CHAPITRE VIL
a jennesM d'Anger de Bonsbecqae. — Son édiioation dktiiigiiée, — Ses débuts diplomatiques, — Ses ambassades en Turquie. FaTenrs qu'il reçoit de l'empereur Ferdinand.
Les documents que nous possédons ne nous donnent aucun détail sur les premières années d'Auger de Bousbecque, ni sur Pendroit où il les passa. Tout ce qui a été écrit concernant une entrevue du seigneur de Bousbecque avec Tempereur Charles-Quint et le jeune Auger, à Gomines, n'est qu'une invention des biographes qui ont voulu donner de l'intérêt à leur récit.
Après être resté cinq ans à Louvain, Auger fut envoyé aux célèbres universités de Paris, de Vienne, de Bologne et de Pavie d'où il revint au château de Bousbecque à l'âge de dix-huit ans.
Ayant obtenu de l'empereur Charles-Quint un acte de légitimation, moyennant finance, Auger de Bousbecque commença sa carrière diplomatique en Angleterre, en qualité de secrétaire d'ambassade, de Dom Pedro de Lassus, Lillois, ambassadeur près la cour de Londres, lors du mariage de Marie Tudor avec Philippe d'Espagne. Chargé de la correspondance, il montra tant de tact et de délicatesse que le roi Ferdinand ne craignit point de lui confier la charge élevée d'ambassadeur à Constantinople, rendue pénible par la maladresse de Malvezzi qui, par trop de précipitation, avait encouru la colère de Soliman.
Jeté en prison, le marquis Virgilio Malvezzi avait eu ses domestiques mis à Tencan et ses effets confisqués. Il fallait un nouvel ambassadeur pour ce poste difficile, et le choix que Ferdinand fit d'Auger de Bousbecque ptouve la haute idée que Ton avait déjà, alors, de ses capacités.
Soliman savait par expérience qu^il ne pouvait étendre ses conquêtes en Asie, les steppes de la Perse ayant toujours été le tombeau de ses armées. U fallait, pour satisfaire son ambition, que le bouillant Sultan se ruât en Europe, sur les états voisins de son empire, saisissant tout prétexte pour conquérir des provinces, et même des royaumes.
Outre cent mille cavaliers, la Turquie possédait une infanterie considérable et une flotte nombreuse. Ferdinand n'avait à opposer à de telles forces que vingt-cinq à trente mille fantassins et une faible cavalerie. Il fallait donc avoir recours aux moyens diplomatiques et désarmer la Turquie par des ruses et des tributs. Par sa prudence, sa fermeté et son dévouement Auger de Bousbecque devait réussir dans cette importante mission.
Ayant reçu l'avis de sa nomination, à Lille, le 2 Novembre 1551, notre jeune ambassadeur n'eut que le temps d'aller à Bousbecque embrasser son père, et il partit immédiatement pour Bruxelles où dom Pedro de Lassus devait lui donner les dernières instructions de la cour.
Après les avoir reçues, il prit, en toute diligence, la route de Vienne oîi le roi Ferdinand l'attendait impatiemment. Le roi voulut qu'avant de se mettre en route pour son ambassade, Auger de Bousbecque conférât avec Malvezzi, afin de se renseigner sur les affaires importantes qu'il avait à traiter.
U resta deux jours près de cet ancien ambassadeur, et partit ensuite pour Bude, capitale de la Hongrie où le hacha résidait ; car il faut remarquer que Ferdinand, connaissant l'humeur farouche de Soliman, avait cru devoir envoyer son ambassadeur au hacha de Bude, pour traiter des affaires
de la Hongrie, dans Tespérance que le bâcha serait plus traitable que son maître. Ayant obtenu une trêve de six mois, Auger de Bousbecque partit pour Constantinople où il arriva le 20 Janvier 1555.
Sur l'ordre de Soliman, qui était allé prendre le commandement de ses armées en Asie, le gouverneur de Constantinople invita l'ambassadeur de Ferdinand à se rendre en Anatolie. Auger de Bousbecque avoue qu'il y fut mal reçu du Sultan qui, après l'avoir écouté d'un air mécontent, lui répondit seulement : «< c'est bien » et le congédia aussitôt.
La séance officielle de départ fut aussi peu aimable que celle de l'arrivée ; cependant Auger de Bousbecque avait compris que l'ardeur du Sultan, pour la guerre, était de beaucoup diminuée. Le déclin de l'âge, les divisions intérieures, les remords des assasinats de Mustapha et de sa famille, avaient sans doute changé les idées hostites de Soliman. Avec le cérémonial ordinaire, le superbe Sultan remit à Tambassadeur du roi des Romains, dans des étoffea brillantes d'or, les lettres pour la trêve de six mois et de nouvelles propositions de paix. Il ne lui adressa que ces mots : «* Partez, je vous l'ordonne. »
Auger de Bousbecque repartit pour Constantinople aussitôt son audience de congé. Après quelques jours de repos il se remit en route pour l'Autriche avec une partie de sa maison, en repassant par Bude où il avait à conférer avec le bâcha.
Notre ambassadeur arriva à Vienne en Septembre 1555. Ferdinand tenait la diète de l'empire, et ne revint que plus tard dans sa capitale. Le prince Maximilien, son fils, reçut Bousbecque qu'il ne put reconnaître, tant son voyage l'avait amaigri.
A son retour, Ferdinand félicita vivement Auger de son dévouement et de sa capacité. Après avoir étudié avec lui les événements politiques qui se passaient à Constantinople, le roi des Romains jugea indispensable de le renvoyer à titre d'ambassadeur ordinaire, afin de continuer les négociations.
Ne connaissant que le devoir et Tobéissance à son souvei*ain, Auger de Bousbecque, remis à peine de ses fatigues, repartit vers la fin de Novembre, . par un froid rigoureux, pour Constantinople, où il n^arriva qu^en Janvier.
Les changements de ministère survenus pendant son absence n^étaient pas de nature à apporter à Auger de Bousbecque une meilleure situation à la cour de Soliman. Ce Sultan, aigri par les intrigues de son entourage et, disonsle, par la mauvaise foi de Ferdinand qui ne voulait pas payer la pension promise à la reine Elisabeth, pour Tabandon de la Transylvanie, avait manifesté à sa cour de sinistres projets contre Fambassade. Tous les bâchas, effrayés de Taudace d' Auger de vouloir reparaître devant leur m^âtre irrité, ne lui pronostiquaient que malheur, ne parlaient que de décapitation et de pal « et mêmej lui disaient^ils, ce qui, peut vous arriver de plus heureux, c'est que vos deux collègues soient jetés en prison, et que vous, ambassadeur, on vous coupe le nez et les oreilles et qu'on vous renvoie^ ainsi mutilé, à votre mattre parjure, n
Auger de Bousbecque restait calme à ti*avers ces menaces : Le sentiment du devoir était chez lui plus fort que la crainte ; il resta à son poste afin de renouveler les prétentions de son souverain.
A l'arrivée de Soliman, les ministres lui firent part, sans doute, de la mission de notre ambassadeur, car le Sultan ne voulut point le recevoir, et il ordonna de le tenir en captivité dans ses appartements. Ses fenêtres étaient murées du côté de la rue, et ni lui, ni ses gens, ne pouvaient recevoir de visiteurs. Le traducteur des lettres d' Auger de Bousbecque, Fabbé de Fôy, usant librement du texte, a parlé d'une étroite prison, ce qui a fait penser faussement à quelques biographes, que notre .ambassadeur avait été enfermé aux Sept-Tours.
Un de nos illustres peintres contemporains, M. Huysmans, est Fauteur d'un magnifique tableau acheté par le gouver-
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nement Belge, que Ton peut admirer dans la salle des séances du conseil communal, à l'hôtel de ville de Gomines- Belgique, intitulé : « Soliman fait arrêter l'ambassadeur Busbecq à Gonstantinople. » Rien de plus imposant que la scène représentée par cette excellente peinture. Dans la salle du palais, entouré de son grand visir, de ses bâchas et d^autres dignitaires, sur un trône recouvert de somptueux tapis, parait Soliman, dont les vêtements de soie étincellent d^or et de pierreries. Triste et composée la physionomie du Sultan annonce une orgueilleuse majesté.
Auger de Bousbecque paraît devant le puissant monarque, accompagné de deux écuyers. Son air calme, résigné, ferme et respectueux en même temps, attire Tattention des nombreux personnages de la cour, que Tartiste a su mettre en scène sous un aspect ravissant.
Bien qu^inexacte au point de vue historique (Fentrevue de Soliman ayant eu lieu en Amasie), cette heureuse composition nous a paru si bien faite pour donner à nos lecteurs une juste idée 'du luxe déployé, en Orient, pour la réception des ambassadeurs, et les traits de notre illustre diplomate si bien carractérisés, que nous avons sollicité de Tauteur la permission de la reproduire. Nous remercions bien sincèrement M. Huysmans de Tempressement qu'il a mis à satisfaire à notre demande.
Traité avec une extrême rigueur, Augfi^de Bousbecque, ne considérant, en tout, que Tintérêt public, resta trois années dans la solitude, pfesqu'abandonnéde ses gens.Observateur judicieux, il comprenait que les ménagements étaient nécessaires et il sut souffrir, avec une patience inébranlable, les avanies de toutes sortes qu'on lui faisait subir. Sans cette conduite sage et prudente, une conflagration générale embrasait TEurope Nous
pouvons donc assurer que c'est à Auger de Bousbecque que Ton doit d'avoir été préservé de l'invasion musulmane au XVP siècle.
A la mort du visir Rustan, Haly, avec lequel Auger de Bousbecque s'était lié en Anatolie, lui succéda, et sous son
administration éclairée, de grands changements furent apportés dans la politique du conseil. Le Sultan, déjà avancé en âge, se reposait sur la sagesse d^Haly qui lui montra un grand dévouement ; le nouveau visir, sentant le besoin de la paix, déploya dans ses négociations une supériorité de vues politiques digne des plus grands ministres. Il désirait la paix, parce qu^il la croyait utile à son maître, et poussé par ce noble motif, il n'est sorte d'avances et de prévenances qu'il ne fit à Auger de Bousbecque, pour le décider à faire abandonner à Ferdinand quelques-unes de ses prétentions.
Un traité fut conclu, et quelque peu avantageux qu'il fût, il convenait beaucoup à Ferdinand qui n'était pas en mesure de faire la guerre à la Turquie, et il valut à Bousbecque les témoignages les plus flatteurs. (1)
« Le gouvernement Turc fit des cadeaux à Auger de Bousbecque, lors de son départ, mais ne lui offrit point le dîner que d'usage le divan donne aux ambassadeurs qui ont obtenu la paix. 1} C'est que, craignant d'être desservi près de son maître « comme il arrive souvent à la cour » notre compatriote ne voulut pas conclure définitivement le traité, mais réserva au souverain le droit de le ratifier.
On lui adjoignit en conséquence Ibrahim Strozzeni qui poi*ta l'acte à Vienne. L'Empereur n'était point dans cette ville, mais à Francfort où l'on couronnait roi des Romains son fils Maximilien. On ne voulut point d'abord laisser parcourir l'Allemagne à l'envoyé Turc, mais Auger de Bousbecque démontra qu'il valait mieux, au contraire, rendre Strozzeni témoin de la splendeur dont Francfort était alors le théâtre. On leur ouvrit en conséquence, par une dérogation spéciale, les portes de cette ville, qui sont ordinairement fermées pendant deux jours en ces circonstances. On affecta de leur montrer dans la foule considérable des seigneurs trois simples ducs dont chacun pou-
(1) Alb. Dapuis. Etudes sur Tambassade d* Auger de Boushecque, page 39.
vait lever xme armée: le duc de Bavière, le duc de Saxe et le dac de Juliers, dont les états avaient pris une importance des pins grandes.
Ibrahim présenta le traité, les dons qu'il apportait et une note relative à la réclamation du tribut arriéré, ainsi que des prisonniers faits à la Turquie. On promit de rechercher ceux-ci, on passa l'arriéré sous silence ; on ratifia le traité •dont on fit rectifier l'exemplaire turc sur Texemplaire latin, puis on renvoya Ibrahim avec des présents.
Avant de retourner à Constantinople, Ibrahim témoigna, devant toute la cour, la haute estime que son souverain avait toujours eue pour Tintelligent et dévoué diplomate Auger de Bousbecque.
Ferdinand reconnut noblement les services de son ambassadeur, n rindemnisa de ses avances, lui donna 5,000 écus d'or et couronna son œuvre de mimiôcence en le créant, disent ses biographes, chevalier de la Toison d'Or; mais comme aucun ouvrage sur cette illustre institution ne cite Bousbecque parmi ses membres, nous croyons devoir supposer que notre savant ambassadeur ne fit point partie de cet ordre célèbre. Il est vrai que Ton produit des gravures placées à la tête de l'édition de ses lettres, presque contemporaines, où Auger de Bousbecque est revêtu du collier de l'ordre ; des passages du remarquable travail de M. de Rufifemberg constatent aussi que plusieurs nominations, qu'il ne cite pas, avaient été laissées à la discrétion du souverain, mais ces titres ne nous semblent pas sufiisants pour nous faire partager leur avis, et jusqu'à ce que nousayions d'autres preuves plus sérieuses nous supposerons que malgré tout son mérite, Auger de Bousbecque ne fut jamais chevalier de la Toison d'Or.
Comment admettre en effet que les nombreux écrivains qui ont écrit sur cet ordre illustre auraient pu oublier un homme d'une célébrité si répandue?.. Nous croyons que les biographes auront confondu les lettres de chevalerie avec
celles de nomination de chevaliers de la Toison d'Or. Ces lettres de chevalerie sont du 3 Avril 1564. La copie que nous reproduisons, (1) et que nous devons à Textrême obligeance de M. le chevalier d'Ameth, archiviste particulier de S. M. Tempereur d'Autriche, a été prise sur la minute des diplômes conférés par Ferdinand I^. Nous y voyons que Tempereur intitule Auger de Bousbecque de « Equitatus auratus. n C'est cette qualification qui aura, sans doute, porté quelques biographes à le considérer comme chevalier de Tordre de la Toison d'Or. On sait, cependant, que le titre de chevalier doré voulait dire seulement que celui auquel il était confié avait le droit de porter des éperons d'or. Ces lettres remarquables, qui sont un véritable panégyrique, nous apprennent aussi qu' Auger de Bousbecque portait le titre d'écuyer ti*anchant des archiducs Rodolphe et Ernest, comme son aïeul Gilles Ghiselin l'avait été de Charles de Bourgogne.
(i) Voir pièces jiistifie«tiv«i*