avait légitimé son avènement et trouvé un premier moyen d'accroître sa puissance. Il en imagina bientôt un autre.
Les Flamands n'étaient pas des sujets de BATAILLE petite importance. Très riches, dotés de fran- DE RoosEBEKE. chiscs municipalcs considérables, ils avaient l'esprit indépendant et fier et ils guerroyaient volontiers contre leurs princes. En 1382, Gand se révolta à Tinstigation de Philippe van Artevelde, fils de Jacques. Le duc de Bourgogne vint trouver le roi son neveu, à Senlis. « Eh bien! mon oncle, demanda Charles VI, de quoi parlet-on? » — « Un brasseur nommé Artevelde, répondit Philippe, qui a le cœur tout anglais, assiège les chevaliers de Flandre enfermés clans Oudenarde ; ils ne peuvent recevoir aucun secours que de vous. Ètes-vous disposé à aider le comte de Flandre à reconquérir son héritage que ces orgueilleux vilains lui ont ôté? » — « Par ma foi, riposta le roi, j'en ai grande volonté. Allons-y. Je ne désire rien tant que m'armer, car je n'ai pas encore porté les armes; je voudrais partir demain. » Et l'armée royale se mit en marche, accrue des contingents bourguignons. La commune de Dijon, agissant « par loyauté et parfait amour », envoya mille hommes de pied. 2G 000 Flamands périrent à la bataille de Roosebeke (27 novembre 1382); Bruges s'humilia; Courtrai fut incendié. Les Dijonnais reçurent, en récompense de la part prise au siège de cette place, le Jaquemart de l'hôtel de ville, qui orne aujourd'hui l'église Notre-Dame de Dijon. Lorsque Louis de Maie mourut, le 8 janvier 1384, son héritage passa sans difficulté à son gendre.
Philippe ne se borna pas à cette entreprise. Sur sa demande, Charles VI rassembla dans le port de l'Écluse une flotte contre les Anglais coupables d'avoir soutenu les Fla-
1. Canal. Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne, dans les Mémoires de l'Académie de Dijon, iSSS-iSSy.
Le Duché de Bourgogne. chapitre
mands, ce qui fui la cause de « gros emprunts des gens d'église et d'une grosse taille sur le peuple, montant à de grandes sommes de deniers (1386) », et il fit la guerre au duc de Gueldre, uniquement pour complaire à son oncle (1388). A ces aventures, le roi ne gagna aucune gloire; la France perdit honneur et argent; mais, quand Philippe le Hardi mourut à Halle près de Bruxelles, un État bourguignon était né, formé du duché de Bourgogne et d'une partie notable des Pays-Bas, et la folie du roi qui grandissait chaque jour, les qualités du nouveau duc Jean sans Peur permettaient de croire que la France resterait longtemps encore au service de la Bourgogne.
Jean sans Peur avait alors trente-trois jEAs ans. Il s'appelait auparavant le comte de
SANS PEUR. Nevers, et il s'était illustré par sa vaillance au combat de Nicopolis contre les Turcs (1396). C'était un petit homme, chétif, parlant avec difficulté ; sa tête massive, écrasée, aux pommettes saillantes, aux traits fortement accentués, manquait de grâce; il représentait mal, faisait réparer ses robes endommagées, ne risquait jamais de grosses sommes au jeu. Mais il était brave, intelligent, travailleur, au courant de tout, s'intéressait à tout, et savait s'inspirer de l'opinion générale avec laquelle il s'efforçait d'être toujours d'accord; il avait le talent de se faire partout des amis et des serviteurs dévoués et ne reculait devant aucun moyen pour arriver à ses fins *.
L'hégémonie bourguignonne était com- MEURTRE battue par le frère du roi, Louis, duc d'Or-