PHILIPPE
LE 2io.\. qui convenait à cet Etat. « Droit comme un jonc, fort d'eschine et de bras et de bonne croisure », le teint coloré, le front large, le regard lier sous des sourcils « dont les crins se dressaient comme cornes en son ire », il était mesuré dans ses discours, « grave en son marcher, bel en contenement et de grand port ». Un contemporain de Louis XIV n'aurait point parlé du grand roi autrement que Thistoriographe Chastellain ne parle de Philippe :
Ne séait à homme, fors à empereur ou roy, porter telle effigie que luy, telle image, ni telle figure. Son semblant seulement le jugeait empereur; et valait de porter couronne, seulement sur les grâces de nature; se montrait en terre entre les princes comme une étoile au ciel; et parloit son viaire ce semblait, disant : « Je suis
prince » En une étable si eut-il été ainsi comme une image en un
temple : en chambre et en sale, tout d'un parement i.
A une époque où les princes faisaient grand étalage de leurs richesses, nul ne parvint à Tégaler, Il portait à ses chaperons et à ses vêtements de velours des bijoux, des rubis, des diamants; les murs de ses appartements étaient tendus d'admirables tapisseries de haute-lice en fil d'Arras, représentant l'histoire d'Alexandre, d'Annibal, de Gédéon. Au sacre de Louis XI, à Reims, il fit son entrée sur un cheval dont la selle était chargée de pierreries et il avait une gibecière et d'autres parures qui valaient, disait-on, au moins un million. A Paris, où il se rendit après la cérémonie, il ne sortait jamais sans être escorté de trente ou quarante archers « portant une hache ou autre bâton de guerre », et, chaque fois, il ajoutait quelque nouvelle pièce à son costume, un chapelet, un bonnet, une aumusse. Ses mœurs étaient dissolues. Il eut de nombreuses maîtresses, entre autres Mme Dor, ainsi nommée pour sa luxuriante chevelure blonde, et, à côté de ses enfants légitimes, quantité de
1. Chastellain, Eloge du bon duc Philippe, éd. K. de Leltenhove, l. ^'1I,
TROISIÈME Les Ducs de la maison de Valois.
bâtards et de bâtardes. Philippe s'enorgueillissait de cette abondante progéniture et lui prodiguait les honneurs. Antoine, dit le Grand Bâtard, fut chargé d'importantes missions diplomatiques et militaires ; son frère David devint évêque d'Utrecht.
Tant de faste, joint à une puissance matérielle solide, éblouissail les étrangers et permettait au duc de hautes prétentions : au concile de Constance, il revendiqua pour ses ambassadeurs le droit de figurer aussitôt après ceux des rois et avant ceux des électeurs du Saint-Empire. Lié d'amitié avec les papes, traitant d'égal à égal avec les plus grands princes de l'Europe, il apparaît comme le premier des barons; il est le Grand Duc d'Occident, ou plus simplement le Duc. Il disait un jour à un de ses familiers : « Je veux bien que chacun sache que si j'eusse voulu, je fusse roi ».
Jamais maison féodale n'avait atteint une PROJETS telle grandeur. Jusqu'en Orient, les vaisseaux DE CROISADE, flamands portaient la renommée des puissants ducs de Bourgogne. Ils étaient extrêmement pieux; Phihppe le Hardi veillait à ce que le service divin fût célébré nuit et jour en son hôtel; Jean sans Peur avait coutume d'habiller, tous les ans, avec des robes nouvelles, l'image de Notre-Dame de Tournai; il contribuait aussi de son argent aux frais de baptême des Turcs qui désiraient « chrestienner ». Philippe le Bon voulut mettre ses forces au service d'une grande idée, celle de la croisade. Aller à Jérusalem, visiter le Saint Sépulcre, gravir le mont des Oliviers, apparaître comme le libérateur de la Chrétienté, tel fut souvent son rêve. Dès 143G, des sommes importantes furent envoyées par lui pour restaurer l'église de Jérusalem et construire une tour dans l'île de Rhodes. Lorsqu'il visitait une ville, on faisait représenter sur les théâtres, pour lui faire plaisir, des satrapes turcs enchaînés. Les ambassadeurs de l'empereur grec déclaraient qu'ils n'avaient confiance « après Dieu qu'en lui seulement ».
Le Duché de Boiu-soane. chapitbe
En 1453, quelques semaines avant la prise de Conslantinople par les Turcs, eut lieu à Lille la Fête du Faisan, ainsi nommée parce qu'on y présenta un faisan « vif et aorné d'un très riche colier d'or, très richement garni de pierreries et de perles ». Vers la fin du repas, une dame, « velue d une robe de satin blanc », qui figurait la Sainte Eglise, entra dans la salle et fit cette complainte :
Mon domaine est es mains des mescreans.
J'en suis chassée....
Ainsi je cours De lieu en lieu, et puis de cours en cours.... O toy, ô toy noble duc de Bourgogne, Fils de l'Église et frère à ses enfans, Entens à moi, et pense à ma besogne.
Peins en ton cœur la honte et la vergogne, Les griefs remords qu'en moi je porte et sens. Infidelles, par milliers et par cens, Sont triomphants en leur terre damnée, Là où jadis souloye estre honorée.
Le duc jura immédiatement de partir pour la Terre Sainte; les nobles présents prêtèrent serment de « le suivre au saint voyage de la défense de la foi chrétienne et résistance à la damnable entreprise du Grand Turc » et de le servir « de leur corps et de leur chevance tant si avant qu'il leur serait possible ' ». L'âge et la maladie empêchèrent Philippe le Bon de tenir ses engagements, mais, lorsque le pape Pie II fit appel à l'Europe chrétienne, au congrès de Mantoue, le duc de Bourgogne lui envoya des secours. Des approvisionnements furent faits dans la ville de Bruges, des navires rassemblés au port de l'Écluse. En 1465, le Grand Bâtard partit avec douze galères et 10000 combattants environ « de la plus belle jeune noblesse et gendarmerie qui fût en ce pays ». La flotte tourna le cap Saint-Mathieu, débarqua à Geuta sur le littoral marocain, et arriva sans encombre à Ostie. Mais apprenant la mort du
1. Le récit de cette fête fameuse est dans les Mémoires d'Olivier de la Marche, I, 29-
TROISIÈME Les Ducs de la maison de Valois.
pape, elle rentra dans le port de Marseille, et l'expédition n'eut pas lieu \
MORT ET Philippe le Bon mourut à Bruges au
FUNÉRAILLES mois dc juin 1467, « en l'âge de soixante et DE PHILIPPE onze ans, plein encore de bon sens et de semblant de corps, mais bien débilité depuis deux ans ou trois ^>. Il laissait pour lui succéder son fils aîné Charles, comte de Charolais, qui allait être Charles le Téméraire. Ses funérailles furent dignes de lui. « Son corps demeura exposé depuis le lundi 15 juin jusqu'au dimanche suivant, qu'il fut mis en dépôt dans l'église de Saint-Donat de Bruges. La pompe funèbre fut faite avec la plus grande solennité. Le duc Charles, les ducs de Bourbon et de Clèves, les comtes de Marie et de Roussi, de la maison de Luxembourg, assistaient en grand deuil. Chacun des quatre membres de Flandre avait préposé 400 personnes pour porter des cierges. Il s'y trouva quatre évêques et vingt-deux abbés. Le Clergé était suivi des officiers de la maison du Duc, au nombre d'environ 1 200. On compta dans Bruges, indépendamment de ceux qui formaient le cortège, environ 30 000 personnes vêtues de deuil, toutes pleurant la perte du Duc leur maître. » Six ans après, la dépouille mortelle du noble prince fut transportée « à grande dévotion et triomphe » à la Chartreuse de Dijon, où, suivant l'exemple de son père et de son aïeul, il avait élu sa sépulture. Charles le Téméraire, vêtu de deuil et suivi de toute la cour, alla au-devant du convoi jusque derrière l'église Saint-Nicolas, hors les murs de la ville. Devant le corps marchaient le cardinal évêque d'Autun, l'archevêque de Besançon, l'abbé de Cîteaux, le maire et les échevins de Dijon et de Besançon, et les députés des bonnes villes du duché et du comté de Bourgogne, ceux de Beaune, Chalon, Mâcon, Autun, Salins, Dole, Gray,
1. Sur ces idées et ces projets de croisade, voir les nombreuses notes de Jorga dans la Revue de l Orient lalin, t. IV-VIII; Finot, Projets d'expédition contre les Turcs, 1890; Perrault-Dabol. Le duc de Bourgogne Pliilippe le Don et le concile de Florence, 1899, et une copieuse note bibliographique dans Pirenne op. cit., t. II, p. 287, note 2.
Le Duché de Bourgogjie. chapitre
Auxonne, lout près du corps, puis, deux par deux, les députés de Pontarlier, Arbois, Polig-ny, Seurre, Saint-Jeande-Losne, Nuits, Talant, Châtillon, Montbard et Semur, tous vêtus de noir et suivis de valets portant des torches avec des écussons. Après plusieurs messes dites à la Sainte- Chapelle, le corps fut descendu solennellement dans le caveau *.
Parmi les ducs de Bourgogne, Charles le CHARLES Téméraire a eu la plus grande renommée. LE TÉMÉRAIRE, g^g avcnturcs ont passionné les historiens, les romanciers et les poètes; la légende s'est emparée de lui et a fait pénétrer jusque dans le peuple son émouvant souvenir. Peu de physionomies sont en effet aussi captivantes que la sienne. Avec son visage pâle, sa bouche grosse et vermeille, sa chevelure « épaisse et houssue » , ses épaules « grossettes » qu'il baissait en marchant, Charles manquait peut-être de distinction; mais il rachetait ces inélégances physiques par les plus éminentes qualités. Sa culture et sa puissance de travail étaient prodigieuses. Il savait les langues et l'histoire, l'éloquence et la musique, ce qui ne l'empêchait pas d'être grand archer, grand joueur de barres, grand jouteur et grand chasseur. Toujours le premier au conseil, il étudiait les questions avec une telle ardeur qu'il en oubliait parfois de manger et de dormir. En un siècle de corruption, ses mœurs restèrent simples et honnêtes; il mangeait peu, ne buvait que de l'eau colorée de vin et ne se montrait « enclin à nulle mollesse et lascivetés ». Il savait cependant qu' « après les faits et exploits de la guerre dont on prend victoire, l'état domestique, c'est la première chose sur quoi on assied l'œil ». Aussi s'entourait-il d'une pompe qui dépassa parfois celle de Philippe le Bon. Il exigeait qu'autour de lui l'étiquette fût rigoureusement observée ; il se faisait habiller et déshabiller en grande révérence et honneur devant
1. D. Plancher, t. IV, p. 351-352. Courtépée, Description du duché de Bourgogne, t. l, p. 195-196. Cf. Lory, Les Obsèques de Philippe le Don, dans Mémoires de la Commission des antiquités de la Côle-d'Or, l. VII.
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les ambassadeurs des rois étrangers. « Il tenait grand état et noblesse en sa maison.... Il était large et donnait volontiers. »
Ce prince, si bien fait pour gouverner, était malheureusement dévoré d'une ambition sans bornes; il nourrissait obstinément des desseins grandioses, et se montrait, pour les réaliser, colère, ardent, passionné. « Il désirait grande gloire, dit Commines, et eût bien voulu ressembler à ces anciens princes dont il a été tant parlé après leur mort. » Frappé de la similitude du nom de son père avec celui de Philippe de Macédoine, il se considéra comme un nouvel Alexandre et fît des Gestes du conquérant de l'Asie sa lecture favorite. Philippe le Bon avait su se contenter de la puissance royale sans le titre, et iln'oubha jamais entièrement sa qualité de prince français. Charles le Téméraire se déclara successivement anglais, portugais, lorrain. Il voulut être roi. Or il fallait que ses exploits légitimassent ses prétentions. Il s'engagea ainsi dans des guerres continuelles, sources de folles dépenses, mais aussi, pensait-il, de gloire et de prolît.
Il avait un excellent instrument de domi- VAmiÈE nation, l'armée que son père lui avait léguée BouRGuiGNossE gt qu'il perfectionna encore par ses ordonnances de 1471. En principe, elle se composait des « féaux et vassaux des deux provinces », c'est-àdire des nobles des fiefs et arrière-fiefs et des levées opérées à raison d'un homme pour un certain nombre de feux dans les bonnes villes et les villages; mais la force principale de Charles venait de ses 32 Compagnies d'ordonnance toujours prêtes à marcher avec leurs « conducteurs », et qui comprenaient 899 hommes d'armes, 746 gens de trait, 178 coutiliers, 77 demi-lances représentant un effectif de 3 850 hommes (archers à cheval, arbalétriers, couleuvriers, piquenaires). Aucune hostilité n'existait entre l'infanterie et la cavalerie. Au contraire, les nobles descendaient volontiers de cheval pour combattre avec les archers, « et toujours s'y en mettait grande quantité, afin que le peuple
Le Duché de Bours;o^ne. chapitre
en fût plus assuré et combattît mieux, et tenaient cela des Anglais, avec lesquels le duc Philippe avait fait la guerre », Le duc possédait en outre 300 bouches à feu, bombardes, serpentines, veuglaires, quantité de couleuvrines ', et, pour le fait de l'artillerie seulement, plus de 2 000 chariots, « les meilleurs qu'on pût trouver en Flandre et en Brabant ». Il disposait en moyenne de 18 000 combattants. Il enrôla aussi des mercenaires allemands, suisses, saA^oyards, italiens. Le maréchal de Bourgogne et le grand maître de l'artillerie avaient le commandement après lui. La discipline était rigoureuse. Il était défendu de piller, rançonner, battre ou mutiler les gens, violenter les femmes, sous peine de mort; on ne devait prendre que les vivres nécessaires à la subsistance des troupes et après accord avec les habitants -,
Le roi de France Louis XI fut le premier GUERRES attaqué. Aucune sympathie n'avait jamais LOUIS XI. existé entre le magnifique duc Charles et ce prince « habillé si mal que pis ne povait..., ami des gens de moyen-étal et ennemi de tous grands qui pouvaient se passer de lui ». N'étant encore que comte de Charolais, Charles, irrité de ce que son père avait restitué au roi les villes de la Somme, forma contre lui, avec le duc de Berry, frère de Louis XI, les ducs de Bretagne, de Lorraine et de Bourbon, les comtes d'Armagnac et de Saint-Pol, et le bâtard d'Orléans, la Première ligue du Bien public ainsi nommée « pour ce qu'elle s'entreprenait sous couleur de dire que c'était pour le bien public du royaume », Les cavaliers bourguignons, déployant leurs bannières de soie brodées d'or sur lesquelles s'étalait la croix de Saint-André, vinrent
1. Les bombardes et les serpentines étaient de grosses pièces de siège; les couleuvrines étaient des pièces légères, dont les unes reposaient sur affùl, les autres, pourvues d'un manche en fer et dun crochet, se maniaient à la main ; les veuglaires, cylindriques en fer et renforcés de cercles sur leur longueur, étaient les pièces de campagne : ce sont eux qui se rapprochent le plus de notre moderne canon. (Voir des spécimens de cette artillerie au Slusée archéologique de Dijon, n"* ii85-i492.)
2. Guillaume. Histoire de l'organisalion mililaire soux les ducs de Bourgogne, 1847. avec planches. Etudes de M. de la Chanvelays, dans les Mémoires de l'Académie de Dijon, 1879-81. Garnier, L'Artillerie des ducs de Bourgogne, 189b.
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caracoler jusque devant les barrières de Paris. Après la bataille de Monthléry (16 juillet 1463) et le combat d'artillerie de Cliarenton, Louis XI dut signer les traités de Conflans et de Saint-Maur, par lesquels il rendait sans compensation les villes de la Somme et s'engageait à ne pas les racheter du vivant de Charles (octobre 1463). Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire commença par infliger au roi l'humiliante captivité de Péronne.
Les deux princes avaient pris rendez-vous VE.XTPEVUE dans cette ville pour y traiter de paix; mais DE pÉRoyyE. Louis XI avait oublié qu'à ce moment même les Liégeois, travaillés par ses agents, se révoltaient contre la Bourgogne. La colère du duc, en apprenant ces événements, fut terrible. L'historien Philippe de Commines, qui en a été témoin, l'a racontée dans une page d'une émouvante simplicité :
Le duc entra en une grande colère, disant que le Roy était venu là pour le tromper : et soudainement envoya fermer les portes de la ville et du château, et fit semer i une assez mauvaise raison : c'était qu'on le faisait pour une boète qui était perdue, où il y avait de bonnes bagues et de l'argent. Le roi, qui se vit enfermé en ce château (qui est petit) et force archers à la porte, n'était point sans doute 2 : et se voyait logé rasibus d'une grosse tour où un comte de Vermandois fit mourir un sien prédécesseur roi de France....
Le premier jour, ce fut tout effroi et murmure par la ville. Le second jour, ledit duc fut un peu refroidi : il tint conseil la plupart du jour et partie de la nuit. Le roi faisait parler à tous ceux qu'il pouvait penser qui lui pourraient aider, et ne faillait pas à promettre et ordonna distribuer quinze mille écus....
La troisième nuit, ledit duc ne se dépouilla onc : seulement se coucha par deux ou trois fois sur son lit, et puis se pourmenait : car telle était sa façon, quand il était troublé. Je couchai cette nuit en sa chambre et me pourmenai avec lui par plusieurs fois. Sur le matin se trouva en plus grande colère que jamais, en usant de menaces et prêt à exécuter grande chose : toutes fois il se réduisit que si le roi jurait la paix et voulait aller avec lui à Liège pour lui aider à venger..., il se conportcrait : et soudainement partit pour aller en la chambre du roi et lui porter ces paroles. Le roi eut quelque ami qui l'en avertit, l'assurant de n'avoir nul mal s'il accor-