CHAPITRE VIII
Serrioes rendiiB à la soienee i^êt Avger de Bovsbeeqne. — Ses lettrée. — n est nommé goiiTemeiir des enfants de llmperenr Maximillen. — H aeecmpagne les Princes i la eonr de Pliilippe n, à Madrid,
Auger de Bousbecque consacra à la science les loisirs que lui laissait sa laborieuse ambassade. II eut occasion d^acheter, dans ses voyages, de nombreuses collections de médailles, des manuscrits et des antiquités remarquables. Les historiens citent notamment, la fameuse inscription d'Ancyre, trouvée dans les ruines d'un temple de TEmpereur Auguste : « Parihos tritim exercituum Bamanoium spolia et signa restituere mihi, supplices que. amicitiam populi JRomani petere coegi ; ca auteni signa in penetrali quod est in teinplo Martis Ultoris reposui. n — J'ai forcé les Parthes à me rendre les dépouilles et les étendards de trois armées romaines, et à demander, en suppliant, l'amitié du peuple romain ; j^ai déposé ces étendards dans le sanctuaire de Mars vengeur. »
Voulant rendre hommage à ses vastes connaissances, Ferdinand lui donna, à son retour de Constantinople, le titre de directeur de la bibliothèque Impériale et Royale de Vienne.
Naturaliste distingué, Auger de Bousbecque avait transformé, en Orient, son palais d'ambassadeur en une véritable ménagerie, en « arche de Noé » comme il le dit lui-même. Il fut le premier qui étudia convenablement le squelette de la girafe; il décrivit un grand nombre d'animaux curieux, parmi lesquels nous citerons rapidement : l'hyœna crocuta, le lynx, l'ichneumon, la genette, le delphinus delphis, le bolearica pavonina, l'espadon, les silures et le tethyum lircurium. (1)
(1) Académie des sciences et des arts, par BuUart, éd. de 1682.
Il recueillit aussi un gmud nombre de plantes utiles, telles que le calamus aromaticus, la réglisse, trouvée près d'Ancyre, sur les bords du fleuve nommé Halys ; Toxigale et l'arabsorbet dont le mélange avec certains raisins, sous l'action de la fermentation, formait une boisson semblable à celle que les Égyptiens, avec les produits de leurs jardins, regardaient comme une boisson divine : le scordium, recueilli aux environs d'Andrinople, plante très appréciée, qui opère des transpirations propres à la guérison des pestiférés. Le lilas, que Bernardin de Saint Pierre proposait d'appeler Busbequia, arbuste qui épanouit ses belles grappes florales, aux premiers rayons de soleil du printemps, et qui s'acclimate si bien dans les contrées du nord ; la tulipe, avec sa noble tige, ses riches couleurs et son calice admirable, (1) et le maronnier de l'Inde, dont les ponpons éclatants s'étalent élégamment en girondoles panachées. (2)
Si Auger de Bousbecque n'avait pas adopté la langue latine, ti'op peu étudiée de nos jours, il serait encore un des auteurs qu'on lirait le plus, car il sitt rendre agréable les matières les plus sérieuses, et répandre du charme sur les sujets les plus arides.
Ses letti-es, dont on admire la grâce du style, et surtout une élégance qui indique l'écrivain nourri des meilleurs modèles de l'antiquité, sont au nombre de quatre. Elles sont adressées à Micault, seigneur d'Indeveld, membre du conseil secret du roi des Romains. Ce personnage était envoyé en Portugal, dans le temps qu' Auger de Bousbecque se trouvait en Turquie; ils étaient convenus d'échanger leurs observations sur les pays qu'ils visitaient.
(1) Les amateurs de la belle nature racontent, avec un plaisir toujours ' nouveau, qu'en 1573, une quantité considérable de semence de tulipe fut envoyée de Cappadoce, à Charles Lécluse, célèbre botaniste d'Arras. par le penlilhommc Augerius do Bousbecq, habitant de Lille qui se trouvait alora à Constantinople. (Dieudonné statistique du Nord T. 1, p. 255).
Le savant GoUzlus, dans son voyage nuraismatiqne, cite le médaillier d'Auger de Bousbecque, qu'il a visité à Lille.
(2) Hiog^raphie d' Auger de Bousbecque par M. Tabbé Dcrvaux.
Nous voudrions pouvoir citer de nombreux extraits des ceuvres, trop peu connues de notre illustre ambassadeur ; nous le montrerions, d'après ses écrits, compatissant, généreux, chrétien dévoué et profond philosophe. Si nous ne devions, forcément, restreindre nos citations, nous suivrions, avec lui, les intéressants détails qu'il donne sur les mœurs de l'Empire Ottoman, où la déférence ne s'attachait point à la naissance, inais au mérite et à la dignité, » les principaux ministres reconnaissant avec fierté^ qu'ils sont nés d'un bouvier ou d'un berger >» et nous jetterions les yeux sur cette curieuse garnison de Bude composée de janissaires, anciens, chrétiens, passés au mahométisme dont il nous fait la description sui-
. vante : « Leur habit est long jusqu'aux talons, ils se couvrent la tête du bout de la manche de leur robe, l'autre bout descendant par derrière sur les épaules. Ds venaient me voir tous les jours, avec une ponctuelle cérémonie. Entrés dans ma chambre, ils me saluaient et en baisant ma robe, ils me présentaient un bouquet de narcisses et d'hyacinthes, puis se
* retiraient en reculant, n'étant pas honnête, parmi eux, de tourner le dos. Immobiles et lesjeux baissés avec modestie, on les eut pris plutôt pour des moines, que pour des soldats. »
Attribuant le succès des armées de Soliman à la discipline qui régnait parmi elles, Auger de Bousbecque fait ces admirables réflexions : «< Si on laisse tomber en langueur la discipline militaire, le royaume le plus florissant tombe en décadance. L'éclat du diadème et du sceptre ne fait point la sûreté de l'Empire, mais des armées bien disciplinées. Prendre plaisir à élever des palais, où l'or brille jusque sur les toits, mettre tous les soins à orner des jardins, se distinguer par des ameublements superbes, par des tableaux des plus grands maîtres, par des riches vaisselles ? Passe en temps de paix. Aujourd'hui mettons la gloire et nos soins à sauver la patrie, pensons aux moyens de défense : agissons. Dieu nous aidera, v
Avec quel intérêt ne lirait-on pas les détails affreux qu'il donne sur la mort tragique du Prince Impérial Mustapha, de sa femme et de son fils?... qui ne mêlerait ses larmes aux sciences, quand il cite la rencontre qu'il a faite, sur la route de
Constantinople àComore, de chariots remplis de jeunes gens chrétiens, liés par une chaîne, qu'on allait vendre au marché comme des chevaux ?...
D'une discrétion remarquable, Auger de Bousbecque est presque muet sur le but de sa mission. Il représente bien, cependant, les dangers des invasions Ottomanes, s'avançant dans les pays, « semblables aux grosses rivières enflées plus qu'à l'ordinaire ; elles rompent les digues et portent dans les lieux qu'elles ravagent la dévastation, le désespoir et la mort....n
Citons quelques réflexions qui pourraient, certes, s'appliquer à bien des époques : « Les princes chrétiens, n'obéissant qu'à leur satisfaction personnelle, sont divisés;, ils donnent sujet de croire que les vices, qui les travaillent, les tyrannysent plus que les Grecs, si mal traités par les Turcs. Le luxe et la débauche, la paresse et la volupté, la superbe, l'ambition et l'avarice, la haine, l'envie et la jalousie sont des maîtres et des tyrans, qui tiennent si bas leur courage, qu'ils n'ont pas la force de regarder le Ciel, de prendre quelque résolution généreuse, pour aspirer aux grandes choses. La religion et notre devoir, nous obligeaient, il y a longtemps, d'avoir compassion de nos frères; mais insensibles à l'honneur, nous laissons à l'ennemi des pays excellents, garnis de places fortes, nous courons des mers immenses, jusqu'aux antipodes et aux Indes, pour asservir des gens qui ne se défendent pas ; nous publions hautement que c'est la piété qui nous porte, lorsque nous ne cherchons que des trésors. Nous sommes bien éloignés de la vertu de nos ancêtres, qui, ne cherchant point des mines d'or et d'argent pour faire commerce, s'estimaient heureux de trouver des occasions de faire preuve de leur vertu et de leur courage. L'honneur, jamais le profit, était la récompense de leui's travaux et de leurs périls. Us retournaient en leurs maisons, incommodés ou blessés ; la gloire les précédait et les lauriers faisaient tout leur butin. Je sens que ces réflexions ne sont pas du goût de notre siècle ; mais je vois le danger près de nous, et je crains bien que nous ne soyons obligés de combattre pour notre vie, n'ayant point voulu le faire pour notre foi et notre honneur .... n
u A la force, il faut opposer la force : Nous avons des
hommes, une nombreuse et brillante jeunesse, qui brille de la plus vive ardeur d'aller se signaler dans les champs de Mars, pour le salut de la patrie et les autels du Très^Haut. Courez aux armes, terrassez Tennemi, vous joindrez à cette gloire, celle du triomphe ; mais n'espérez pas l'obtenir en demeurant dans rinaction. Maniez vos armes, en vous exerçant souvent, endurcissez vous aux fatigues, à la chaleur, à la poussière, à la faim et à la soif. Lorsque vous serez comme cuirassés, par toutes ces qualités guerrières, alors implorez le secours divin et présentez-vous au combat, en comptant sur la Providence, munis de vos prières les plus ardentes, et de vos bonnes mœurs.
« Nous ne commandons pas à notre gré à la victoire ; à Dieu seul elle obéit ; mais il est rare qu'elle ne vienne pas couronner, ceux qu'une légitime défense force de prendre les armes* Faisons des vœux au Ciel, il nous sera propice. Si nous n'avons pas su nous défendre, c'est que nous avons oublié Dieu, et que nos camps étaient le rendez-vous des débordements ; et la où régnent l'impureté et la débauche, ne peuvent exister la disci* pline et la valeur ; aussi n'avons-nous vu, dans nod combats, qu'impérities et débâcles. »
Auger de Bousbecque eut le rare mérite d'être loué mémo par les écrivains de son temps. Gucciardin rapporte que cet « homme savant en droit et philosophie est fort docte en plusieurs sept languaiges qui lui sont aussi prompts et familiers que le sien maternel, à savoir ; le Latin, l'Italien, le Français, l'Espagnol, l'Alleman, le Flamang et l'Esclavon ; et est homme sage et prudent, à cause de quoy il a esté envoyé plusieurs fois ambassadeur, par les princes, en divers endroits, pour très graves affaires, et même par l'empereur Femand, à Soliman, empereur des Turcs, où il a traité, l'espace de huit ans continuels, les affaires de la chrétienté avec telle fidélité et loyauté, qu'outre le gré qu'il empris près de son Seigneur, fut surnommé, par les Turcs mêmes, homme de bien. »
On peut juger de la valeur que l'on donnait aux œuvres d'Auger de Bousbecque par la quantité considérable d^éditions qu'on
en connait. Les deux premières furent publiées, à Anvers, en 1582. Les quatre lettres réunies furent imprimées, à Paris, en 1590.Foppens cite encore une édition de 1591. Sadeler en dédia une, à Ferdinand II, à Munich, en 1620. II y en avait une antérieurement à Hanovre, en 1605. Ce ne sont sans doute pas les seules.
On trouve ensuite ces lettres, réunies aux dernières œuvres du même auteur : Elzevier 1633 et 1660 ; Oxford 1660 ; Bâle 1740.
Elles ont été traduites plusieurs fois en français : Par Gaudon, Paris 1649 ; par un auteur que les biographes ne nomment pas, Amsterdam 1718, et par l'abbé de Foy, Paris 1748.
Il existe aussi des traductions anglaises, Londres 1671 ; Glascow 1761 ; des traductions flamandes : Dordrecht 1632, et sans doute aussi des traductions allemandes.
D'après les quelques extraits que nous avons donnés des œuvres d'Auger de Bousbecque et le résumé, bien incomplet, des connaissances profondes qu'il possédait, on sera peu surpris que Legroux l'ait appelé « le plus savant de son siècle » et Ton s'étoimera peu, que le roi Maximilien, qui venait de succéder à Ferdinand, comme Empereur d'Allemagne, (1564) Tait choisi pour Gouverneur de ses huit enfants.
Lorsqu'il eut consacré quelques années à l'instruction des princes, Auger de Bousbecque fut chargé de les conduire à la cour de Philippe II à Madrid. H partit donc pour l'Espagne, avec les archiducs Matias, Maximilien, Albert et Wenceslas. la bonne, tenue des Princes et leur parfaite urbanité lui attirèrent de nombreuses félicitations.
Les biographes assurent que, s'étant étroitement lié, à Madrid, avec le commandant de Requescens, il plaida, près de lui, la cause des Flamands, qui souffraient sous le joug de fer du duc d'Albe, et que ce fut sur les instances d'Augér de Bousbecque, que le commandeur sollicita le gouvernement des malheureuses provinces de Flandre, afin de réparer les maux, que le duc d'Albe y avait causés, par son inflexible rigueur.